Voile. Le sujet est
certes rébarbatif, mais constamment d’actualité. Cette fois-ci, Al-Ahram Hebdo
se penche sur la diversité des voiles et les contradictions qui en découlent. Un
espace où la notion « ou blanc ou noir » n’a pas de mise.
A tout vent
Lorsqu’elles
commandent une chicha (narguilé) ou qu’elles sortent une cigarette de leurs
sacs sur les terrasses du café, elles ne sentent pas une incohérence avec le
port du voile. Un voile qu’elles portent avec des bodies serrés au-dessous, des
robes échancrées et des jupes courtes. Le foulard laisse voir un visage
soigneusement maquillé. Un festival de mode et de couleurs qui attire plus
qu’il ne cache. Elles ont leurs propres conceptions de la manière de porter le
voile. Dans les universités, les clubs, les moyens de transport et dans la rue,
elles se croisent, celles qui sont toutes en noir, qui portent un niqab qui
laisse voir uniquement les yeux. Et celles qui portent de larges abayas qui ne
laissent pas deviner la forme du corps. Leurs voiles couvrent la tête, le cou
et la poitrine.
Différents
styles de higab que chacune comprend et porte à sa manière. Elles argumentent
et défendent leurs positions. Partout dans les quatre coins du Caire, le grand
nombre de femmes et de jeunes filles voilées ne peut passer inaperçu. Une
escalade du port du voile, mais avec des contradictions déconcertantes.
Au
sein des universités ou encore dans le métro, les filles voilées se côtoient. Les
regards sont alors échangés, les accusations fusent parfois et les discussions
sont vives. Chacune pense avoir raison et tente d’argumenter et de convaincre. Une
fille qui porte des bodies, un jean près du corps, un foulard et qui ne
pratique pas la prière, rétorque : « C’est au moins un pas en avant. Ce genre
de voile, même s’il n’est pas ample et qu’il ne couvre pas tout le corps, reste
quand même un frein pour me contrôler. Une façon à moi de me rapprocher de
Dieu. C’est mieux que de porter des vêtements décolletés, des bodies sans
manches ou laisser tomber sa chevelure pour attirer l’attention ».
Une
autre étudiante, qui porte un foulard, mais des vêtements qui laissent voir la
beauté et la forme sexy de son corps, n’aborde même pas l’engagement religieux.
Elle explique qu’elle a commencé à porter le voile pour faire plaisir à sa famille,
et d’un sourire peu gêné, elle confie que cela peut aussi lui permettre de
trouver un mari. « Mon higab m’empêche d’être la proie d’un homme qui veut
s’amuser. Comme ça, je lui annonce que je ne suis pas une fille facile et que
mon cœur n’a qu’une clef : le mariage ».
Dans
ce cas, le voile est un moyen pour paraître comme étant une fille respectable. «
Un voile qui ne va pas de pair parfois avec des comportements désinvoltes »,
comme le dit Chaïmaa, une fille voilée mais plus conservatrice de par sa tenue
et son comportement. Etudiante âgée d’une vingtaine d’années, elle porte un
voile chic, mais pudique et qui souligne son goût raffiné. Elle explique que le
voile semble aujourd’hui se limiter, pour beaucoup de filles, à un bout de
chiffon. « Le higab n’est pas seulement un couvre-tête, il a un sens beaucoup
plus profond. C’est une obligation religieuse, une tenue qui couvre le corps
pour ne pas éveiller les désirs des hommes. Ce que beaucoup de filles portent
aujourd’hui est loin d’être un voile islamique. Des filles voilées n’hésitent
pas à marcher main dans la main avec des garçons. Elles ne cachent pas qu’elles
ont passé la veille à danser dans une discothèque. A quoi ça sert alors de se
couvrir la tête et de laisser apparaître les formes de son corps ? », dit
Chaïmaa qui s’interroge, comme beaucoup, de l’utilité du port du voile, devenu
un phénomène social plutôt que religieux. « Un couvre-tête qui ne cesse de
prendre de l’ampleur », comme le précise Chaïmaa et « dont on débat même
pendant les cours avec les enseignants ». La manière dont les filles portent le
voile pose plusieurs interrogations sur son sens et sa définition. « Entre
celles qui portent un niqab et ont un comportement conservateur et celles qui
vont jusqu’à justifier une tenue qui dénote d’un manque de pudeur, il y a une
minorité qui semble avoir compris l’objectif du voile », explique Chaïmaa.
