Al-Ahram Hebdo, Littérature | L’appel de ce qui était lointain
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 28 mai au 3 juin 2008, numéro 716

 

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Littérature

Lauréat du prix émirati Cheikh Zayed en littérature, l’écrivain libyen Ibrahim Al-Kouni dépeint un désert habité par les fées, un univers de sagesse et de poésie qui s’empare du lecteur. Extrait de son roman Nidae ma kan baïdane.

L’appel de ce qui était lointain

1

Il s’aperçut qu’il mettait la main dans sa poche et qu’il en faisait ressortir un bout de chair visqueuse qui se tortillait. Il en ressentit de la répugnance. Il découvrit que c’était un serpent qui se mouvait ! Il le jeta au loin alors qu’il sautait très haut. Il se mit à courir dans le vide. Il courut pieds nus sur une terre couverte de cailloux, ressentant, tout au long, ce sentiment obscur d’être poursuivi par le serpent dégoûtant tel un destin. Il se retourna pour comprendre ce qui se passait et il découvrit qu’il se démenait sur ses pieds nus contre une tête enragée, la gueule béante et affamée. Il essaya de sauter pour le dépasser, mais il découvrit que ce qui gisait sur le sol, ce n’étaient pas les cailloux, mais des serpents qui ondulaient avec leur longue queue en ouvrant très grandes leurs énormes gueules affamées. Elles assourdissaient, de leurs chaos, ses oreilles.

Le désespoir s’empara de sa personne, et tout de suite, il se sentit sans force. Il trébucha et tomba dans le champ couvert de reptiles. Une faiblesse violente s’empara de lui. Ce n’était pas de la faiblesse, mais de l’impuissance. Les reptiles le rejoignirent. Ils l’entourèrent de toutes parts. Il ne savait pas d’ailleurs pourquoi il était envahi par le doute quant aux reptiles. Il était envahi par le doute sur la réalité des reptiles. Sur la lignée des reptiles. Parce que le malin qu’il venait de faire sortir de sa poche se frottait les mains sur sa tête et disait d’une voix qu’il entendait clairement : « Ce qui m’importe, c’est ton pied ! Tu es né pour détruire ma tête avec ton pied et je suis né pour le mordre ! ». Il ne savait pas comment le serpent avait emprunté la langue des humains, et son intuition lui avait soufflé que les serpents n’avaient pas été des serpents depuis toujours, mais des molécules dont les peaux pouvaient se transformer en créatures diverses ! Le serpent montra ensuite ses dents pour s’emparer de son pied, mais il ne trouva d’autre moyen de se défendre que d’appeler au secours.

Il poussa un cri ! Un cri prolongé, désespéré, dans lequel il déposa toute son impuissance. Le cri d’une victime qui tombe entre les mains d’un bourreau après une poursuite violente.

Pourtant, le cri douloureux le sauva parce qu’il se libéra du cauchemar et il se tint debout sur ses jambes !

 

2

Il ne croyait pas qu’il s’en sortait.

Il ne le croyait pas au point de refuser de rester au sol. Il vadrouilla çà et là en se frottant les yeux, en examinant les bas-fonds avec de grandes précautions, comme s’il ne croyait pas que la terre pouvait être vide de ses armées de reptiles. Il se dirigea quelques pas vers l’est, puis il revint sur ses pas et marcha quelques autres pas vers le nord. A ce moment, il vit l’astre du soleil saignant de sang léchant les bords de l’horizon et le poussant vers l’espace dans l’attente d’une soirée venue avant l’heure. Il comprit alors son erreur. Il comprit que le secret de son malheur venait de ce moment qu’il avait choisi pour se coucher, car la mère ne cessait de répéter l’histoire merveilleuse selon laquelle le pire moment était celui du crépuscule. Seul un homme irresponsable, stupide et dans les nuages pouvait fermer l’œil à ce moment. Car l’heure qui précédait le crépuscule coïncidait avec le moment propice pour l’évasion des djinns de leurs forteresses, pour la sortie des esprits méchants au dehors à la recherche d’hommes qu’ils feraient souffrir. Le moment des ouvertures des portes obscures qui permettaient à leurs habitants de distribuer les mauvais esprits avec générosité sur la terre. Des esprits ne touchant quiconque sans qu’il ne succombe au désastre.

