Semaine du 22 au 28 mai 2019 - Numéro 1276
Mansourasaurus : L’aventure d’une découverte
  La découverte majeure du dinosaure Mansourasaurus, dans le désert occidental égyptien, a changé la vie de l’équipe en charge de l’expédition.Un centre a, depuis, ouvert à Mansoura pour former de futurs paléontologues. L’équipe, en majorité féminine, se souvient aujourd’hui de cette aventure menée dans des conditions précaires
Mansourasaurus :  L’aventure d’une découverte
L'équipe est formée essentiellement de jeunes chercheuses qui ont bravé d'énormes obstacles sociaux et surmonté les défis du terrain.
Dina Darwich14-11-2018

« J’aimerais réaliser mon rêve, celui de fonder le premier musée d’histoire natu­relle en Egypte et au Moyen-Orient, à l’instar de ceux de Londres et de Washington ». C’est ce que confie Hicham Salam, professeur à l’Université de Mansoura au département de géologie. « Un musée renfermant des fossiles de dinosaures et d’autres spécimens d’animaux rares que les touristes pourraient visiter ». Ce rêve pourrait bien se concrétiser un jour. Car suite à la découverte du dinosaure baptisé Mansourasaurus Shahinae, le fossile le plus complet jamais mis au jour, par les équipes du professeur Salam, un centre a ouvert « pour for­mer le personnel nécessaire à la création de ce projet ambitieux », poursuit-il.

Mansourasaurus : L’aventure d’une découverte
Mansourasaurus Shahinae est le sixième dinosaure découvert en Egypte, mais le premier qui remonte à cette période du crétacé. (Photo:Mohamad Adel)

Nous sommes à l’Université de Mansoura, précisément dans le Centre de Mansoura pour les vertébrés fossiles, le premier centre du genre au Moyen-Orient. De jeunes chercheurs réunis autour d’une grande table observent minutieuse­ment des fossiles alors que d’autres tentent de comprendre le processus d’extraction des osse­ments et la procédure de leur conservation. Un troisième groupe est en train de feuilleter le Journal of Vertebrate Palentology (journal de paléontologie des vertébrés) qui publie les der­nières recherches dans ce domaine, tandis qu’un autre discute des détails d’une prochaine expédi­tion dans le désert avec le professeur.

Ce centre, qui a ouvert ses portes le mois der­nier, est le résultat de la dernière grande décou­verte qui a fasciné les paléontologues. Il s’agit du fossile le plus complet mis au jour et datant de la fin de la période du crétacé (entre 100 et 66 mil­lions d’années). Vu l’importance de l’événe­ment, cette découverte a été publiée dans l’une des revues scientifiques les plus prestigieuses, Nature Ecology and Evolution. La raison est que les paléontologues ont découvert très peu de fossiles de cette période géologique en Afrique. D’où le grand intérêt suscité par Mansourasaurus Shahinae (du nom de l’université qui a parrainé l’étude et de Shahinae, le nom de famille de son épouse à qui il doit sa réussite). Ce fossile va permettre de mieux comprendre l’évolution des dinosaures à l’époque de la Pangée, l’époque où la terre ne comptait qu’un seul continent.

Mansourasaurus : L’aventure d’une découverte
(Photo:Mohamad Adel)

C’est durant la période du crétacé que les masses terrestres ont commencé à se morceler et dériver, une période encore relativement floue pour les paléontologues. Et l’Afrique reste tou­jours un point d’interrogation pour eux en termes de vie terrestre à la fin de l’ère des dinosaures. Il était donc impossible d’élucider le mystère de la présence de certains dinosaures en Afrique sans la présence de ces fossiles. La découverte de ce super fossile marque donc une grande avancée.

En examinant la structure des os, les paléonto­logues ont compris que Mansourasaurus était le spécimen apparenté aux dinosaures européens et asiatiques. Ceci est la preuve que les dinosaures pouvaient se déplacer entre l’Afrique et l’Eu­rope. « Quand j’ai vu les images des fossiles pour la première fois, les bras m’en sont tom­bés », a confié le Dr Matt Lamanna, paléontolo­gue au Carnegie Museum of Natural History et co-auteur de l’étude, dans un communiqué de presse. « Ce dinosaure est le Saint Graal que nous, les paléontologues, recherchons depuis bien longtemps », ajoute-t-il dans un communi­qué de presse.

