Religion . Face aux
malentendus entre musulmans et coptes, un groupe de jeunes blogueurs soucieux
de l’unité de leur patrie essaie d’instaurer le dialogue. Ils ont un rêve à
réaliser et des défis à relever. Focus sur
une expérienceprometteuse.
La jeunesse prône l’entente
Est-ce
que tu acceptes de manger chez des chrétiens ? Et toi peux-tu accepter une
invitation à dîner chez une musulmane ? Gardes-tu un Coran chez toi ? As-tu
essayé un jour de lire quelques versets de l’Evangile ? Penses-tu qu’il existe
des armées prêtes à défendre les coptes derrière les murailles de l’Eglise ? Et
toi, penses-tu que la plus grande préoccupation des musulmans est de faire
convertir les coptes ? Quelle serait ta réaction si tu apprenais que ton
directeur appartient à une confession différente de la tienne ?
Un
amalgame de questions spontanées, audacieuses, un peu superficielles en
apparence, mais qui soulèvent un problème profond. En effet, elles paraissent
simples à première vue, mais elles semblent être à l’origine de polémiques dans
les foyers coptes et musulmans. Les réponses peuvent aussi donner une idée sur
les tendances, les idées et les stéréotypes qu’entretient chaque partie sur
l’autre. Ces questionnaires ont été publiés sur le site internet :
www.ma3an/org.eg et ils sont à l’initiative d’un groupe de blogueurs. Ensemble
devant Dieu, tel est le slogan utilisé par des jeunes sur leur blogsphère. «
Nous ne sommes pas une ONG, ni un parti, ni un groupe politique. La politique,
en fait, ne nous intéresse pas. En réalité, nous avons une idée, un projet à
réaliser. La relation entre coptes et musulmans en Egypte qui a toujours été
fraternelle semble aujourd’hui tendue. Notre défi est de faire revivre cette
ambiance de tolérance aujourd’hui disparue », explique Chérif Aziz, ingénieur
de 36 ans. Chérif est membre d’un groupe composé d’une quinzaine de blogueurs. Ce
groupe a décidé d’agir face à une rue qui témoigne parfois d’une tension larvée
qu’animent des malentendus. La conférence qui devait se tenir au Syndicat des
journalistes sur la lutte contre la discrimination s’est mal terminée, suite à
l’intervention d’éléments à l’esprit peu tolérant qui a mis de l’huile sur le
feu. Les journaux nationaux tentent de cacher des vérités que les journaux
d’opposition ne cessent d’amplifier.
Ces
dix dernières années, quelques incidents ont contribué à mettre en relief ce
malaise : avril 2006, un musulman poignarde six coptes dans deux églises à
Alexandrie. En octobre 2005, et toujours dans la même ville, des milliers de
musulmans ont pris d’assaut une église dans laquelle se jouait une pièce de
théâtre jugée offensante pour l’islam. En novembre 2004, des manifestations ont
eu lieu devant la Cathédrale de Abbassiya après que Wafaa Constantine, la femme
d’un prêtre, s’est convertie à l’islam. Quelques mois plus tard, on assiste à
une affaire semblable dans le gouvernorat du Fayoum : des rumeurs circulent à
propos de deux jeunes filles coptes qui ont été kidnappées puis forcées à se
convertir à l’islam.
En
moins de dix ans, c’est un peu trop si l’on songe. Mais la question à poser
n’est pas de chercher la cause de l’éclatement de tels incidents, mais plutôt à
quel point ces derniers ont eu un impact sur la relation entre les deux
parties. Ce groupe de jeunes soucieux de l’union de leur patrie décide de
briser la glace.
Après
les incidents d’Alexandrie, les blogueurs ont décidé de se rencontrer pour la
première fois. Pour eux, la tension qui a envahi cette ville cosmopolite est
choquante. Autre indice dangereux. Les coptes, à leur tour, ont commencé à
recourir à la violence. La situation est donc critique.
« A
chaque fois qu’il y a eu un incident, l’Etat essaie d’agir promptement. Une
rencontre entre les hommes des deux religions a lieu. Ils se serrent la main et
les déclarations pleuvent : l’union nationale en Egypte est bien solide. Personne
ne peut l’affaiblir. Des paroles en l’air alors qu’il faut traiter le problème
à la racine », explique Mariane Nagui, journaliste de 28 ans et membre actif du
groupe.
Ce
groupe formé de coptes et de musulmans a donc décidé de briser le tabou et
d’ouvrir ce dossier épineux, sensible et qui pourrait être dangereux. Al-Mossaraha
min agl al-mossalaha (de la sincérité pour la réconciliation) est un slogan
utilisé par ce groupe. « L’idée est simple » comme l’explique Mariane, «
lorsqu’on se fâche avec un ami, on doit d’abord lui avancer les raisons de
notre colère pour qu’il puisse se justifier. C’est ce que nous essayons de
faire ensemble ».
A
travers des ateliers de travail, les jeunes ont décidé d’aborder tous les
problèmes, stéréotypes et rumeurs qui circulent entre les rangs des musulmans
et des coptes, et ce avec franchise, sincérité et transparence. Chaque membre a
essayé à son tour d’expliquer son point de vue, ses angoisses et sa vision à
l’égard de l’autre. « Les musulmans doutent du patriotisme des coptes en cas de
guerre. Et les chrétiens, à leur tour, éprouvent une inquiétude face à une
prise de pouvoir par les islamistes ». Le groupe, à son tour, tente de
comprendre les autres facteurs qui ont rendu l’ambiance électrique.