En
effet, des jeunes filles et des femmes se couvrent la tête afin de se conformer
à une société qui juge la femme voilée comme une personne pudique et
respectueuse. Hanaa, femme active et mère de deux enfants et qui ne porte pas
le voile, a été choquée par le point de vue d’un ami qui, la connaissant bien,
a osé lui dire : « Tu es une femme pudique et respectueuse, pourquoi ne
portes-tu pas le voile?».
Un
préjugé qui pousse beaucoup de femmes et de filles à porter le voile pour avoir
le statut de femmes vertueuses. « Une femme qui a laissé son mari pour un autre
a porté le voile pour prouver à la société qu’elle n’est pas de mœurs légères
», dit Dina. D’autres le portent pour s’intégrer dans un entourage qui suit la
mode du higab. Avec une variété de tenues, de foulards et de formes de voiles,
il est beaucoup plus facile d’être voilée et de suivre la mode. « Adapter son
voile à son temps n’est plus une question difficile. Au contraire, les voilées
sont le plus souvent habillées avec élégance. Elles portent même des vêtements
chic et de marque. Toutes mes amies sont voilées, car c’est la mode. Pourquoi
donc ne pas accomplir un devoir religieux et paraître en même temps tout à fait
élégante ? », souligne une femme en higab et dont les couleurs du voile sont en
harmonie avec le reste. Un phénomène de mode qui fait qu’Oum Khaled cherche à
vendre un esdal, sorte de vêtement ample qui couvre tout le corps. « Ma fille,
une étudiante, m’a demandé de le lui acheter, mais elle ne l’a pas porté sous
prétexte que ce n’est plus à la mode », dit-elle en se plaignant qu’elle
dépense beaucoup d’argent pour répondre aux besoins de sa fille. Cette dernière
lui répète qu’elle veut profiter de sa jeunesse en suivant la mode, tout en
portant le voile.
Un
voile qu’on ne peut pas séparer de l’aspect religieux qui teint notre société
depuis plusieurs années, comme l’explique Bilal Fadl, écrivain et scénariste. «
Nous, les Egyptiens, avons toujours l’habitude de transformer tout ce qui est
religieux en phénomène social. A titre d’exemple, le mois de Ramadan a
aujourd’hui ses aspects et ses festivités plutôt sociaux que religieux ». Et de
poursuivre : « Le higab devient une obligation sociale dans une société qui
considère la femme comme un vice et une source de séduction qui doit être
cachée, surtout dans les couches populaires », explique Fadl, tout en ajoutant
que le phénomène du port du voile ne signifie pas que notre société est devenue
plus pieuse. « Les comportements dans la rue égyptienne prouvent le contraire.
Le voile est parfois dévié de son usage pour servir seulement l’apparence »,
dit Fadl. Et d’ajouter : « Dans les couches populaires, des femmes portent le
voile sans avoir suffisamment de culture religieuse ou sans même faire la
prière. C’est une question de pudeur et de respect social. Certaines osent
l’enlever parfois, en dehors de leur entourage ».
Dr
Ahmad Abdallah, psychiatre et co-responsable du site islamique Islamonline,
explique qu’il ne faut pas essayer de comprendre l’aspect du voile sans le lier
aux autres caractéristiques de la société actuelle. « Nous vivons dans une
époque où il n’y a pas de régime clair. La société n’a pas de repères fixes. Ce
qui divise les gens en groupes distincts. Chacun crée ses propres logiques et
tire sa conception des choses, puis l’argumente face aux autres », dit
Abdallah, tout en ajoutant que « dans une société où l’on attache beaucoup
d’importance aux apparences, les gens ne veulent pas se creuser la tête pour
tenter de comprendre et de juger l’autre correctement ». Il poursuit : « Nous
sommes une société hétéroclite. Il y a des personnes qui ont séjourné dans les
pays du Golfe et d’autres en Europe, les couches sociales sont hétérogènes ».
