Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | A tout vent
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 28 mai au 3 juin 2008, numéro 716

 

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Nulle part ailleurs

Voile. Le sujet est certes rébarbatif, mais constamment d’actualité. Cette fois-ci, Al-Ahram Hebdo se penche sur la diversité des voiles et les contradictions qui en découlent. Un espace où la notion « ou blanc ou noir » n’a pas de mise.

A tout vent

Lorsqu’elles commandent une chicha (narguilé) ou qu’elles sortent une cigarette de leurs sacs sur les terrasses du café, elles ne sentent pas une incohérence avec le port du voile. Un voile qu’elles portent avec des bodies serrés au-dessous, des robes échancrées et des jupes courtes. Le foulard laisse voir un visage soigneusement maquillé. Un festival de mode et de couleurs qui attire plus qu’il ne cache. Elles ont leurs propres conceptions de la manière de porter le voile. Dans les universités, les clubs, les moyens de transport et dans la rue, elles se croisent, celles qui sont toutes en noir, qui portent un niqab qui laisse voir uniquement les yeux. Et celles qui portent de larges abayas qui ne laissent pas deviner la forme du corps. Leurs voiles couvrent la tête, le cou et la poitrine.

Différents styles de higab que chacune comprend et porte à sa manière. Elles argumentent et défendent leurs positions. Partout dans les quatre coins du Caire, le grand nombre de femmes et de jeunes filles voilées ne peut passer inaperçu. Une escalade du port du voile, mais avec des contradictions déconcertantes.

Au sein des universités ou encore dans le métro, les filles voilées se côtoient. Les regards sont alors échangés, les accusations fusent parfois et les discussions sont vives. Chacune pense avoir raison et tente d’argumenter et de convaincre. Une fille qui porte des bodies, un jean près du corps, un foulard et qui ne pratique pas la prière, rétorque : « C’est au moins un pas en avant. Ce genre de voile, même s’il n’est pas ample et qu’il ne couvre pas tout le corps, reste quand même un frein pour me contrôler. Une façon à moi de me rapprocher de Dieu. C’est mieux que de porter des vêtements décolletés, des bodies sans manches ou laisser tomber sa chevelure pour attirer l’attention ».

Une autre étudiante, qui porte un foulard, mais des vêtements qui laissent voir la beauté et la forme sexy de son corps, n’aborde même pas l’engagement religieux. Elle explique qu’elle a commencé à porter le voile pour faire plaisir à sa famille, et d’un sourire peu gêné, elle confie que cela peut aussi lui permettre de trouver un mari. « Mon higab m’empêche d’être la proie d’un homme qui veut s’amuser. Comme ça, je lui annonce que je ne suis pas une fille facile et que mon cœur n’a qu’une clef : le mariage ».

Dans ce cas, le voile est un moyen pour paraître comme étant une fille respectable. « Un voile qui ne va pas de pair parfois avec des comportements désinvoltes », comme le dit Chaïmaa, une fille voilée mais plus conservatrice de par sa tenue et son comportement. Etudiante âgée d’une vingtaine d’années, elle porte un voile chic, mais pudique et qui souligne son goût raffiné. Elle explique que le voile semble aujourd’hui se limiter, pour beaucoup de filles, à un bout de chiffon. « Le higab n’est pas seulement un couvre-tête, il a un sens beaucoup plus profond. C’est une obligation religieuse, une tenue qui couvre le corps pour ne pas éveiller les désirs des hommes. Ce que beaucoup de filles portent aujourd’hui est loin d’être un voile islamique. Des filles voilées n’hésitent pas à marcher main dans la main avec des garçons. Elles ne cachent pas qu’elles ont passé la veille à danser dans une discothèque. A quoi ça sert alors de se couvrir la tête et de laisser apparaître les formes de son corps ? », dit Chaïmaa qui s’interroge, comme beaucoup, de l’utilité du port du voile, devenu un phénomène social plutôt que religieux. « Un couvre-tête qui ne cesse de prendre de l’ampleur », comme le précise Chaïmaa et « dont on débat même pendant les cours avec les enseignants ». La manière dont les filles portent le voile pose plusieurs interrogations sur son sens et sa définition. « Entre celles qui portent un niqab et ont un comportement conservateur et celles qui vont jusqu’à justifier une tenue qui dénote d’un manque de pudeur, il y a une minorité qui semble avoir compris l’objectif du voile », explique Chaïmaa.

