Théâtre . Avec La Vie est belle ou en attendant mon oncle d'Amérique, Ahmad Al-Attar signe son huitième spectacle, son deuxième texte et la troisième production de sa troupe
Le Temple. Et surtout une œuvre chargée de références touchantes.

La Vie est belle ou en attendant mon oncle d'Amérique, d'Ahmad Al-Attar, du 10 au 15 juillet au CFCC, à 21h 30, rue Madrasset Al-Houqouq Al-Frinsiya, Mounira, Tél. : 794 76 79.
Les 19, 20, 24 et 25 juillet à l'Université américaine du Caire.

 

Le drame bourgeois
d'une famille casée

Installé en France depuis deux ans, Ahmad Al-Attar revient avec un projet ambitieux à travers lequel il a prouvé qu'avec une bonne organisation, un budget convenable et beaucoup de persévérance, un homme de théâtre indépendant peut réaliser ses rêves.
Le projet a pu se concrétiser avec le soutien de l'AFAA (Association Française d'Action Artistique), le Centre Français de Culture et de Coopération (CFCC), le Fonds culturel de l'ambassade royale des Pays-Bas et l'Université américaine. « Cette aide financière ne correspond à rien de palpable tant qu'elle n'est pas traduite en lieu de répétitions et de représentations que nous avons heureusement réussi à trouver », explique le directeur de la troupe. Le projet a consisté non seulement à produire un spectacle, mais aussi à organiser en parallèle un stage éclairage animé par Franck Besson et Christophe Guillermet. Puis, avec l'idée de circuler autour de la Méditerranée dans un esprit de complémentarité, Attar a invité un scénographe libanais, Hussein Baydoun.
Les acteurs de nos propres personnages disent de leur famille : c'est comme dans la vie, exactement quand elle est confinée dans trois cases — qui sont deux chambres et un W.-C. —, plus un espace rectangulaire frontal réservé aux entrées du père et ses bavardages. A l'extrême droite, le plus âgé des fils vit aux toilettes, entouré de journaux. Quand il les lit, il s'exclame : « Ah ! Oui !... non !... juste ! » outre quelques bribes de phrases. Au centre, la mère centrale, comme dans toutes nos familles : mourante mais centre vital. Ses phrases : « Néfissa !... Néfissa !... Néfissa !... » dix fois, elle appelle Néfissa, sur tous les tons ; et deux fois, elle parle : « As-tu étendu le linge ?... As-tu acheté la lessive ?... As-tu repassé ?... As-tu fait la cuisine ?... ». A chaque question posée, Néfissa répond par « oui ». Néfissa, c'est la bonne, mais c'est aussi la gérante de la maison. Il semble même qu'elle ait flirté avec l'aîné des deux garçons et couché avec le père. A l'extrême gauche, la chambre du cadet. Celui-ci est chargé de s'exprimer avec insistance, d'emmerder tout le monde. Car chacun doit jouer le rôle qui lui est assigné (dans la vie, comme au théâtre). Il n'a qu'un seul désir réparti entre deux objets : un jeans Levis à 180 L.E. et un portable. Le père est surchargé de cartables, cartes géographiques et de cadastre ; c'est dans cette paperasse qu'il s'initie à la culture. Sa grande culture n'est qu'un cumul d'informations ; n'empêche qu'il ordonne de ne jamais jeter les livres.


Personnage chimérique

Tels sont les personnages présents. Reste un personnage chimérique mais présent également : le traditionnel oncle d'Amérique, qui est, comme dans le mythe, attendu sans jamais arriver. Il est présent par sa voix, à travers le fil. Ce fil, on le retrouve tiré dans les encadrements qui, d'une part, séparent les chambres entre elles et d'autres part séparent celles-ci du public, assis sur la scène.
Les fils tirés sont assez espacés, de façon à limiter les espaces sans les diviser arbitrairement (qui serait d'user de paravents opaques). Toujours cette idée de passage possible, de libres frontières, de portes entrebâillées : les mondes ainsi conçus sont à moitié fermés, mais aussi à moitié ouverts ; ils s'offrent au regard indiscret tout en gardant un peu d'intimité. Ce va-et-vient peut se produire sans déplacement à proprement parler, mais il illustre néanmoins la fragilité des liens qui relient les membres de la famille. Dans le même registre, on peut parler de leur tension comme les cordes tendues, de leur déséquilibre comme celui d'un mauvais funambule.
Les chambres séparées (et non séparées) ont chacune d'elles une atmosphère, essentiellement créée par l'éclairage. La chambre de la mère est éclairée par un néon cru, blanc comme la couleur de la malade (maquillée par Rania Sérag). On ne voit pas la source du tube fluorescent, mais on devine qu'il est sous le lit. Ainsi placé, ce support lumineux donne à la mère un effet de flottement. Elle est déjà partie dans les cieux bien avant son dernier et réel départ, quand elle sera alourdie par l'extension de son énergie.
Ahmad Al-Attar, en choisissant de nous montrer l'essentiel, nous offre des personnages stéréotypés à valeur de symboles sans toutefois les réduire aux clichés traditionnels, banals. Les clichés, dans La Vie est belle, sont inhérents à cette famille en particulier (même si elle imite la nôtre). Ainsi, tout le plaisir que nous éprouvons tout le long du spectacle, vient du fait de jouer à « reconnaître » : des situations vécues intensément, des chansons qui ont marqué l'histoire de notre vie, des gestes quotidiens, une série de répétitions ... quel malicieux plaisir à ne pas se sentir étranger au drame bourgeois qui nous ressemble. Drame bourgeois, certes, dans le meilleur agencement moderne. Avec une rafale de références, touchantes les unes autant que les autres : le père, un précieux ridicule ... la chanson, Tino Rossi et sa maman, « la plus bêle du monde » ... Le rythme du mouvement, Peter Handke ... la voix de l'oncle, céleste comme dans la Jeanne d'Arc du Bread&Puppet, etc. à l'infini ...
Théâtre à domicile ou l'inverse ?! Tel était le défi lancé. Ahmad Al-Attar l'a relevé.

Menha el Batraoui

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