Si Mansourasaurus est le sixième fossile décou­vert dans le Sahara égyptien qui ne cesse de dévoi­ler ses secrets aux paléontologues depuis 1911 — date de la première expédition guidée par l’Al­lemand Ernst Stromer —, cette découverte est la première réalisée par une expédition égyptienne. Une équipe constituée en majorité de femmes et dont le parcours fut semé d’embûches. Quatre jeunes filles issues d’un milieu rural ont décidé de mener cette expédition malgré toutes les contraintes sociales qui ont pesé sur elles. « On savait qu’on allait réaliser quelque chose qui allait permettre de graver nos noms dans l’his­toire de la paléontologie. Et nous étions prêtes à tout pour réaliser notre objectif », explique la chercheuse Sanaa Al-Sayed, 28 ans, professeure à la faculté de sciences et membre au sein de l’équipe constituée de trois autres jeunes filles : Iman Al-Dawoudy et May Al-Amiri, natives de Mansoura, alors que Sara Saber est originaire de la Haute-Egypte. « L’idée a germé alors qu’on était en train de préparer notre thèse. On avait l’habitude de sortir dans des expéditions dans l’oasis Al-Dakhla. En examinant les roches sédi­mentaires, on savait que l’histoire de ces couches sédimentaires coïncidait avec la période des dino­saures avant leur disparition. On a voulu retrou­ver des fossiles, car on avait quelques preuves malgré le manque d’informations concernant les 40 millions d’années qui ont précédé l’extinction des dinosaures », confie Sara Saber, 28 ans, pro­fesseure à l’Université de Mansoura.

De retour en Egypte après une bourse d’études à l’Université d’Oxford en Angleterre, le profes­seur Hicham Salam a eu l’idée de former la pre­mière équipe d’expédition égyptienne. « Je ne pensais pas que mon rêve, celui de trouver ce fossile de dinosaure, puisse être réalisé par de jeunes chercheuses. Elles me paraissaient fragiles et incapables de supporter les difficultés sur le terrain. J’avoue avoir été fasciné par leur persé­vérance », reconnaît le professeur Hicham Salam.

C’est le hasard qui a guidé l’équipe à la pre­mière découverte en 2014. Un an auparavant, l’équipe était partie fouiller dans les quatre coins du désert, accompagnée par le professeur Hicham Salam qui donnait un cours à Al-Wadi Al Guédid, l’université principale des étudiants vivant dans les oasis du désert occidental. Dans ce gouverno­rat, l’équipe de chercheurs avait l’habitude de faire des sorties périodiques dans le désert pour étudier les couches terrestres.

« C’était le dinosaure qu’on cherchait depuis longtemps »

Mansourasaurus : L’aventure d’une découverte
Il s'agit de la première équipe d'expédition égyptienne au Moyen-Orient.

Les souvenirs défilent dans la tête de Sanaa : « Sara s’est arrêtée brusquement et nous a prié de venir sur le site où elle a découvert des ossements. Quand on était arrivé, on a compris qu’il s’agis­sait du fossile d’un seul spécimen, les os étaient dispersés sur une distance de 5 mètres aux alen­tours. C’était le dinosaure que l’on cherchait depuis longtemps avec le professeur Hicham Salam ». La jeune femme poursuit : « Au même moment, ce dernier avait remarqué un camion roulant au loin. Il nous a conseillé de nous éloi­gner, afin de ne pas attirer l’attention du chauffeur qui est passé juste à quelques pas du site de recherche, tentant de nous intimider et nous faire comprendre qu’il est le maître des lieux. Car il travaillait dans la carrière qui se trouvait tout près du site », raconte Sanaa.

L’équipe est sur ses gardes, car elle a déjà eu une mauvaise expérience quelques mois aupara­vant. « En 2013, nous avions découvert un fos­sile de dinosaure proche de la route en asphalte ». Mais après une semaine de dur labeur en plein désert et sous une chaleur accablante, l’équipe a vu son travail détruit par un habitant d’un village proche. « Il est passé à moto tout près du site et a saccagé le fossile, pensant que nous étions en train de déterrer des antiquités que recherchent la majorité des habitants de cet oasis dans le but de les revendre. Atterrés par ce qui venait d’ar­river, nous étions même incapables d’expliquer aux gens la nature de notre mission, car la science de la paléontologie est peu connue en Egypte », se rappelle la chercheuse.

Alors, pour cette nouvelle découverte, l’équipe a pris toutes les précautions nécessaires en recouvrant les ossements avec du sable pour camoufler sa trouvaille et éviter sa destruction, et surtout empêcher que d’autres personnes s’ap­proprient le fruit de leurs efforts. Faute de moyens, l’équipe a été obligée de rentrer à Mansoura, afin de préparer une nouvelle expédi­tion plus longue, retourner le plus tôt possible sur le site pour terminer le travail et ce, après avoir enregistré l’endroit par GPS. « On s’est posé plusieurs questions. Comment continuer cette expédition alors qu’on n’avait pas les moyens financiers pour le faire, ni même les outils néces­saires pour mener à bien notre mission ? Comment convaincre nos parents d’aller séjour­ner plus de trois semaines en plein désert sans aucune mesure de sécurité ? Mais nous étions toutes déterminées à braver tous ces défis », poursuit Sara Saber.

Convaincre les familles des chercheuses

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Le Centre de Mansoura pour les fossiles vertébrés, premier en son genre en Egypte, est le fruit de cette découverte importante.

