Grève.
La décision de la confrérie de participer à la grève «
virtuelle » du 4 mai a soulevé beaucoup de questions qui se
rapportent à la formation elle-même et à ses méthodes.
Analyse.
La valse hésitante des Frères musulmans
Il
est certain qu’en affichant son soutien à l’appel à la
grève, la confrérie a en quelque sorte déclenché une
escalade calculée ou symbolique face au pouvoir en réponse à
la fois aux procès militaires intentés contre certains de
ses cadres, et à son exclusion des élections municipales et
du Conseil consultatif.
Récemment, l’Egypte a été le théâtre de deux grèves de
nature différente : une grève réelle qui a eu lieu à Mahalla
le 6 avril à l’appel des forces ouvrières de cette ville
industrielle et qui n’a pas bénéficié du soutien des Frères
musulmans. La seconde est celle qui a été lancée par des
internautes et qui était supposée avoir lieu le 4 mai que
les Frères ont cette fois-ci soutenue.
Cette position indécise des Frères et leur abstention de
participer à la plupart de grèves qui ont secoué l’Egypte en
2006 (celles des ouvriers, des fonctionnaires, des
universitaires et des médecins) est très révélatrice. Elle
reflète une indécision générale au niveau de l’exercice
politique, de la lutte pacifique et de l’exercice
démocratique.
L’échec de la grève du 4 mai vient confirmer l’existence de
deux univers totalement éloignés, l’un virtuel et
romantique, et l’autre réel et caractérisé par sa cruauté et
sa complexité.
L’appel à cette grève au lendemain des affrontements
sanglants qui ont eu lieu à Mahalla le mois dernier illustre
la grande différence entre deux genres de protestations qui
ont surgi récemment en Egypte. La protestation virtuelle
déclenchée par les bloggeurs via les sites Internet, les SMS
et les chaînes satellites, avec le soutien de certains
militants cairotes, et la protestation réelle et concrète
dont les protagonistes sont des milliers d’ouvriers et de
citoyens marginalisés et démunis et qui s’est soldée par une
victime et des dizaines de blessés. Cette dernière est la
suite (encore plus grave) de la série de protestations
sociales qui se sont avérées être le plus important facteur
de changement de la vie politique égyptienne du fait qu’elle
échappe aux cadres politiques et partisans qui d’ailleurs
ont échoué à entrer en contact avec le public.
Le gouvernement, quant à lui, a utilisé la politique de la
carotte et du bâton pour traiter avec la grève ouvrière du 6
avril, à laquelle les Frères n’ont pas participé. Il a
sévèrement réprimé les manifestants avant de leur accorder
des primes et une augmentation salariale de 30 %.
Le pouvoir a, de cette manière, réussi à séparer
définitivement deux sortes de revendications : politique et
salariale. Ceux ayant des revendications politiques n’ont de
droit que celui d’organiser des grèves virtuelles alors que
les autres doivent se contenter de demandes matérielles sans
se mêler à la politique. En outre, en accordant des primes
aux ouvriers, le pouvoir a délivré un message clair selon
lequel c’est le gouvernement, et le gouvernement seul, qui
possède l’argent et qui est capable de satisfaire les
revendications des ouvriers.
Le gouvernement a réussi brillamment à séparer les
revendications politiques et sociales. Il a mis en place des
tactiques créatives pour affaiblir les partis politiques,
fragiliser les nouveaux mouvements politiques et mettre un
terme à l’indépendance des syndicats. Le gouvernement fut
aidé en cela par la langue de bois adoptée par les
politiciens des partis de l’opposition et par l’absence
d’une vision politique claire chez les Frères musulmans.
Ainsi, la réaction du gouvernement à la grève réelle du 6
avril (l’amélioration des conditions de travail et
l’augmentation des salaires) a-t-elle contribué à mettre en
échec celle du 4 mai.
Un manque de consistance
L’Egypte d’aujourd’hui est très douée pour calmer les crises
sans résoudre ou trancher quel que problème que ce soit. Le
résultat est tel que les problèmes se sont aggravés au point
de devenir insolubles.
Croire que la grève de Mahalla ne se reproduira pas ailleurs
est une illusion. Croire que les nouveaux mouvements
politiques y sont pour quelque chose en est une autre.
