Al-Ahram Hebdo, Egypte | La valse hésitante des Frères musulmans
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 7 au 13 mai 2008, numéro 713

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Egypte

Grève. La décision de la confrérie de participer à la grève « virtuelle » du 4 mai a soulevé beaucoup de questions qui se rapportent à la formation elle-même et à ses méthodes. Analyse.

La valse hésitante des Frères musulmans

Il est certain qu’en affichant son soutien à l’appel à la grève, la confrérie a en quelque sorte déclenché une escalade calculée ou symbolique face au pouvoir en réponse à la fois aux procès militaires intentés contre certains de ses cadres, et à son exclusion des élections municipales et du Conseil consultatif.

Récemment, l’Egypte a été le théâtre de deux grèves de nature différente : une grève réelle qui a eu lieu à Mahalla le 6 avril à l’appel des forces ouvrières de cette ville industrielle et qui n’a pas bénéficié du soutien des Frères musulmans. La seconde est celle qui a été lancée par des internautes et qui était supposée avoir lieu le 4 mai que les Frères ont cette fois-ci soutenue.

Cette position indécise des Frères et leur abstention de participer à la plupart de grèves qui ont secoué l’Egypte en 2006 (celles des ouvriers, des fonctionnaires, des universitaires et des médecins) est très révélatrice. Elle reflète une indécision générale au niveau de l’exercice politique, de la lutte pacifique et de l’exercice démocratique.

L’échec de la grève du 4 mai vient confirmer l’existence de deux univers totalement éloignés, l’un virtuel et romantique, et l’autre réel et caractérisé par sa cruauté et sa complexité.

L’appel à cette grève au lendemain des affrontements sanglants qui ont eu lieu à Mahalla le mois dernier illustre la grande différence entre deux genres de protestations qui ont surgi récemment en Egypte. La protestation virtuelle déclenchée par les bloggeurs via les sites Internet, les SMS et les chaînes satellites, avec le soutien de certains militants cairotes, et la protestation réelle et concrète dont les protagonistes sont des milliers d’ouvriers et de citoyens marginalisés et démunis et qui s’est soldée par une victime et des dizaines de blessés. Cette dernière est la suite (encore plus grave) de la série de protestations sociales qui se sont avérées être le plus important facteur de changement de la vie politique égyptienne du fait qu’elle échappe aux cadres politiques et partisans qui d’ailleurs ont échoué à entrer en contact avec le public.

Le gouvernement, quant à lui, a utilisé la politique de la carotte et du bâton pour traiter avec la grève ouvrière du 6 avril, à laquelle les Frères n’ont pas participé. Il a sévèrement réprimé les manifestants avant de leur accorder des primes et une augmentation salariale de 30 %.

Le pouvoir a, de cette manière, réussi à séparer définitivement deux sortes de revendications : politique et salariale. Ceux ayant des revendications politiques n’ont de droit que celui d’organiser des grèves virtuelles alors que les autres doivent se contenter de demandes matérielles sans se mêler à la politique. En outre, en accordant des primes aux ouvriers, le pouvoir a délivré un message clair selon lequel c’est le gouvernement, et le gouvernement seul, qui possède l’argent et qui est capable de satisfaire les revendications des ouvriers.

Le gouvernement a réussi brillamment à séparer les revendications politiques et sociales. Il a mis en place des tactiques créatives pour affaiblir les partis politiques, fragiliser les nouveaux mouvements politiques et mettre un terme à l’indépendance des syndicats. Le gouvernement fut aidé en cela par la langue de bois adoptée par les politiciens des partis de l’opposition et par l’absence d’une vision politique claire chez les Frères musulmans. Ainsi, la réaction du gouvernement à la grève réelle du 6 avril (l’amélioration des conditions de travail et l’augmentation des salaires) a-t-elle contribué à mettre en échec celle du 4 mai.

 

Un manque de consistance

L’Egypte d’aujourd’hui est très douée pour calmer les crises sans résoudre ou trancher quel que problème que ce soit. Le résultat est tel que les problèmes se sont aggravés au point de devenir insolubles.

