Semaine du 13 au 19 mars 2019 - Numéro 1266
Héliopolis entre hier et aujourd’hui
  Héliopolis est la fabuleuse aventure de la construction d’une nouvelle ville en plein désert égyptien. Retour sur ce projet grandiose initié par Edouard Empain et son associé Boghos Nubar pacha.
Héliopolis entre hier et aujourd’hui
Le « tramway blanc » qui passait devant l'hôtel Heliopolis Palace. (Photo : Mémoires héliopolitaines)
Comtesse Amélie d’Arschot17-10-2018

Héliopolis est une ville sortie du désert au tout début du XXe siècle à quelques kilomètres du Caire. Ce projet presque insensé fut entrepris par le baron belge Edouard Empain et son asso­cié Boghos Nubar pacha. Mais qui étaient ces deux entreprenants personnages ? Le baron Empain, né à Beloeil en Belgique en 1852, était un autodidacte. Entré comme simple dessinateur dans la société La Metallurgique, il devint chef du bureau des études et ensuite « ingénieur » bien qu’il n’en ait pas le diplôme. Visionnaire, il a compris que le développement de l’électricité et des moyens de transport constitueraient le grand challenge de cette fin du XIXe siècle. Il va développer le tramway à traction électrique sur les quatre continents, installer des centrales pour produire de l’énergie, créer une banque et réaliser le métro parisien en 1900.

Boghos Nubar pacha était, quant à lui, le fils du célèbre premier ministre Nubar pacha qui avait aboli la corvée en 1877 et créé les tribu­naux mixtes. L’ingénieur Boghos Nubar a obtenu, à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, une médaille d’or pour sa conception d’une machine à labourer bien plus efficiente, ce qui lui permit de développer l’agriculture aux alentours d’Alexandrie. Homme d’affaires et proche ami du futur sultan Hussein, il ren­contre Edouard Empain à Bruxelles et devient administrateur de la société des Tramways du Caire.

Lorsque Edouard Empain débarque en Egypte en 1904 avec l’idée de développer ses sociétés, il retrouve son ami Boghos Nubar et très rapidement, l’idée de fonder une société immobilière en vue de construire une ville s’impose à eux.

Pourquoi une nouvelle ville ?

Héliopolis entre hier et aujourd’hui
Une partie de l'actuel Ghernata qui faisait partie de l'hippodrome. (Photo : Al-Ahram)

Le prix des terrains au Caire était devenu exorbitant et la ville était scindée en deux avec le Vieux Caire plus populaire, et le Nouveau Caire, sorte de pastiche des villes européennes, manquait cruellement de charme. Pouvoir vivre à quelques kilomètres d’une grande ville sans avoir les inconvé­nients citadins grâce à un espacement du bâti ponctué de verdure fut une grande réussite.

Empain et Boghos Nubar vont acquérir 2 500 hectares dans le désert de Abbassiya près du Caire. C’est sur ce terrain qui s’éten­dra ensuite sur plus de 7 500 ha que « Masr el-Gedida » sortira des sables.

Ainsi, près de l’ancienne « cité du soleil », l’Héliopolis de l’antiquité, dédiée au culte d’Atoum, détruite par Cambyse II en 522 avant notre ère dont il ne restait qu’un obé­lisque, devient un gigantesque chantier …

Empain avait à coeur de ne pas construire sur l’emplacement antique, et pour ce faire, a été un généreux mécène pour entreprendre des fouilles archéologiques grâce à l’égypto­logue belge Jean Capart. Les premiers tra­vaux consistent à creuser des puits artésiens pour se procurer de l’eau et construire une centrale électrique de même que des usines de fabrication de briques en silico calcaire. Ils obtiennent la concession d’une ligne de train et deux lignes de tramway qui relient Héliopolis au Caire.

Réaliser toute l’infrastructure nécessaire et ensuite vendre des terrains fut la première idée. Nous verrons qu’ensuite la société va aussi construire des villas et les mettre en vente ou en location.

De grands architectes vont travailler pour la Cairo Electric Railways Héliopolis Oases Company. Alexandre Marcel, architecte reconnu, va réaliser de nombreux palais : celui du sultan Hussein, le célèbre palais hin­dou et bien entendu la basilique d’Héliopolis pour ne citer que les plus importants. A cela s’ajoute quantité de villas.

