Semaine du 22 au 28 mai 2019 - Numéro 1276
Erdogan: Les mauvais calculs d’une politique aventureuse
  Adoptant une politique à la fois expansionniste et agressive, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, attise les inimitiés avec ses voisins d'une part, et les Occidentaux de l'autre, au risque d'isoler son pays sur la scène internationale.
Erdogan  : Les mauvais calculs d’une politique aventureuse
Les Kurdes syriens ont déclenché des manifestations contre la présence des troupes turques à Afrine. (Photo : AFP)
Maha Al-Cherbini avec agences28-03-2018

C’est comme si le président turc, Recep Tayyip Erdogan, cherchait à s’isoler sur la scène internationale, en envenimant ses relations avec la plupart des pays de la planète, entre autres les pays du voisinage : Iraq, Syrie, Grèce, Chypre, Europe et même les Etats-Unis, son partenaire et allié au sein de l’Otan. Aveuglé par une fièvre guerrière et une obsession anti-kurde, le président turc a affirmé cette semaine qu’il compte poursuivre son offensive contre les Kurdes à l’intérieur des territoires syriens après avoir établi un contrôle total sur la région d’Afrine (nord-ouest de la Syrie) dans le cadre de l’opération « Rameau d’olivier » entamée le 20 janvier dernier contre la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG). Après Afrine, Ankara cible des régions syriennes proches de sa frontière comme Ras Al-Aïn et Menbij (100 km plus à l’est) où les miliciens kurdes se sont repliés. « Notre travail n’est pas fini. Afrine n’est qu’un début », a affirmé le porte-parole du gouvernement turc, Bekir Bozdag.

Cette agressivité turque a provoqué la colère de Damas et de la communauté internationale qui ont appelé à une cessation rapide des hostilités de la Turquie qui viole les territoires de la Syrie. « Personne n’a le droit de dire que la Turquie occupe la Syrie. Notre politique n’est pas une politique d’invasion. C’est la population des régions syriennes de Tall Rifaat à Menbij et Ras Al-Aïn qui a souhaité l’arrivée de la Turquie dont la politique est associée à la sécurité et au calme », a prétendu le chef turc, avant d’envoyer dimanche 25 mars de nouveaux renforts militaires à sa frontière avec la Syrie.

En même temps, au lieu de contenir sa crise avec Damas, Ankara a ouvert un nouveau front de guerre avec son voisin iraqien, affirmant sa volonté d’attaquer les Kurdes au nord de l’Iraq. De temps à autre, l’armée turque mène des offensives contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) — une organisation considérée comme terroriste par la Turquie — caché dans les montagnes Qandil (nord de l’Iraq). Dernière offensive en date: Ankara a tué, le 21 mars, 12 militants du PKK lors d’une frappe aérienne au nord de l’Iraq. Exacerbé par la violation de l’intégrité territoriale de son pays, le ministre iraqien des Affaires étrangères, Ibrahim Al-Jaafari, a mis en garde. « L’Iraq s’oppose catégoriquement à ce que la Turquie viole ses frontières ou mène des opérations militaires contre les pays voisins de l’Iraq à partir de son territoire », a-t-il annoncé, réaffirmant que les forces armées turques doivent se retirer de la base de Bashiqa (nord-est de Moussol).

« En effet, la politique agressive d’Erdogan ne fait qu’envenimer ses relations avec ses voisins, mais il faut souligner qu’il n’agit pas de la sorte par volonté d’expansionnisme ou d’invasion, car il sait bien que la communauté internationale ne va jamais lui tolérer l’occupation des territoires de ses voisins. En plus, il ne possède pas les fonds nécessaires pour envoyer des troupes et des armes qui maintiennent sa présence en Iraq et en Syrie à cause de son économie en chute. Ce qui pousse Erdogan à envahir les territoires de ses voisins c’est la menace kurde qui s’accroît à ses frontières, car il craint que la création d’une entité kurde à ses frontières ne pousse les 20 millions de Kurdes, qui vivent en Turquie, à demander leur indépendance, de quoi annoncer un effritement de la Turquie. Pour l’heure, personne ne peut punir Erdogan, car il se base sur une clause du droit international qui lui donne le droit de persécuter et de poursuivre toute menace terroriste provenant d’un pays voisin même dans les territoires de ce pays », explique Dr Béchir Abdel-Fattah, expert du dossier turc au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Autre facteur à pousser Erdogan à mener cette vaste offensive contre les Kurdes, sa volonté de redorer son image devant son peuple à l’approche des élections municipales et locales en mars prochain et des présidentielle et législatives de novembre 2019. « Pour remobiliser l’opinion publique en pleine crise économique, Erdogan veut montrer à son peuple qu’il est en train de restaurer la grandeur de l’Empire ottoman et d’en finir avec le cauchemar kurde, et de renforcer son emprise sur les frontières turques », poursuit le politologue.

