1930 : Naissance au Soudan. 

1955 : Publication de son premier « diwane » Aghani ifriqiya. 

1964 : Acheq min Ifriqia. 

1966 : Ouzcourini ya Ifriqia. 

1969 : Publication de son quatrième recueil, qui représente le sommet de son œuvre, Ahzane Ifriqia.

 

 

 

Mohamed Al-Faytouri représente dans la poésie arabe le cri de l'Afrique noire. Homme d'arabité et de « négritude », il conjugue le verbe arabe à tous les rythmes d'une Afrique poétisée et tragique.
Les larmes d'Othello

Mohamed Al-Faytouri, plus que tout autre poète arabe da sa génération peut-être, incarne, tant par sa poésie elle-même que par la conduite de son existence (les deux étant dans ce cas comme on le sait intimement liées), la nécessité dirait-on constitutive de ce double vœu : l'affirmation de sa spécificité et la foi collective en ce mythe, la langue arabe. Nous verrons que ce vœu même subira la chute qualitative d'un aveu d'impuissance dont en outre seule la poésie a le pouvoir d'en transfigurer la cendre. Il est remarquable que la parole fondatrice de la poésie arabe, la déploration sur les ruines ensablées de l'ancien campement, où se tenait la Belle, fassent le retour sous d'autres formes chez les poètes contemporains essentiels lesquels, après l'agitation politico-poétique des années 50 et 60, déplorent à leur tour, après avoir chanté la nation, l'arabité et les chefs, le champ de ruines existentiel et spirituel de l'espérance révolutionnaire. Comme si la tragédie était la seule parole poétique indétrônable, puisqu'en définitive finale. Mohamed Al-Faytouri se distingue de ses contemporains dans la mesure où il n'a jamais cessé de parler tragiquement. Son propos est de déploration accusatrice. Et au mythe de l'Arabie heureuse, il oppose le mythe purement tragique de l'Afrique malheureuse. Il n'est pas d'Eden originel, mais tout commence par une injustice historique. Il s'agit donc d'obtenir réparation en créant une sorte de tragédie polyphonique, dont les multiples voix s'adressent à tous les tourmenteurs du peuple noir.
« J'ai grandi comme tout enfant arabe. Nous formions une famille assez réduite, car je n'ai eu qu'une sœur.
Mon père était un homme dont le mysticisme était intense. Je ne dirais pas qu'il fut lent de mouvement, mais il approfondissait toute chose sans réellement l'assumer dans la vie pratique. Tout lui était prétexte à religiosité et il semblait regarder à travers la loupe mystique des textes religieux, des versets coraniques en passant par les célébrations hagiographiques du prophète tous les événements de la vie. Il organisait même toutes les semaines une séance soufie à la maison ».
Ces révélations biographiques expriment un je ne sais quoi de tristement attendri. L'enfant manquait d'un père qui présent-absent ne parvenait pas à descendre de sa tour mystique pour se rendre accessible. On imagine à travers les vapeurs emmêlées de l'encens et du verbe l'enfant cherchant son père et le trouvant totalement absorbé dans le martèlement répété du Livre, on imagine l'enfant cherchant son père et ne le trouvant pas. Mais on devine dans la même mesure que ces mots sacrés incessamment entendus ont imprimé sur l'esprit de ce tout jeune être d'inoubliables résonances.
L'enfant Mohamed Al-Faytouri, né au Soudan, s'est peu après rendu avec sa famille en Egypte, dans la ville d'Alexandrie et cela à la fin des années 20 : « C'est dans la ville d'Alexandrie que fut élevé l'enfant que j'étais. J'ai eu à faire face et cela dès mon plus jeune âge à deux complexes : la petitesse de la taille et la noirceur de la peau. Le premier enseignement substantiel fut pour moi l'apprentissage des versets du Coran. Connaissant ainsi le Coran, je me suis présenté à Al-Azhar et y ai été admis. Ceci se passait à l'époque de la seconde guerre mondiale.
En tant qu'azhari, je reçus une solide formation classique. Dès cette époque, c'est-à-dire dans les années 40, mon intérêt se porta vers la poésie classique dont les textes me nourrissaient régulièrement. Cette période correspond dans ma formation poétique à une boulimie mimétique. J'imitais systématiquement tous les poèmes qui me marquaient. En 1947, en lisant le journal, je pris connaissance qu'un concours de poésie se donnait, dans le cadre d'une revue littéraire de l'époque Al-Zamane, concours qui était consacré aux étudiants. Le thème en était : Le devoir de l'étudiant ».
Notre adolescent doué reçut le troisième prix avec son poème Le Devoir de l'étudiant (Wajib al-taleb). Cette première reconnaissance publique de son talent incita le jeune poète à « descendre » au Caire où tout ce qui se faisait en termes de poésie et de vie littéraire et artistique, tant en Egypte que dans le monde arabe, s'y produisait. Et précisément, l'obtention du prix et l'obtention du baccalauréat coïncidant, Mohamed alla au Caire pour recueillir son prix et s'installer comme azhari au Caire. C'est au Caire que tout devait commencer. Notre azhari, loin s'en faut, n'était pas homme à subir passivement le carcan dogmatique et la cuistrerie pédantesque des enrubannés et distillant tout ce qui pouvait servir à son expérience poétique commençante, il compléta ce qu'il avait appris à Alexandrie. L'année 1947 est l'année du renouveau. Tout semble sérieusement bouger au sein de la poésie arabe. Les Iraqiens comme Al-Sayyab et Nazik