Installé à New York, le virtuose du violon et du luth palestinien Simone Chahine enchante le monde occidental par ses compositions, qui riment souvent avec engagement.

 

La grande musique intérieure

 

Sur scène, en tenue noire sobre, passé maître du maniement du violon et du luth, il nous transpose dans son monde de musicalité exaltante. « Le violon et le luth ne sont que des extensions de mes deux bras », déclame-t-il. Rare donc de le voir sans l’un ni l’autre. Il ne regarde pas son public, lui offre juste un petit sourire galant et s’emporte sur les airs de son luth qu’il étreint. Des airs arabes emplissent la scène : on entend une musique mélodieuse, mélancolique, légère, euphorique ... Le public suit ses sonorités dans un mutisme presque religieux. Un état d’extase règne. Puis les applaudissements se déclenchent. Chahine regagne la terre, plutôt la scène, s’adresse à son public avec un grand sourire et commence à introduire ses pièces prévues au programme de la soirée. Devant un public américain, européen ou même arabe, nombreux ou réduit, il décline sa musique sans préparatifs. Il est là juste pour jouir de sa musique, exceller dans son jeu et attirer l’attention des audiences à l’égard des merveilles d’une musique arabe authentique.

Il nous propose alors un voyage dans les compositions arabes anciennes et modernes. Il joue le chef-d’œuvre de Farid Al-Attrache, Touta, fait signe à ses compagnons d’instiller les rythmes, passe à une de ses récentes créations, dialogue avec le flûtiste de renom Bassam Saba, improvise dans une pièce de Taqassim, joue du violon et fait mêler les ambiances : des rythmes qui évoquent l’Afrique, des mélodies qui s’inspirent de l’Orient, et des emprunts aux tonalités arabes d’antan. Avec ses deux instruments, Simone Chahine nous renvoie un exotisme sophistiqué.

Dès son plus tendre âge, Chahine s’est familiarisé avec la musique arabe et aussi à l’occidentale. Son père, Hekmat Chahine, était luthiste et professeur de musique. Dans la maison, il écoutait les débuts des chansons pop, de la musique du jazz, etc. La musique signifiait tout simplement la maison. « Spontanément, je prenais le luth dans les mains et jouais dès l’âge de trois ans ». Il se souvient de son premier concert avec son père. « Il m’avait acheté un petit luth. Mais le jour du concert donné à Akka, j’ai posé comme condition de l’accompagner et de jouer avec son propre luth. Sur les photos de cette soirée, c’est à peine si on voit mon petit corps. J’ai accompagné mon père pendant 7 minutes avec une cadence improvisée », évoque-t-il de ce passé lointain.

Pour perfectionner ses débuts prometteurs, du point de vue académique, Chahine joint à l’âge de 5 ans le Conservatoire pour apprendre le violon. « La maîtrise des deux instruments, le luth et le violon s’est incrustée très tôt dans mon être ». La musique arabe aussi bien qu’occidentale sont donc devenues une constante dans l’existence de cet homme de double culture arabe et américaine. Mais pour le jeune Chahine originaire de la Galilée, il ne suffisait pas de jouer du luth ou du violon, il aspirait à accomplir des études supérieures, et à approfondir ses connaissances, en voguant sur d’autres terres inspiratrices. C’est alors que New York ouvre ses bras au jeune musicien. « Dans cette grande ville, tout ce que j’ai vécu durant mon enfance, tout ce que j’ai appris sur les deux mondes de la musique prend vie. New York est une ville pleine de vivacité et de diversité culturelle et artistique. On peut y trouver toute sorte de musique ethnique. S’ajoute à cela le jazz, la pop, la musique de mixage, etc. Dès que l’on marche dans la rue, on côtoie un musicien », affirme-t-il, sourire en coin. Ainsi la ville éblouit-elle le jeune Palestinien, flattant les penchants de son génie. Pour lui, les Etats-Unis se résument en entier à New York. Mais comment y trouver la musique arabe ? « Aux Etats-Unis, les gens avaient l’impression que la musique arabe est celle des cabarets. Même dans le cinéma, la musique associée à des scènes représentant des Arabes était souvent composée d’une manière banale et triviale. Personne ne connaissait les mystères et les charmes de notre musique arabe », explique-t-il. Imprégné, non sans fierté, de ses origines et de sa musique ancestrale, il a pu changer ce stéréotype très répandu en Occident. Certes, la tâche n’était pas facile. Simone Chahine en était très conscient. « Certains artistes et musiciens n’aiment pas affronter les problèmes. Ils préfèrent donner leur concert, faire plaisir au public, puis se complaire dans la banalité. Moi, je ne peux pas vivre de la sorte », déplore–t-il en riant, parce que pour lui, faire de la musique rime avec engagement.