Relations perturbées avec l’Occident

Le chef turc a aussi montré ses muscles à ses voisins en Méditerranée : la Grèce et Chypre. Sujettes à de vives tensions ces derniers mois, les relations entre Athènes et Ankara connaissent un contentieux de plus depuis début mars suite à l’arrestation de deux soldats grecs qui ont franchi la frontière turque. L’incident a renforcé le malaise entre les deux pays car la Turquie a détenu les deux soldats et les a accusés de tentative d’espionnage. Athènes craint désormais que ces deux soldats ne servent de monnaie d’échange pour forcer la Grèce à extrader les 8 militaires turcs qui ont demandé l’asile politique à la Grèce après la tentative du putsch en Turquie, il y a deux ans.

« L’affaire des deux soldats n’est que la goutte qui a fait déborder le vase. Les provocations turques envers la Grèce abondent: propos revendicatifs concernant des îles de la mer Egée, violations de l’espace aérien grec par l’aviation turque et tentative d’espionnage d’un bâtiment grec par une frégate turque. N’oublions pas non plus que la Grèce s’oppose fermement à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Récemment, d’autres différends bilatéraux sont liés au gaz, car la région de l’est de la Méditerranée est très riche en gaz et en pétrole. Sans oublier la grande crise qui date de 1974: l’île de Chypre divisée entre les deux pays », rappelle le politologue.

En fait, la crise diplomatique entre les deux parties (grecque et turque) de Chypre continue de battre son plein à cause de la Turquie. Après avoir empêché le mois dernier l’exploration d’un champ gazier à l’est de Chypre par un navire italien, la société pétrolière nationale turque a affirmé, vendredi dernier, son intention d’envoyer son propre navire pour explorer du pétrole et du gaz au large de Chypre. Un défi flagrant qui a poussé la Grèce et Chypre à demander le soutien de leurs partenaires européens face à l’agressivité turque.

Inquiets de la dérive autoritaire persistante qui a commencé en Turquie, il y a deux ans suite au coup d’Etat raté, les Européens ont montré leur solidarité avec la Grèce et Chypre, adressant une mise en garde sévère à l’égard de la Turquie et condamnant fermement « ses actions illégales en Méditerranée » et « lui rappelant son obligation de respecter le droit international et les bonnes relations de voisinage ». « Les relations entre Ankara et les Européens empirent depuis le putsch raté, ces derniers fermement opposés aux dérives autoritaires et aux violations des droits de l’homme en Turquie. Pour l’heure, le seul dossier qui laisse la porte entrouverte entre les deux parties c’est le dossier migratoire. L’UE a largement besoin d’Ankara pour freiner le flux migratoire. Une chance à ne pas rater pour Erdogan qui exerce du chantage sur les Européens », affirme Dr Abdel-Fattah.

Après avoir exacerbé ses relations avec ses voisins, Erdogan s’est tourné vers son allié et partenaire au sein de l’Otan— les Etats-Unis— Ces derniers mois, les relations entre les deux pays se sont détériorées en raison notamment du soutien militaire apporté par Washington aux Kurdes syriens. « D’un côté, vous dites que la Turquie est votre partenaire stratégique et, de l’autre, vous collaborez avec les terroristes », a lancé le président turc dans une violente diatribe à Washington. Exacerbant les tensions bilatérales, le chef turc a récemment menacé que si les Américains installent des bases militaires sur le territoire syrien, cela pourra aboutir à une « troisième guerre mondiale ».

Une politique qui risque de finir par coûter cher au chef de l’Etat turc.



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