Souvenirs
de Saqqara

Lauer et Sakkara, de Claudine Le Tourneur d'Ison, est le livre le plus récent consacré à l'égyptologue. Publié en 2000, il n'est pas le premier sur cet auteur ; journaliste travaillant pour la presse magazine (Géo, Grands Reportages, Figaro Magazine, Sciences et Avenir, Muséart), elle avait publié les mémoires de Jean-Philippe et Marguerite Lauer, en 1996, sous le titre Une Passion égyptienne.
Le nouvel ouvrage a l'avantage de promener le lecteur dans le domaine des Lauer en puisant dans les photos et souvenirs de famille, et de reconstituer le personnage dans son cadre. Diplômée de l'Ecole du Louvre, section égyptologie, elle accorde une large place aussi au travail de Jean-Philippe Lauer. Mais ici, ce qui semble compter le plus, c'est le personnage. Situé à mi-chemin entre légende et réalité, il retrouve son caractère humain, avec tous les épisodes qui ont fait sa vie. Entre autres ces deux périodes de déchirure, 1939-1945 et 1956-59, où il doit quitter l'Egypte et partir en « exil ».
En 1959, l'égyptologue Pierre Monet lui propose une mission en Libye pour travailler sur les sites de Cyrénaïque. « Lauer voit là une véritable aubaine (...) ses travaux pour Monet à peine terminés, il regagne Benghazi et de là saute dans le premier avion pour Le Caire ! », relate le livre, qui raconte aussi comment s'est passé l'entretien avec Sarwat Okacha, ministre de la Culture du temps de Nasser, qui a permis à Lauer de reprendre son travail. Okacha, des années plus tard, se souvient encore de cet étrange visiteur : « Je me suis retrouvé en face d'un homme qui me parlait avec fougue du travail qu'il avait commencé à Saqqara en 1926. Ses yeux étaient brillants de larmes tant grande était sa volonté de me convaincre ... ». Un livre, qui de par sa limpidité et sa documentation, se lit comme un roman.

A. L.

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Hommage . Jean-Philippe Lauer, 99 ans, qui a consacré sa vie entière à la réhabilitation de la pyramide à degrés de Saqqara, est décédé la semaine dernière à Paris. Portrait de celui qu'on nommait le grand maître des Pyramides.
Lauer rejoint Imhotep
dans l'éternité

« On savait qu'il allait un jour nous quitter, mais pour nous tous, Lauer faisait partie de l'éternité ». Alain Zivie, archéologue et compagnon de Jean-Philippe Lauer, exprime ainsi un sentiment partagé par toute la communauté archéologique. Lauer, qui est décédé mardi 14 mai à Paris, était une vraie légende tant et si bien qu'on l'a associé à cette éternité qui est celle de l'Egypte Ancienne, celle du site auquel il a voué sa vie, celui de Saqqara, de la pyramide à degrés de Djèser et de son architecte Imhotep. Difficile d'imaginer une plus grande association entre un archéologue et un monument. Avec sa technique toute particulière, celle de l'anastylose (une technique de reconstitution avec des éléments anciens complétés par des éléments nouveaux), il a pu reconstruire le complexe funéraire de ce pharaon qui marque le début de la IIIe dynastie. Ce site est considéré comme le plus remarquable et le plus extraordinaire de cette époque. La pyramide à degrés, ancêtre des « grandes Pyramides » qui deviendront le symbole de l'Egypte, est d'ailleurs le plus vieil édifice en pierre de l'humanité.
C'est tout Saqqara qui a repris vie autour de la pyramide : chapelles, colonnades, mur d'enceinte. Une œuvre de toute une vie qui a commencé en 1926 et qui s'est poursuivie jusqu'à ces dernières années avec une persévérance et une passion hors pair.