Ernest Jaspar, jeune architecte belge réali­sera les bâtiments du Sacré-Coeur, les bureaux de la Cairo Electric sans oublier le sublime Palace Hôtel entre autres. Emergent alors des palais, des villas, des rues, et autres struc­tures urbaines … Une symbiose entre archi­tecture orientale et l’art de vivre à l’occiden­tale, conjuguée à la tolérance et au respect entre religions. La spécificité d’Héliopolis est d’avoir des constructions très inspirées du style mamelouk mais revisitées à la mode occidentale avec le confort que cela suppose grâce aux dernières trouvailles technolo­giques. L’unité architecturale est encore accentuée par l’unité de l’enduit jaune pâle des façades imposé à tous les bâtiments.

Héliopolis entre hier et aujourd’hui
La Basilique, témoin d'une ville cosmopolite. (Photo : Mémoires héliopolitaines)

La société est très exigeante pour que les normes de style de construction soient respec­tées. Une ville verte en plein désert grâce à une irrigation efficiente était un fameux défi. Empain avait toujours admiré, à Paris, les larges boulevards haussmanniens et il insistera pour que sa ville soit traversée de grandes et belles avenues. Des quantités d’arbres, d’ar­bustes et de fleurs vont embellir la cité. De longues galeries ombragées par des arcades garantissent des promenades à l’abri du soleil.

Au départ, la société voulait créer une ville de villégiature pour les gens fortunés du Caire et les étrangers, aussi voit-on un hippo­drome, un lunapark et puis à partir de 1912, le premier aérodrome d’Afrique où les avions tournoyaient devant une assemblée ébahie. Tout est prévu pour la distraction et les loi­sirs. La crise économique de 1907 va réorien­ter le projet et l’ouvrir aux autres conditions sociales : aux fonctionnaires et aux ouvriers également.

Empain et Boghos Nubar vont acheter une compagnie maritime pour transporter les touristes et visiteurs de Marseille à Alexandrie. En fait, ils mettent sur pied la plus grande campagne de publicité jamais imaginée pour faire connaître la nouvelle ville.

Héliopolis entre hier et aujourd’hui
Les Egyptiens allant à l'hippodrome en tenue formelle vers 1930. (Photo : Mémoires héliopolitaines)

Les visiteurs sidérés viennent contempler cette ville sortir du désert comme par enchantement. Les habitants du Caire empruntent le tramway l’après-midi pour prendre le thé à l’Héliopolis Palace Hôtel entre autres et admirer la réalisation de cette cité sous leurs yeux. Ce qui frappe d’emblée, c’est la rapidité de construction grâce aux 3 000 travailleurs qui oeuvrent sans relâche dans des conditions rudes. En 1920, les bâtiments les plus emblématiques de la ville sont créés et sa rentabilité est enfin assurée. La ville va traverser deux guerres mondiales et le Palace Hôtel sera même transformé en hôpital pendant que l’aérodrome sert au débarquement du matériel militaire. Les plus gros dommages que la ville va subir datent de l’époque de Nasser. La nationalisation de nombreux biens dont par exemple le palais de mon ancêtre Boghos Nubar pacha réquisitionné par l’armée de l’air va engendrer un changement radical dans la ville. La nationalisation de la Cairo Electric elle-même mettra fin au suivi des prescriptions urbanistiques de la compagnie du temps d’Empain et Boghos Nubar. Nous voyons à partir des années 1960 l’émergence de sortes de buildings à côté de villas et même pire, on ajoute des étages supplémentaires aux maisons. On se demande parfois comment ces ensembles disparates peuvent tenir debout.

Héliopolis entre hier et aujourd’hui
La villa du Baron Empain aujourd'hui.