Al-Malaïka, les Egyptiens, comme Louis Awad et Salah Abdel-Sabour, propulsent le monument millénaire dans la périlleuse contemporanéité du présent. Politiquement, la situation, du moins en surface, semble équivalente. On entend ici et là les termes d'une révolution arabe. Liberté politique, république égalitaire, libération nationale, abolition des privilèges, etc., formaient à travers différents partis et divers mots d'ordre entonnés un réel espoir. Le Caire comme centre actif et consensuel orchestrait cette double rébellion poético-politique, là se trouvait aussi une vitrine de la modernité occidentale. Certains représentants des communautés européennes, Français et Italiens, étaient dynamiquement impliqués dans la vie culturelle cairote ; l'existence du mouvement surréaliste égyptien contribua avec vigueur dans ces années à cette participation :
« 
C'est à la fin des années 40 et au début des années 50 que ma sensibilité poétique se précisa. Là, j'écrivis mon premier poème sur l'Afrique ».
Arrêtons-nous sur cette dernière phrase. C'est qu'en effet, la poésie d'Al-Faytouri est co-naturelle à une célébration tragique et lyrique de l'Afrique, non pas circonscrite dans les limites nationales d'un pays, mais intérieurement prolongée au niveau du pays fondamental, de la terre essentielle. L'Afrique est cette pure origine à jamais perdue, car salie, piétinée, humiliée par des hommes qui l'ont écartelée.
Au-delà même du cri identitaire d'une hypothétique « négritude » arabe, il y a ici comme la blessure métaphysique d'une perte d'être. L'être africain n'existe plus et il n'existera plus jamais. Cette révélation de l'irréparable perte crée le poème, le cristallise dans la colère rythmique d'une justice supérieure et mélodieuse. C'est pourquoi on remarque que Faytouri amplifie les possibilités rythmiques de la langue arabe, tout en s'inscrivant résolument dans celle-ci. Il n'y a pas d'africanisation de la langue, pas plus qu'il n'y a d'arabisation du sentiment africain chez Faytouri. Ce dernier est un poète, c'est-à-dire que seule la poésie le préoccupe et par poésie, il faut entendre matière poétique, laquelle est au poète ce que la terre est au paysan. La poésie n'est jamais réductible à une inspiration si forte soit-elle. Elle est à la fois organique et hiératiquement fixée comme un hiéroglyphe. Elle est de ce point de vue comparable à la Justice elle-même qui instruit des multitudes d'affaires, mais demeure immuablement une, du moins dans la condamnation impersonnelle du mal. Elle est une justice comparable à une victoire, ailes déployées et droites, lumineusement droites.
La poésie arabe contemporaine a réalisé ce que les poésies, médiévale et moderne, n'ont pas voulu ou su créer, une poésie arabe englobant tant dans son expression thématique que dans son affirmation identitaire la poésie des autres. Celle-ci par ailleurs demeure arabe, sa matière tant physique (matérialité de la langue) que métaphysique (spiritualité des symboles qui lui sont inhérents) est la langue arabe classique. Cependant, c'est au XXe siècle et singulièrement dans sa seconde moitié que se sont manifestés les particularismes nationaux dans les différents pays qui forment l'ensemble arabe. Tout concourait par ailleurs chez les Arabes à encourager ce nationalisme. Le joug colonial, la reviviscence d'une mémoire tant historique que culturelle, les espérances politiques, toutes ces raisons et d'autres du même ordre ont donné lieu dans la poésie d'expression arabe à la double aspiration d'une unité arabe idéale d'une part et d'une autonomie nationale pratique de l'autre.
Une telle volonté d'être à la fois et l'un et l'autre : égyptien et arabe, soudanais et arabe, syrien et arabe, algérien et arabe, etc., s'est révélée non pas théoriquement irréalisable, mais politiquement impossible. Il n'empêche que c'est par les réalisations créatrices et en premier lieu par la poésie qui fonctionne au sein de l'entité culturelle arabe comme une arche d'alliance que la double revendication, unitaire et nationale, a été quelque peu satisfaite.
Ainsi, les titres des diverses publications de Mohamed Al-Faytouri ne doivent pas tromper le lecteur sur les intentions réelles, du moins de l'auteur sinon de sa poésie, qui le dépasse. Aghani ifriqiya (1955) (Chansons africaines), Acheq min Ifriqia (1964) (Un Amoureux d'Afrique), Ouzcourini ya Ifriqia (1966) (Souviens-toi de moi, Afrique), Ahzane Ifriqia (1969) (Les Tristesses de l'Afrique), tous ces « Afrique » scandés comme un thème obsessif ne disent qu'une chose : une guerre sainte contre l'oubli, un appel sacré pour la mémoire. Cet appel ne vient pas du poète, mais d'une nécessité qu'il assume et qui intéresse la beauté. Ici, la beauté jouerait presque le rôle de déesse ou d'ultime réalité non pas impérissable, mais imputrescible. Ainsi, peut-elle disparaître, s'effacer, être à jamais perdue pour nos yeux, mais jamais ne se verra-t-elle pourrir. Elle ne connaît pas le corps et le supplice de sa dégradation, tout en étant le lieu même du désir, elle ne subit pas le temps, mais le transperce par l'extase, ce non-temps de la certitude.
Ainsi, par la colère et le martèlement métrique qui l'exprime, la voix qui accuse, condamne, déplore, immortalise.

Amr Hegazi

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