Après l'attribution du prix Nobel de la paix à l'Onu et à son secrétaire général Kofi Annan, Ahmad Aboul-Gheit, représentant permanent de l'Egypte aux Nations-Unies, s'exprime sur le rôle de l'Onu dans la lutte contre le terrorisme.

L'Onu va œuvrer pour
la reconstruction de l'Afghanistan

Al-Ahram Hebdo : Certains observateurs estiment que les Etats-Unis ont essayé d'empêcher les Nations-Unies de jouer un rôle plus actif dans la campagne internationale qu'ils mènent contre le terrorisme. Qu'en pensez-vous ?
Ahmad Aboul-Gheit : Je ne crois absolument pas que les Etats-Unis ont essayé d'empêcher les Nations-Unies de jouer son rôle en ce qui concerne cette campagne contre le terrorisme. Au contraire, tous les indices ont montré que les Américains, dès le lendemain du 11 septembre, ont eu recours aux lois internationales pour faire face au terrorisme. Après que la communauté internationale eut condamné cet acte terroriste à travers les résolutions de l'Assemblée générale et du Conseil de sécurité, une délégation américaine s'est hâtée à placer ces résolutions dans un contexte qui montre le droit individuel et collectif à l'autodéfense.
D'autre part, les Américains et les Britanniques ont présenté un projet de résolution ayant pour but de couper le financement des organisations terroristes internationales qui se trouvent dans différents pays parmi lesquels Al-Qaëda. Cette résolution a été adoptée le 28 septembre. L'Egypte appuie cette résolution dans ces grandes lignes, notamment le repérage de tout financement terroriste, la coordination entre les pays dans le domaine de l'information et la nécessité pour ces pays de ne pas abriter les terroristes. Les Nations-Unies ont été au courant de toutes les démarches entreprises par les Américains pour bâtir une base légitime face au terrorisme. Les Etats-Unis ont leurs raisons. Ils ont été touchés par des actes terroristes sans précédent et ils ne pouvaient pas attendre la participation des autres pays aux frappes militaires qui ont lieu en ce moment. Pourtant, je voudrai signaler que les Etats-Unis auraient pu faire adopter une résolution par le Conseil de sécurité autorisant l'usage de la force contre les Talibans et non pas contre d'autres parties.
 
— Quel est, selon vous, le rôle que les Nations-Unies peuvent jouer pour définir le terrorisme ?
— Je crois que les discussions qui ont lieu en ce moment dans les comités juridiques des Nations-Unies vont aborder cette question. La définition du terrorisme fera donc l'objet de nombreuses discussions. Beaucoup de pays vont demander de faire la différence entre le terrorisme international et le droit à la lutte légitime pour l'indépendance. C'est le cas du peuple palestinien. On ne peut pas accepter que la lutte de ce peuple pour défendre sa terre et faire face aux soldats israéliens soit considérée comme un acte terroriste. C'est son droit légitime. Je pense que certains pays feront preuve de compréhension par rapport à cette question, comme la France qui a défendu son territoire pendant l'occupation nazie, la Hollande, la Norvège et le Danemark qui ont tous été occupés pendant la seconde guerre mondiale.
 
— Et où en est le projet de tenir une conférence internationale pour lutter contre le terrorisme ?
 La tenue de cette conférence constituerait un pas important pour résoudre le problème du terrorisme. L'une des principales raisons de la non tenue de cette conférence est la peur d'aborder le thème de la définition du terrorisme. Dans les semaines prochaines, les Nations-Unies vont négocier un accord global pour tenter de résoudre le problème du terrorisme international. C'est une idée que l'Inde a proposée. Si l'Onu réussit à faire adopter cet accord, cela pourrait ouvrir la voie à la tenue d'une conférence internationale.
 
— Les Etats-Unis ont envoyé une lettre à l'Onu affirmant qu'ils pourraient frapper d'autres pays que l'Afghanistan. Quelle est l'attitude de l'Onu ?
— Les Etats-Unis ont déclaré qu'ils frapperaient d'autres pays si leur implication dans les attentats venaient à être prouvée par les investigations. Cette affaire a été au centre d'un débat dans les coulisses du Conseil de sécurité. Je ne crois pas que les Américains puissent disposer d'une base légale et juridique leur permettant de frapper militairement un autre pays. Si cela venait à se produire, les Américains se heurteraient à l'opposition de la communauté internationale.
 