Avant le départ, le professeur Hicham Salam a dû convaincre les parents des filles, leur expli­quant l’importance de cette mission qui pourrait constituer un tournant dans leur vie. « Dans les milieux ruraux, les familles sont très conserva­trices et n’acceptent pas que les filles passent la nuit en dehors de la maison. Alors, pour que les parents acceptent qu’elles séjournent dans un bivouac en plein désert pendant trois semaines, ça n’a pas été une chose facile », explique le professeur, qui a peiné à convaincre le père de Sanaa. « Il ne pouvait admettre l’idée de voir sa fille dormir sous une tente et j’ai mis du temps à le convaincre. Cette année, avec le père d’une autre chercheuse qui a récemment rejoint le centre, j’ai eu le même problème. Et c’est le père de Sanaa qui s’est chargé de le convaincre », dit-il d’un air amusé.

La subvention octroyée par l’Université de Mansoura est bien modeste, comparée aux frais de l’expédition. Du coup, les membres de l’équipe ont ramené l’approvisionnement nécessaire en nourriture et ont fait un voyage qui a été pénible. « Nous sommes partis avec la voiture du profes­seur Hicham Salam qui n’était pas équipée pour rouler dans le désert. Nous étions serrés comme dans une boîte de sardines, avec les bagages et les outils nécessaires pour la fouille entassés sous nos pieds. On a parcouru 600 km, sans avoir le luxe ni d’étendre nos jambes, ni de s’arrêter en cours de route », raconte Sanaa, qui a emporté avec elle des vêtements légers et chauds, car au mois de mars, il fait chaud le matin dans le désert, mais le soir, la température peut descendre à zéro.

Une fois arrivées sur le lieu de fouille, ces jeunes filles devaient parcourir une distance de plus d’un kilomètre et escalader des dunes de sable pour retrouver du réseau téléphonique et joindre leur famille. « On devait appeler nos parents deux à trois fois par jour pour les tran­quilliser. C’était fatigant de faire ce chemin sous une température de plus de 40° C. Et on était aussi obligé de le faire le soir et en même temps profiter pour surfer sur le net à la recherche d’une information dont on aurait besoin le jour suivant », confie Sara.

L’équipe allait s’approvisionner en eau dans les villages proches, et mangeait chaque jour presque la même chose : des conserves, du fromage, du riz et quelques légumes. « La viande et le poulet, c’était du luxe pour nous. On y a goûté deux fois pour célébrer la découverte de la mâchoire du dinosaure, qui était une partie importante du puzzle, et les morceaux des plaques osseuses qui consolidaient sa peau », précise Sanaa.

Et les toilettes ? « Dans cette expédition, les ouvriers de la carrière située à proximité du site ont compris le but de notre mission et nous ont proposé d’utiliser leur WC, avec des conditions pour les horaires : avant 5h et après 22h. Je devais me réveiller à 4h et projeter une lumière d’un flash de caméra vers la tente des filles pour les réveiller et les accompagner, dans l’obscurité totale, aux toilettes situées à une distance de quelques kilo­mètres du site », se souvient le professeur Hicham Salam.

Dans le désert, les dangers sont multiples. Mais l’équipe semble avoir retenu des leçons des expériences précédentes. « Une bande de trafiquants d’antiquités nous a coupé un jour la route sous prétexte que cette région leur reve­nait de droit concernant la fouille des pièces d’antiquité. Mais cette fois, nous détenions un dossier complet renfermant tous nos papiers qui montrent la nature de la mission. On leur a même présenté des échantillons de fossiles, afin de les convaincre de nous laisser travailler », poursuit Sanaa. Et ce n’est pas tout. « Travailler dans le désert est pénible et nécessite beaucoup d’efforts. On peut tomber sur une pierre pesant 100 kg et là, il faut compter sur nos biceps pour la soulever », confie Sanaa, qui a dû pousser la voiture avec l’aide de ses collègues en plein désert pour la remettre en marche. Les tempêtes du désert ont rendu difficile le travail, mais le plus redouté était Al-Khamassine, ce vent fort qui frappe l’Egypte au printemps. « Tandis qu’il fallait déblayer soigneusement les roches, appli­quer de la colle afin de maintenir les os, les emballer dans du papier normal puis dans du papier cellophane avant de les conserver dans du plâtre, on était dans une course contre la montre. On voulait à tout prix terminer la mis­sion avant que le khamsin ne se lève. Pourtant, la tempête de sable s’est levée une demi-heure, et a emporté la tente des filles et a éparpillé leurs affaires », raconte-t-elle. « Mais notre seule préoccupation à ce moment-là était de protéger les fossiles en les couvrant de mor­ceaux de tissus et de cailloux, afin de ne pas refaire tout le travail », explique Sanaa.

Aujourd’hui vice-présidente du Centre des ver­tébrés, Sanaa est à l’aise dans ce nouveau rôle et aime transmettre ses connaissances et expliquer comment faire un plan détaillé pour extraire un fossile ou raconter l’histoire de cette découverte majeure aux jeunes qui rêvent de suivre le même parcours qu’elle.




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