Choisi par le destin

Si Lauer a embrassé cette carrière, c'est que le destin en a voulu ainsi. L'égyptologue, qui était profondément croyant, n'a jamais voulu y voir un simple hasard. Né à Paris le 7 mai 1902, architecte de formation, Lauer a débarqué sur ce site, cinq fois millénaire, un beau jour de 1926, comme assistant sur les fouilles. Cette histoire, il aimait la raconter à ses amis et à ses hôtes. Lorsqu'il est venu en Egypte, il ne pensait sans doute qu'à une mission temporaire. Il n'avait qu'un contrat de huit mois avec le service des antiquités égyptiennes. Et d'ailleurs, il était architecte et non égyptologue, les hiéroglyphes pour lui étaient un mystère et il ne connaissait guère ni l'arabe, ni l'hébreu, ni l'araméen, langues que connaissaient les archéologues à l'époque. Mais comme il se plaisait à le dire, « tout de suite, Saqqara m'a fasciné ». Et c'est une expérience rare par sa durée et son intensité qui commence.
Depuis, il a en effet toujours travaillé à Saqqara, à de rares exceptions près, fuyant la guerre de 1939-45 et l'affaire de Suez, en 1956-59. Il y vécut avec sa famille dans une petite maison au bout du désert et du haut de laquelle il contemplait la palmeraie.
Une vie fantastique faite de travail et surtout d'une course contre le temps, avec l'idée qu'il n'aura pas de successeur et que s'il laissait tomber, le travail ne serait jamais complété. En fait, la question lui a été posée plusieurs fois, à chaque étape de sa vie où l'on sentait qu'il méritait une retraite. Mais il répondait inlassablement : « Si je me rends encore à Saqqara, c'est parce que je considère que c'est mon devoir, je fais un dernier effort pour finir ce travail, car si je ne le fais pas, il ne sera jamais fait et ce sera fichu », déclarait-il en 1986 à Philippe Flandrin, dans une série d'entretiens figurant dans un célèbre ouvrage « Jean-Philippe Lauer, Saqqara une vie ».


Donner vie à l'âme du roi

Chaque année, il revenait en automne. « Il vivait pour l'Egypte. Sa vie comptait par les jours qu'il passait à Saqqara. Il allait en France pour revenir en Egypte », témoigne de son côté Gaballah Ali Gaballah, secrétaire général du Haut Conseil des Antiquités (HCA). Ainsi, personne n'a pu le convaincre de lâcher ce travail. Depuis les années 1990, il allait cependant moins bien, relève Zivie. « Il était devenu plus fragile. Il commençait à tomber, mais ce sont les quatre mois qu'il passait en Egypte qui lui donnaient la force de vivre », assure-t-il.
Une force à la mesure de la tâche qu'il a entreprise. Arrivé en Egypte, le site était en ruines. Il a patiemment remonté bloc à bloc, durant plus de 70 ans, le mur d'enceinte en calcaire blond bâti autour de la pyramide. « Nous n'avions que les fondations. Mais la plupart des pierres utilisées sont d'origine. Lorsqu'il y avait un chaînon manquant, nous le remplacions avec des pierres de la carrière de Tora », avait expliqué Lauer dans des déclarations faites à Al-Ahram Hebdo en janvier 1996. C'est un travail de précision que ce successeur spirituel d'Imhotep, premier architecte connu de l'histoire de l'humanité, a su mener.
Il a non seulement réussi à reconstituer le site, mais il a aussi été le premier à en cerner le symbolisme. L'emploi pour la première fois de la pierre de taille a constitué un apport à la symbolique du lieu. L'ensemble funéraire avant Imhotep était en effet, en matières plus légères, en roseau, puis en bois et enfin en brique. L'ensemble de la pierre, matériau fait pour durer, témoigne de la soif d'éternité qui animait les Anciens Egyptiens et qui a vu en Imhotep l'artisan de sa réalisation. Ce qui compte, c'est que dans le complexe funéraire de Djèser, tous les éléments symboliques étaient représentés grandeur nature et en pierre de taille. Une véritable architecture où le réel et le symbolique concordaient. « Même les successeurs de cet architecte étaient incapables de rivaliser avec lui », avait confié Lauer. « Cette reconstitution a exigé 10 campagnes de travail, chacune d'une durée de 6 à 7 mois. J'ai sélectionné. J'ai remis des pierres anciennes à leur emplacement original. J'ai pu déterminer la hauteur des murs, notamment les murs blancs de Memphis, la capitale qu'Imhotep a choisi de représenter autour du complexe funéraire pour donner un semblant de vie réelle à l'âme du roi ».