Milad
Hanna, intellectuel copte, estime que la relation entre musulmans et chrétiens
a atteint son apogée de 1919 à 1952, période au cours de laquelle les deux
parties luttaient côte à côte pour libérer la patrie. Tous avaient les mêmes
droits. Ceci explique pourquoi la génération qui a vécu dans les années 1930 et
40 est plus tolérante.
La loi du capitalisme
Cependant
au cours des dernières décennies, la relation a changé, les esprits sont
devenus moins tolérants. D’après une étude effectuée par le chercheur Nour
Mansour et publiée au journal Le Socialiste, les trois décennies précédentes
ont connu une détérioration des relations entre musulmans et coptes. Les
musulmans pensent que les coptes ont été avantagés alors qu’à cette période,
les coptes étaient les victimes d’une vague de violence. Selon la même source,
la majorité de la population qui souffre de la crise économique veut exprimer
sa colère en cherchant un bouc émissaire. Le seul vainqueur alors dans ce
conflit est le capitalisme sauvage. « On a essayé alors d’étudier les facteurs
de cette tension. Cette dernière a-t-elle une relation avec le discours
religieux ? Les interventions étrangères ont-elles joué un rôle en enflammant
la situation ? Des Egyptiens de retour du Golfe ont-ils importé un islam plus
rigoureux ? Ou est-ce que ce sont les facteurs économiques qui ont aggravé la
situation ? », s’interroge Chérif. Une série de questions dont les jeunes ont
voulu débattre. « Nous avons ressenti qu’il y avait une évolution, nous sommes
ressortis de cette expérience plus croyants, plus tolérants et plus aptes à se
comprendre ».
Et ce
n’est pas tout. Les jeunes blogueurs sont allés plus loin. Ils ont discuté
aussi des croyances de chacun.
« J’ai
essayé d’expliquer ma religion car j’avais remarqué qu’il existait beaucoup de
nuances et de fausses idées chez les musulmans. Mon rôle alors était de jeter
la lumière sur ma confession et non pas de les convaincre », confie Mariane.
Et
bien que les dogmes de chaque religion soient des choses auxquelles on ne doit
pas toucher, l’objectif de ce site est de mieux comprendre l’autre. « Par
exemple, la différence de rituels entre les deux religions peut créer une
confusion. Alors que la prière en public est un symbole d’hypocrisie chez les chrétiens,
elle ne l’est pas chez les musulmans. Nous essayons d’avoir des conceptions
communes ».
A
travers de tels aspects, les jeunes blogueurs ont décidé de faire un sondage. Celui-ci
a compté un échantillon représentatif de 2 000 musulmans et 800 chrétiens. Le
but étant de mettre en application leur expérience et de la généraliser. Le
résultat de cette étude est de pouvoir éliminer les raisons du différend. D’autre
part, les blogueurs préparent un livre qui sera vendu sur les trottoirs pour
faire face aux autres qui sèment la discorde. « Cet ouvrage basé sur des
vérités concrètes va en balayer d’autres et changer les mentalités », assure
Mariane. Ces blogueurs souhaitent que le ministère de l’Education tienne compte
de cet ouvrage et qu’il soit introduit dans les écoles pour que chacun ait une
idée correcte sur l’autre.
Le
troisième axe sur lequel les blogueurs travaillent est de médiatiser l’idée,
car selon eux, les médias ont une influence énorme et cela peut aider à changer
les mentalités. « Nous ne sommes pas pressés, on a un projet à réaliser qui ne
va sûrement pas porter ses fruits tout de suite. Ce qui nous intéresse, c’est
de faire quelque chose de positif pour notre pays. Et si on n’a pas réussi, on
a tout de même essayé d’aborder le problème et on n’est pas resté les bras
croisés, surtout qu’aujourd’hui, et de plus en plus, des coptes et des
musulmans sont en train prendre leur distance », souligne Mariane, en citant
l’exemple de son frère en primaire qui s’isole de plus en plus de ses camarades
musulmans.
Reste
alors le plus grand défi devant ces jeunes, celui de s’adresser aux hommes des
deux religions pour mettre mettre fin aux discours qui appellent au fanatisme
et à la dispersion. « C’est la mission la plus difficile et qui exige le plus
d’efforts. Cependant, on va commencer par les hommes de religion les plus
illuminés ou d’avant-garde pour nous soutenir. Il existe sans doute des
personnes pareilles dans les deux religions », poursuit Chérif qui ne tient pas
actuellement à ce que de nouveaux membres viennent rejoindre le groupe. Un
groupe qui refuse toute aide matérielle pour ne pas subir d’influence. « Pour
le moment, on ne compte que sur nous-mêmes », confie-t-il.
Une
initiative audacieuse et sincère, mais dont on ne peut prédire les conséquences
vu les conditions qui sévissent dans le pays.
Selon
Fahmi Howeidi, intellectuel de tendance islamique, l’absence d’un grand rêve
national a divisé quelque peu la nation. « On ne fait plus cas de l’autre, vu
qu’il n’existe aucun objectif commun auquel aspire l’ensemble des citoyens ». Cette
initiative pourrait-elle devenir un projet national qui va unir la nation ? Pour
les optimistes peut-être, car tout grand travail commence à petits pas. Un défi
que doit relever l’Egypte pour prouver qu’elle est encore capable de surmonter
cette crise.
Dina Darwich