Chaque
catégorie reçoit ses informations et acquiert ses connaissances religieuses de
sources différentes. Chacun pratique sa religion à sa manière. Il est difficile
de faire des classifications générales. Les choses ne sont pas en blanc et
noir. Chaque groupe a, par conséquent, son interprétation du voile. « Des
femmes pensent qu’il faut s’en recouvrir totalement le corps, le porter noir et
s’isoler autant que possible d’une société qui est de plus en plus intolérante
et insécurisée. D’autres, au contraire, veulent mener un style de vie libre et
sans restrictions. Une troisième catégorie veut se rapprocher de Dieu, mais
n’arrive pas à faire de concessions. Les femmes créent alors leurs propres
styles pour porter le voile. Un couper-coller d’ici et de là, d’une fatwa à une
autre, elles tentent de se convaincre et se justifier », ajoute Abdallah. Une
fausse compréhension de la religion due, selon le journaliste de tendance
islamique Mohamad Abdel-Qoddous, au manque de théologiens qui enseignent le
vrai sens de l’islam. « Nous avons une génération de jeunes qui ont une
connaissance déformée de l’islam. Ils le pratiquent soit de manière rigoureuse
et extrémiste ou bien ils se contredisent et ne font aucune cohésion entre
l’apparence et le comportement », explique Abdel-Qoddous qui jette la balle
dans le camp du régime en place qui, craignant l’islamisme, ne tient pas à
enseigner aux jeunes le vrai sens de l’islam. « Même Al-Azhar a perdu de sa
crédibilité auprès des gens qui qualifient ses cheikhs comme étant des
porte-parole de l’Etat. Les voilées, on en voit partout, mais on manque aussi
des aspects du vrai islam partout », ajoute Abdel-Qoddous qui assure qu’il
n’est pas question de mettre toutes les voilées dans un seul panier. « Il y a
presque quatre genres de voilées. Celles qui ont compris le sens du voile et ne
le dissocient pas de leur comportement, d’autres qui pensent que le higab se
limite seulement au port d’un foulard. D’autres sont obligées de le porter à
cause du poids de la société et la quatrième et dernière veut suivre la mode et
éviter d’aller régulièrement chez le coiffeur », énumère Abdel-Qoddous.
Même
si le voile en islam, comme l’explique Dr Raafat Osmane, ex-recteur de la
faculté de charia et de la loi, n’est pas un uniforme fixe, il faut que la
femme porte des vêtements amples, pas transparents et qui ne laissent
apparaître aucune forme de son corps, pour ne pas attirer les regards. Des
voilées en stretch et bodies moulants, dansant aux rythmes des chansons de
Mohamad Mounir ou Hamaqi à l’université et qui vont s’asseoir plus haut avec
des garçons pour mieux voir, sont classées parmi les nouveaux musulmans de
cette époque, comme le précise Ahmad Zein, journaliste. Sur le site
Islamonline, Zein a rédigé plusieurs éditoriaux décrivant les caractères des
nouveaux musulmans. « Une génération tiraillée entre Amr Khaled et Amr Diab,
entre les soirées de célébrités et les prières dans les mosquées ; ils parlent
de leur engagement religieux et se contredisent par leur comportement, font du
rafistolage entre les différentes fatwas pour choisir ce qui leur convient le
mieux ». Une génération désarçonnée qui fait qu’une étudiante à l’université
peut surgir une semaine voilée devant ses camarades et une autre fois tête nue.
Pour dire que l’islam des temps modernes n’est pas tout noir ni tout blanc. Il laisse
place à toutes les nuances.
Doaa Khalifa