« A mon arrivée aux Etats-Unis au début des années 1980, mes amis m’ont invité dans un night-club où une troupe de musiciens de diverses origines déclinait des airs arabes de renommée tel Ya Moustapha. Le comble était que le spectacle fut accompagné d’une danse de ventre qui lui conférait un aspect folklorique ridicule. Nul en Occident n’avait notion de la pluralité des genres de musique arabes, traditionnel, folklorique, rural, religieux, contemporain, voire techno, etc. Même dans les pays arabes, cette lacune existe », souligne Chahine. Alors, que faire ? Cette question provocatrice a taraudé ce Palestinien américain, le poussant à agir. Dès lors, puisant dans les répertoires des institutions culturelles et éducatives, répandues en Amérique, il compose une troupe qui configure un takht arabe et présente la musique traditionnelle du patrimoine. « Mon premier spectacle à New York fut accueilli par l’Institut de la musique du monde. Le public était parcimonieux. En mars dernier, j’ai donné un concert dans le même institut. La salle a affiché comble », dit-il en mesurant le chemin parcouru. Mais au-delà des concerts donnés un peu ici et là, Chahine cherche à mieux représenter sa musique arabe. Il anime des ateliers de formation de musiciens aptes au savoir et à l’appréciation de sa musique. Même dans ses voyages hors de l’Amérique, avant ou après son concert, quelques jours sont consacrés à ce genre d’atelier.

Dernier opus, la reformulation de la musique arabe est un atelier de formation intensif qu’il a conçu au mois d’août 1997, à New York. « Cet atelier est une initiation réelle à la musique arabe pour tout musicien professionnel. On y apprend aux participants comment analyser, développer leur écoute et apprécier la musique arabe. L’idée était de réunir les gens dans un même lieu où il fait bon savourer la formation dans des ambiances musicales de divertissement ». Cet atelier a formé à ce jour plus de 1 200 musiciens.

Sous l’impact de la diversité musicale existante aux Etats-Unis, Simone Chahine fait partie de la nouvelle vague de la musique de fusion. Il mêle alors sa musique arabe au jazz et aux autres genres. Il allie le rythme du tambourin à la contrebasse, la flûte au luth, le violon à la guitare électrique … Dans ce sillage, une seconde troupe plus moderne est donc nécessaire pour traduire les nouveaux airs en vogue, Qantara, née en 1992, pour prolonger sa première troupe de takht. « Qantara signifie en arabe une arche, c’est l’entrée, le portail à d’autres mondes. C’est ce que présente notre troupe de musique de fusion », dit-il souvent à la presse. Les concerts se multiplient. Chahine et Qantara accompagnent alors le chanteur Sting dans son concert où il interprétait Desert Rose avec Cheb Mami. Chahine compose pour l’orchestre symphonique du Detroit, ainsi que pour des séquences de films. Il écrit sa musique, donne à chaque membre de sa troupe son rôle et crée pour chaque instrument les notes qui lui conviennent. La Flamme bleue sort en 2001 comme un premier album de Qantara qui place la troupe et Chahine sous les feux de la rampe. Le succès est énorme. Même après les événements du 11 septembre, Chahine ne s’est pas arrêté de jouer les pièces de La Flamme bleue aussi bien que d’autres créations. « C’était une terrible catastrophe qui a instillé la peur à quelques membres de la troupe Qantara de se produire devant le public. Mais donner un concert, quelques jours après ces événements, en hommage aux victimes, était un témoignage de solidarité avec le pays », proclame Chahine.

Par sa musique, Chahine condamne les actes terroristes et gagne de plus en plus le plébiscite de l’audience. Certes, la politique dicte ses lois, mais ce Palestinien américain tâche de s’éloigner de tous ces problèmes. Il exprime ses positions à travers le violon et le luth et accepte uniquement de suivre les lois de la musique et de la création. Tout au long de sa carrière et de sa vie aux Etats-Unis, sa terre d’origine n’est jamais absente. Parfois, il oublie quelques mots en arabe, ou en dialecte palestinien, mais il garde un rapport intime avec les jeunes et les enfants de la Palestine. Chaque année, il organise un atelier de formation, plutôt un camp musical, dans un des villages palestiniens. L’an dernier, c’était près de Jérusalem. De sa chambre située au deuxième étage dans un immeuble ancien, Chahine observe le mur de séparation. « C’est affreux », s’insurge-t-il. Il compose, dès lors, sa pièce Le Mur dans laquelle il exprime ses sentiments de peine et de chagrin. Sur scène, il présente cette pièce de condamnation. Il prend son violon, ferme les yeux et joue un air très mélancolique traduisant une forte douleur. Une fois le concert terminé, il lance un grand soupir de soulagement et salue gracieusement son public, qui a su partager un moment de lumière et de liberté au dam des contraintes et des difficultés.

May Sélim