En effet, des jeunes filles et des femmes se couvrent la tête afin de se conformer à une société qui juge la femme voilée comme une personne pudique et respectueuse. Hanaa, femme active et mère de deux enfants et qui ne porte pas le voile, a été choquée par le point de vue d’un ami qui, la connaissant bien, a osé lui dire : « Tu es une femme pudique et respectueuse, pourquoi ne portes-tu pas le voile?».

Un préjugé qui pousse beaucoup de femmes et de filles à porter le voile pour avoir le statut de femmes vertueuses. « Une femme qui a laissé son mari pour un autre a porté le voile pour prouver à la société qu’elle n’est pas de mœurs légères », dit Dina. D’autres le portent pour s’intégrer dans un entourage qui suit la mode du higab. Avec une variété de tenues, de foulards et de formes de voiles, il est beaucoup plus facile d’être voilée et de suivre la mode. « Adapter son voile à son temps n’est plus une question difficile. Au contraire, les voilées sont le plus souvent habillées avec élégance. Elles portent même des vêtements chic et de marque. Toutes mes amies sont voilées, car c’est la mode. Pourquoi donc ne pas accomplir un devoir religieux et paraître en même temps tout à fait élégante ? », souligne une femme en higab et dont les couleurs du voile sont en harmonie avec le reste. Un phénomène de mode qui fait qu’Oum Khaled cherche à vendre un esdal, sorte de vêtement ample qui couvre tout le corps. « Ma fille, une étudiante, m’a demandé de le lui acheter, mais elle ne l’a pas porté sous prétexte que ce n’est plus à la mode », dit-elle en se plaignant qu’elle dépense beaucoup d’argent pour répondre aux besoins de sa fille. Cette dernière lui répète qu’elle veut profiter de sa jeunesse en suivant la mode, tout en portant le voile.

Un voile qu’on ne peut pas séparer de l’aspect religieux qui teint notre société depuis plusieurs années, comme l’explique Bilal Fadl, écrivain et scénariste. « Nous, les Egyptiens, avons toujours l’habitude de transformer tout ce qui est religieux en phénomène social. A titre d’exemple, le mois de Ramadan a aujourd’hui ses aspects et ses festivités plutôt sociaux que religieux ». Et de poursuivre : « Le higab devient une obligation sociale dans une société qui considère la femme comme un vice et une source de séduction qui doit être cachée, surtout dans les couches populaires », explique Fadl, tout en ajoutant que le phénomène du port du voile ne signifie pas que notre société est devenue plus pieuse. « Les comportements dans la rue égyptienne prouvent le contraire. Le voile est parfois dévié de son usage pour servir seulement l’apparence », dit Fadl. Et d’ajouter : « Dans les couches populaires, des femmes portent le voile sans avoir suffisamment de culture religieuse ou sans même faire la prière. C’est une question de pudeur et de respect social. Certaines osent l’enlever parfois, en dehors de leur entourage ».

Dr Ahmad Abdallah, psychiatre et co-responsable du site islamique Islamonline, explique qu’il ne faut pas essayer de comprendre l’aspect du voile sans le lier aux autres caractéristiques de la société actuelle. « Nous vivons dans une époque où il n’y a pas de régime clair. La société n’a pas de repères fixes. Ce qui divise les gens en groupes distincts. Chacun crée ses propres logiques et tire sa conception des choses, puis l’argumente face aux autres », dit Abdallah, tout en ajoutant que « dans une société où l’on attache beaucoup d’importance aux apparences, les gens ne veulent pas se creuser la tête pour tenter de comprendre et de juger l’autre correctement ». Il poursuit : « Nous sommes une société hétéroclite. Il y a des personnes qui ont séjourné dans les pays du Golfe et d’autres en Europe, les couches sociales sont hétérogènes ».