L’échec de la grève du 4 mai a révélé le vrai poids de ces
mouvements. Le vrai danger qui menace l’Egypte réside dans
ces forces invisibles qui ne sont affiliées à aucun parti ou
syndicat et dont on ignore l’influence. En l’absence de
cadre politique et d’exercice démocratique, de telles forces
sont capables de fomenter des manifestations chaotiques et
improvisées.
La situation politique actuelle laisse prévoir des
explosions importantes et spontanées dont les causes ne sont
pas à chercher auprès des opposants, des journaux ou des
Frères musulmans. Parce que ces protestations, qui seront
d’une extrême violence, sortiront à l’état brut sans passer
par des chaînes politiques susceptibles de les canaliser,
comme c’est le cas dans les pays démocratiques.
Dans un climat aussi complexe, les Frères musulmans auront
du mal à réagir de manière claire et consistante, non
seulement face aux grèves, mais vis-à-vis de tous les
dossiers politiques épineux. Et ce pour les raisons
suivantes :
Premièrement, les valeurs qui ont été inculquées aux Frères
par leurs prédécesseurs demeureront effectives et influentes
en dehors des cercles du pouvoir. Il n’est pas certain pour
autant qu’elles restent aussi influentes si les Frères
accèdent au pouvoir ou forment un parti politique ayant pour
objectif d’arriver au pouvoir. Ce parti présumé
travaillerait sous les feux des projecteurs et ses leaders
se transformeront en « stars » grâce aux chaînes satellites
comme le reste des politiciens. En outre, ce nouveau parti
ouvrira ses portes à tous les citoyens, musulmans et
chrétiens, pratiquants et non pratiquants. Avec le temps,
son discours politique, ses procédures d’adhésion et sa
machine de propagande s’éloigneront de méthodes utilisées
actuellement qui mettent l’accent sur les valeurs et les
pratiques religieuses. L’harmonie et la solidarité actuelle
de la confrérie sont attribuables à sa nature d’organisation
religieuse. Ses membres ne militent pas uniquement pour
aboutir à la réforme politique ou démocratique, mais surtout
pour solliciter une bénédiction divine, c’est là l’objectif
ultime de toute activité.
Deuxièmement, les régimes politiques démocratiques sont
connus pour leur capacité de relativiser les idéologies
rigides. Ce qui est en contradiction totale avec la
confrérie dont l’idéologie repose sur les préceptes
fondamentaux de l’islam à une époque où le monde entier,
notamment depuis la dislocation de l’ex-Union soviétique et
la chute du bloc communiste, a abandonné les grandes
idéologies classiques en faveur d’autres idéologies moins
uniformisantes et plus flexibles. Il va sans dire que la
littérature de la confrérie appartient en grande partie à ce
genre d’idéologies. Or, sur le terrain politique, la
référence au religieux doit donner lieu à une vision et une
pratique politiques. De là, la nécessité pour les Frères de
former une nouvelle génération de cadres conscients que
l’appartenance idéologique et les croyances religieuses sont
peut-être capables de former de « bons citoyens », mais
carrément incapables d’instaurer un régime politique moderne
et démocratique.
Troisièmement, à l’échelle de tous les pays arabes, les
Frères musulmans sont considérés comme un groupe
d’opposition par excellence, avec toutes les implications
que cette dénomination suppose. Les disciples du fondateur
de la confrérie, Hassan Al-Banna, peuvent mesurer leurs
actes en fonction des valeurs de la religion et de la morale
tant qu’ils restent dans les rangs de l’opposition, mais ces
principes ne seront pas suffisants pour garantir l’intégrité
d’un régime politique si les Frères accèdent au pouvoir. Ce
que seules les institutions constitutionnelles et
démocratiques peuvent garantir.
Finalement, on peut considérer que le discours des Frères
est étranger à l’expérience de l’Etat national moderne. Dans
le cas de l’Egypte, cet Etat a connu des phases de
démocratie, notamment avant la Révolution de juillet 1952.
Mais les Frères sont longuement restés en dehors des
principes de l’Etat, alimentant la suspicion de ses services
de sécurité. C’est ainsi que les Frères ont construit leur
héritage en dehors du régime, de l’Etat et du mouvement
national, voire souvent en conflits avec eux. Avant le
règlement de ces conflits, nous ne pouvons qu’attendre des
prises de position hésitantes de la part des Frères dans les
domaines politiques et de la lutte pacifique en faveur de la
démocratie.
Amr
El-Shobaki