Croire que la grève de Mahalla ne se reproduira pas ailleurs est une illusion. Croire que les nouveaux mouvements politiques y sont pour quelque chose en est une autre. L’échec de la grève du 4 mai a révélé le vrai poids de ces mouvements. Le vrai danger qui menace l’Egypte réside dans ces forces invisibles qui ne sont affiliées à aucun parti ou syndicat et dont on ignore l’influence. En l’absence de cadre politique et d’exercice démocratique, de telles forces sont capables de fomenter des manifestations chaotiques et improvisées.

La situation politique actuelle laisse prévoir des explosions importantes et spontanées dont les causes ne sont pas à chercher auprès des opposants, des journaux ou des Frères musulmans. Parce que ces protestations, qui seront d’une extrême violence, sortiront à l’état brut sans passer par des chaînes politiques susceptibles de les canaliser, comme c’est le cas dans les pays démocratiques.

Dans un climat aussi complexe, les Frères musulmans auront du mal à réagir de manière claire et consistante, non seulement face aux grèves, mais vis-à-vis de tous les dossiers politiques épineux. Et ce pour les raisons suivantes :

Premièrement, les valeurs qui ont été inculquées aux Frères par leurs prédécesseurs demeureront effectives et influentes en dehors des cercles du pouvoir. Il n’est pas certain pour autant qu’elles restent aussi influentes si les Frères accèdent au pouvoir ou forment un parti politique ayant pour objectif d’arriver au pouvoir. Ce parti présumé travaillerait sous les feux des projecteurs et ses leaders se transformeront en « stars » grâce aux chaînes satellites comme le reste des politiciens. En outre, ce nouveau parti ouvrira ses portes à tous les citoyens, musulmans et chrétiens, pratiquants et non pratiquants. Avec le temps, son discours politique, ses procédures d’adhésion et sa machine de propagande s’éloigneront de méthodes utilisées actuellement qui mettent l’accent sur les valeurs et les pratiques religieuses. L’harmonie et la solidarité actuelle de la confrérie sont attribuables à sa nature d’organisation religieuse. Ses membres ne militent pas uniquement pour aboutir à la réforme politique ou démocratique, mais surtout pour solliciter une bénédiction divine, c’est là l’objectif ultime de toute activité.

Deuxièmement, les régimes politiques démocratiques sont connus pour leur capacité de relativiser les idéologies rigides. Ce qui est en contradiction totale avec la confrérie dont l’idéologie repose sur les préceptes fondamentaux de l’islam à une époque où le monde entier, notamment depuis la dislocation de l’ex-Union soviétique et la chute du bloc communiste, a abandonné les grandes idéologies classiques en faveur d’autres idéologies moins uniformisantes et plus flexibles. Il va sans dire que la littérature de la confrérie appartient en grande partie à ce genre d’idéologies. Or, sur le terrain politique, la référence au religieux doit donner lieu à une vision et une pratique politiques. De là, la nécessité pour les Frères de former une nouvelle génération de cadres conscients que l’appartenance idéologique et les croyances religieuses sont peut-être capables de former de « bons citoyens », mais carrément incapables d’instaurer un régime politique moderne et démocratique.

Troisièmement, à l’échelle de tous les pays arabes, les Frères musulmans sont considérés comme un groupe d’opposition par excellence, avec toutes les implications que cette dénomination suppose. Les disciples du fondateur de la confrérie, Hassan Al-Banna, peuvent mesurer leurs actes en fonction des valeurs de la religion et de la morale tant qu’ils restent dans les rangs de l’opposition, mais ces principes ne seront pas suffisants pour garantir l’intégrité d’un régime politique si les Frères accèdent au pouvoir. Ce que seules les institutions constitutionnelles et démocratiques peuvent garantir.

Finalement, on peut considérer que le discours des Frères est étranger à l’expérience de l’Etat national moderne. Dans le cas de l’Egypte, cet Etat a connu des phases de démocratie, notamment avant la Révolution de juillet 1952. Mais les Frères sont longuement restés en dehors des principes de l’Etat, alimentant la suspicion de ses services de sécurité. C’est ainsi que les Frères ont construit leur héritage en dehors du régime, de l’Etat et du mouvement national, voire souvent en conflits avec eux. Avant le règlement de ces conflits, nous ne pouvons qu’attendre des prises de position hésitantes de la part des Frères dans les domaines politiques et de la lutte pacifique en faveur de la démocratie.

Amr El-Shobaki

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah -Thérèse Joseph
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.