Chaque catégorie reçoit ses informations et acquiert ses connaissances religieuses de sources différentes. Chacun pratique sa religion à sa manière. Il est difficile de faire des classifications générales. Les choses ne sont pas en blanc et noir. Chaque groupe a, par conséquent, son interprétation du voile. « Des femmes pensent qu’il faut s’en recouvrir totalement le corps, le porter noir et s’isoler autant que possible d’une société qui est de plus en plus intolérante et insécurisée. D’autres, au contraire, veulent mener un style de vie libre et sans restrictions. Une troisième catégorie veut se rapprocher de Dieu, mais n’arrive pas à faire de concessions. Les femmes créent alors leurs propres styles pour porter le voile. Un couper-coller d’ici et de là, d’une fatwa à une autre, elles tentent de se convaincre et se justifier », ajoute Abdallah. Une fausse compréhension de la religion due, selon le journaliste de tendance islamique Mohamad Abdel-Qoddous, au manque de théologiens qui enseignent le vrai sens de l’islam. « Nous avons une génération de jeunes qui ont une connaissance déformée de l’islam. Ils le pratiquent soit de manière rigoureuse et extrémiste ou bien ils se contredisent et ne font aucune cohésion entre l’apparence et le comportement », explique Abdel-Qoddous qui jette la balle dans le camp du régime en place qui, craignant l’islamisme, ne tient pas à enseigner aux jeunes le vrai sens de l’islam. « Même Al-Azhar a perdu de sa crédibilité auprès des gens qui qualifient ses cheikhs comme étant des porte-parole de l’Etat. Les voilées, on en voit partout, mais on manque aussi des aspects du vrai islam partout », ajoute Abdel-Qoddous qui assure qu’il n’est pas question de mettre toutes les voilées dans un seul panier. « Il y a presque quatre genres de voilées. Celles qui ont compris le sens du voile et ne le dissocient pas de leur comportement, d’autres qui pensent que le higab se limite seulement au port d’un foulard. D’autres sont obligées de le porter à cause du poids de la société et la quatrième et dernière veut suivre la mode et éviter d’aller régulièrement chez le coiffeur », énumère Abdel-Qoddous.

Même si le voile en islam, comme l’explique Dr Raafat Osmane, ex-recteur de la faculté de charia et de la loi, n’est pas un uniforme fixe, il faut que la femme porte des vêtements amples, pas transparents et qui ne laissent apparaître aucune forme de son corps, pour ne pas attirer les regards. Des voilées en stretch et bodies moulants, dansant aux rythmes des chansons de Mohamad Mounir ou Hamaqi à l’université et qui vont s’asseoir plus haut avec des garçons pour mieux voir, sont classées parmi les nouveaux musulmans de cette époque, comme le précise Ahmad Zein, journaliste. Sur le site Islamonline, Zein a rédigé plusieurs éditoriaux décrivant les caractères des nouveaux musulmans. « Une génération tiraillée entre Amr Khaled et Amr Diab, entre les soirées de célébrités et les prières dans les mosquées ; ils parlent de leur engagement religieux et se contredisent par leur comportement, font du rafistolage entre les différentes fatwas pour choisir ce qui leur convient le mieux ». Une génération désarçonnée qui fait qu’une étudiante à l’université peut surgir une semaine voilée devant ses camarades et une autre fois tête nue. Pour dire que l’islam des temps modernes n’est pas tout noir ni tout blanc. Il laisse place à toutes les nuances.

Doaa Khalifa

 




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