Le secret de Lauer

Comme le souligne Gaballah Ali Gaballah, Lauer « traitait les pierres de manière différente. Il a réussi avec un tas énorme de pierres éparpillées partout à restituer une grande partie du site de Saqqara ». Travail qu'il voulait poursuivre encore puisque jusqu'à la fin, il continuait l'anastylose des monuments de Djèser. Il voulait aussi découvrir la tombe d'Imhotep. L'idée qui le tracassait était qu'il n'avait pas de successeur. « Il communiquait beaucoup et très peu en même temps. Il avait tout en tête. Comment transmettre tout cela ? Tel était le problème. Chaque homme a son secret. Lauer aussi, qui était un personnage exceptionnel et hors norme », explique Zivie. En fait, il était timide, mais « il avait aussi un humour terrible pour un monsieur aussi sérieux. Dans les soirées, il racontait les histoires les plus curieuses ». Et il y avait de quoi. N'a-t-il pas vu défiler à Saqqara « la terre entière » de Goebbels à Ho Chi Minh en passant par Alphonse XIII et en terminant par Jacques Chirac ? Toutes ces visites intervenues surtout à l'heure de l'engouement grandissant pour l'Egypte sont venues quelque peu rompre l'isolement voulu par Lauer. « Nous étions volontairement retirés du monde, et c'est le monde qui est venu maintenant à nous », relate son épouse Mimi dans « Lauer et Saqqara », ouvrage de Claudine Le Tourneur d'Ison (voir encadré). Les visites ont toujours été fréquentes à Saqqara, les déjeuners se déroulaient sur la terrasse donnant sur la palmeraie. Il était tellement devenu une légende qu'une touriste américaine lui a demandé une fois : « puis-je vous toucher ? ».
Aujourd'hui, le maître de céans n'est plus, son épouse Marguerite Jouguet, surnommée Mimi, fille de Pierre Jouguet, helléniste et directeur de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire, n'est plus revenu à Saqqara depuis 1947. Elle a comme lui un caractère exceptionnel. « C'est une forte femme, de caractère extraordinaire, indépendante, et avec beaucoup d'humour », relate Zivie. Elle aussi n'est plus dans cette maison de Saqqara où elle a vécu de longues années. Là, dans cette maison elle avait son atelier de reliure et un piano qu'elle avait fait amener à la maison à dos de chameau. Lorsque Mimi décide de rentrer définitivement vivre en France, elle emmène avec elle les quatre enfants, et le couple ne se retrouve plus qu'en été en France. Elle s'est consacrée aux non-voyants de la fondation Valentin Haüy. « Elle-même ne voit presque plus maintenant », regrette Zivie.


Le rêve inachevé

Lauer n'était pas revenu en Egypte depuis 1999 mais il comptait y revenir. Il avait fermé comme d'habitude sa maison et y avait entassé toutes ses affaires. Personne n'a la clé. Il avait l'habitude de faire ainsi chaque année. La maison ne reverra pas son maître mais « même si ses objets ne sont pas là, on vit chez lui, il nous entoure », dit Zivie qui réside dans une des chambres en tant que directeur de mission. Une autre chambre est consacrée à Jean Leclant qui préside une autre mission.
Son rêve n'a pas été totalement accompli. Mais quelle vie humaine même centenaire peut-elle suffire à réaliser toutes ces aspirations surtout pour un homme qui pensait en termes d'éternité. Il a voulu à la fin consacrer un musée, près du site de Saqqara, à une maquette explicative pour montrer aux touristes la genèse de ce qui est à la fois la première pyramide et la première architecture de pierre. « Le projet de musée était le carburant pour continuer sa vie mais malheureusement, il n'a pas vu la fin de son rêve qui est sur le point de se réaliser », explique Zivie. En effet, le gouvernement égyptien, qui avait au départ démoli le premier bâtiment en 1996 le jugeant trop proche de la pyramide, a donné le feu vert à sa reconstruction un peu plus loin. Aujourd'hui, elle est presque terminée. Gaballah a indiqué à Al-Ahram Hebdo que ce musée devait être inauguré en septembre prochain mais que « sans doute la cérémonie sera remise au premier anniversaire de la mort de Lauer ».
Le HCA se préparait à un hommage en juin prochain à Lauer. Gaballah devait lui remettre à Paris un papyrus où les archéologues égyptiens lui expriment leur remerciement. En fait, l'Egypte a considéré Lauer comme l'un des siens. C'est l'ambassadeur d'Egypte en France, Ali Maher Al-Sayed, qui a annoncé le décès de Lauer indiquant « que l'Egypte et la France venaient de perdre un grand homme et un grand égyptologue. Je rends hommage à sa mémoire et à son œuvre ». D'ailleurs, lors de la célébration du bicentenaire des relations franco-égyptiennes en 1998, quelqu'un n'avait-il pas dit à Lauer qu'il représentait à lui seul la moitié de ce bicentenaire ?

Ahmed Loutfi
Hala Fares

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