Les loggias sont refermées, les toits terrasses recouverts de petites constructions. On ne respecte plus du tout l’espacement du bâti et on construit au maximum des parcelles. Beaucoup d’espaces verts disparaissent et les bâtiments souffrent d’une sorte d’abandon et d’absence totale de restauration. Le palais hindou construit dans le style khmer est même abandonné et squatté. Je suis allée de nombreuses fois à Héliopolis et la dernière fois en décembre dernier à l’invitation de notre ambassadeur S.E. Sibille de Cartier pour y donner une conférence et présenter mon ouvrage « Le roman d’Héliopolis ». J’ai eu le bonheur de pouvoir visiter le palais hindou et de constater qu’il est en cours de restauration. En discutant avec l’Association d’Héliopolis, organisatrice de ma conférence, et Héliopolis Héritage, j’ai réalisé qu’il existe aujourd’hui tout un mouvement de conscientisation de la valeur du patrimoine. Héliopolis Héritage organise des visites à vélo dans le quartier historique et l’association ne cesse de vouloir motiver les autorités à ce propos. Au milieu de la ville se trouve la basilique d’Héliopolis construite par l’architecte français Alexandre Marcel à la demande du baron Empain. En la visitant, j’ai pu y voir sa tombe et celle de son fils aîné Jean Empain et j’espère de tout coeur que les proches de Wado Empain, qui vient de décéder à Paris il y a quelques mois, respecteront son choix d’être enterré aux côtés de son grand-père et de son père.

Le palais du sultan Hussein, qui fut une école, est aujourd’hui malheureusement à l’abandon, mais visiblement, il fait désormais partie des monuments protégés par le service des antiquités du Caire. Le palais de Boghos Nubar pacha fut habité par ma famille jusque dans les années 1960 et je rêve de pouvoir un jour le visiter. Ne faut-il pas tâcher de réaliser ses rêves ? Les jardins ont été supprimés et une partie est à présent occupée par un club sportif qui porte le nom de Nubar. Héliopolis fut une ville de tolérance où les différents cultes pouvaient se côtoyer : églises, mosquées, synagogues, églises grecques orthodoxes, et cette impression m’est restée en m’y promenant en décembre. Certaines boutiques y vendent des articles de Noël et un arbre de Noël fut dressé et décoré au milieu de la ville.

Héliopolis est aussi le rappel des investissements belges en Egypte et notre roi Léopold II qui y était venu deux fois a été un élément très motivant pour que nos ingénieurs s’y installent. Ceux qui empruntent aujourd’hui la voie rapide, en venant de l’aéroport du Caire, passent devant le palais hindou, connu sous le nom de palais du Baron et beaucoup n’imaginent même pas ce que fut cette ville dans le passé. J’ai envie de leur dire : allez vous promener dans le centre historique, levez les yeux et admirez ! Même si certains bâtiments ne sont pas accessibles comme le Palace Hôtel qui est devenu un palais présidentiel, il reste encore beaucoup de bâtiments d’avant 1930.

En juin dernier est mort à Paris Wado Empain, petit-fils du baron constructeur et dernier porteur du nom des barons Empain. Le nom Nubar s’est aussi éteint, mon arrière-grand-mère Eva avait épousé le comte Guillaume d’Arschot Schoonhoven qui fut attaché d’ambassade avant d’être chef du cabinet du roi Albert I. Cependant, de ses deux frères, il n’y a pas eu de descendance masculine.

Il reste cependant leur oeuvre magistrale, Héliopolis, éternelle je l’espère comme les temples du Karnak.

La comtesse en quelques lignes

La comtesse en quelques lignes

La comtesse Amélie d’Arschot est historienne et conférencière. Administrateur de l’Association Royale des Demeures Historiques de Belgique, guide conférencier à la Villa Empain et au Palais du Coudenberg, elle participe en tant qu’invitée à de nombreuses émissions de radio et télévision à propos des sujets de ses conférences. Le roman d’Héliopolis est son premier livre. Il a déjà été réimprimé trois fois en moins d’un an. La presse écrite lui a consacré des articles élogieux (La libre Belgique, Paris Match, Vers l’Avenir, Pan, France-Arménie, Le Journal du Dimanche ... ainsi qu’une longue interview sur le blog Egypte-Actualités). La RTBF-radio a aussi diffusé un long entretien de l’auteure. Elle a participé au Salon du livre d’histoire et au Salon du livre belge. Elle était présente à la Foire du livre à Bruxelles et y a donné un exposé.




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