— A votre avis, la campagne américaine contre le terrorisme peut-elle renforcer ou diminuer le rôle des Nations-Unies ?
— Le problème auquel les Nations-Unies étaient confrontées est la colère des Américains. Ils pensent que l'organisation internationale limite leur mouvement. Pourtant, on a vu des engagements différents de la part des deux Administrations américaines, démocrate et républicaine. Par exemple, durant les dernières décennies, on a vu l'engagement des Démocrates pour l'action internationale multilatérale. Il y a eu aussi la tendance des Républicains qui ont toujours formulé des réserves sur l'action multilatérale et insisté sur le droit des Etats-Unis de prendre une action indépendante sans consulter l'opinion d'un autre pays. Après les attentats du 11 septembre, je vois se profiler une nouvelle tendance américaine qui agit dans un cadre international par le biais des Nations-Unies pour lutter contre le terrorisme. Cette attitude des Américains va renforcer le rôle des Nations-Unies.
 
— Kofi Annan, secrétaire général des Nations-Unies, a nommé Lakhdar El Ibrahimi envoyé spécial en Afghanistan pour examiner les mesures de réconciliation et l'avenir de ce pays après la chute éventuelle du régime des Talibans. Quelle est la vision de l'Onu sur l'avenir de l'Afghanistan ?
— La nomination de Lakhdar El Ibrahimi reflète la profonde compréhension de Kofi Annan de la situation en Afghanistan pendant et après les frappes militaires américaines. Il ne fait aucun doute qu'une personnalité musulmane qui a le poids et l'expérience de Lakhdar El Ibrahimi peut servir les prochaines démarches de l'Onu. Il connaît parfaitement la situation en Afghanistan. Pourtant, l'Onu, Kofi Annan et Lakhdar El Ibrahimi ne résoudront pas seuls l'avenir de l'Afghanistan. Plusieurs parties internationales concernées vont essayer d'orienter les événements vers des résultats définis en accord avec leurs intérêts. Tous les pays voisins de l'Afghanistan auront leur propre vision et aussi leurs intérêts qui peuvent se conformer ou s'opposer. Il y a par exemple la Russie qui avait un rôle en Afghanistan, la Chine et le Pakistan qui veulent sécuriser leurs intérêts dans la région sans oublier l'Inde et d'autres pays asiatiques qui ont eux aussi des intérêts. Là réside la difficulté de la prochaine étape. Dans ce contexte, l'Onu, le secrétaire général et Lakhdar El Ibrahimi vont œuvrer pour la reconstruction de l'Afghanistan. C'est le grand défi de l'Onu qui est incomparable avec ce qui a été fait au Timor-Oriental et au Kosova. Pour accomplir tout ce travail, il faudra dépenser des milliards de dollars et envoyer des Casques bleus. J'espère que la communauté internationale ne se désengagera pas de cette affaire comme cela a été le cas avec la Somalie.
 
— Les Etats-Unis essayent de changer le régime au pouvoir en Afghanistan. Quelle est la position égyptienne sur cette affaire ?
— Le président Moubarak a affirmé que l'Egypte appuie toutes les démarches qui ont lieu en ce moment pour lutter contre le terrorisme. En ce qui concerne l'avenir du régime en Afghanistan, cette affaire restera aux mains du peuple afghan qui décidera lui-même pour quel système opter.
 
— La Syrie a remporté un siège au Conseil de sécurité de l'Onu après que les Etats-Unis soient revenus sur leur opposition à l'élection de ce pays. A votre avis, pourquoi ce changement dans la position américaine ?
— Je ne crois pas que les Etats-Unis se soient opposés à l'élection de la Syrie au Conseil de sécurité. Cette tendance existait dans les médias américains pro-israéliens. De même, des membres du Congrès ont appelé à résister à l'élection de la Syrie. Pourtant, tout ceci n'a pas mené à une politique américaine officielle pour résister à l'action syrienne. Tous les pays arabes ont suivi de près cette affaire pour voir si l'attitude américaine allait être identique à l'an dernier lorsque la candidature du Soudan au Conseil de sécurité a été rejetée. On n'a rien aperçu de la part des Etats-Unis qui soit dans cette direction pendant l'année 2000 sous l'Administration Clinton et les premiers mois de 2001.
 
— Pensez-vous que la cause palestinienne et le volet syrien pourront trouver des solutions avec le siège de la Syrie au Conseil de sécurité ?
— Sans doute, après que la Syrie est devenue un membre au Conseil de sécurité, cela aidera à renforcer l'entente syro-américaine qui servira l'intérêt des deux parties.
 
— Où on sont les discussions sur l'élargissement du Conseil de sécurité ?
— Les discussions et les négociations sur l'élargissement du Conseil n'ont pas progressé depuis qu'elles ont commencé il y a 8 ans. Cette affaire revient aux intérêts opposés de quelques pays, en Asie, en Amérique latine ou en Europe. Je crois que les discussions sur l'élargissement vont durer longtemps jusqu'à ce que toutes les parties se mettent d'accord. Sinon ces efforts vont échouer.

Propos recueillis par Chérif Ahmed

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