C’est le moment qu’il avait choisi pour cette sieste de malheur. La vérité était qu’il n’avait pas choisi ce moment, mais c’était le moment lui-même qui l’avait choisi. Des embûches auxquelles il n’avait pas pensé se trouvèrent sur son chemin. Il fut pris de fatigue avant d’arriver à son but. Il avait alors attaché sa monture à un arbre et avait décidé de reprendre ses forces. Il avait déposé ses mains sous sa tête et avait décidé de fermer ses yeux lourds de fatigue, de poussière et de sommeil. Il avait choisi de se coucher sur ses mains au lieu de libérer le cheval de ses poids et de s’étendre sur ses rênes comme il avait l’habitude de le faire en général durant ses voyages. Il ne l’avait pas fait parce que la fatigue, cette fois-ci, ne lui avait pas donné la force de libérer le cheval de ses rênes où de nombreuses amulettes éloignant les différentes sortes d’esprits y étaient attachées. Il mérita donc sa punition !

 

3

Il se mit à faire les cent pas comme si c’étaient ses pieds qui refusaient de se poser par crainte du fantôme à la gueule béante. Son corps le suivit. Son corps courut à son secours en accourant sur terre, car les corps ne sont qu’impuissance. Ils ne sont qu’un cadavre qui suffit à nourrir les rapaces et la gueule béante d’un serpent. Il essuya la sueur qui perlait sur son front et son cou dans son combat avec les descendants de la poussière et il contempla le large espace pour calmer son sentiment de dépression.

Dans le vide apparaissaient des fantômes inconnus qui étaient partis pour combattre les dessous du crépuscule. Ils s’élevaient derrière les hauteurs pour se caser doucement dans les molécules qui luttaient et se combattaient à l’aide de leurs corps sur un nuage qui refusait de se rendre après la venue du soir. Il s’entêta en son cœur touché, mais il ne réussit à calmer son corps qu’à force d’efforts héroïques.

Enfin, il se calma de ses turbulences. Mais son souffle ne cessa de se précipiter comme s’il avait couru à travers le désert. Il se mit à fixer l’horizon et disparurent alors les molécules telles une vraie caravane qui partait en se libérant des restes des mirages à chaque fois que se rapprochait la distance.

Le soleil se coupa et les derniers moments du crépuscule advinrent. Des nuages aux couleurs de feu s’élevèrent de l’horizon lointain alors que la vaste vallée s’étendit à perte de vue et que se dispersaient dans ses bras de petits arbustes sauvages pâles dans son voyage vers le crépuscule. Du côté gauche, apparaissaient les ombres des champs qui s’étendaient sur toute la longueur de la côte. Au loin s’élevaient les montagnes vers le sud avec leurs couleurs de sable et leurs tailles hautaines et mélangées au mystère qui rappelait les contes de fées sur un endroit éternel qui était devenu depuis la nuit des temps un lieu de rencontre entre les plages des mers du nord riches en eau et le désert qui bordait les montagnes et s’évadait au sud à des distances dénudées, assoiffées, se glissant à perte de vue.

La vallée que les anciens appelaient « La vallée des morts » et qu’appelaient les modernes « La vallée de Gaffarra » était l’intermédiaire qui liait les deux mondes et que personne ne pénétrait ni les émigrants, ni non plus les propriétaires des caravanes commerciales. On ne quittait le premier que pour renaître dans le deuxième. Le premier constituait pour les voyageurs des paradis alors que le second n’était qu’un feu flambant pour les autres. Et si le deuxième monde n’était qu’une sorte de résurrection pour certains émigrants, il n’était que perdition pour ceux du premier monde. Parce que ce que voyaient les hommes du désert comme enfer n’était pour les plages du nord qu’un endroit céleste. Ainsi, ce que les habitants des villes du nord cantonnés près des mers considéraient comme des enfers était perçu par les habitants des déserts comme un paradis.

C’était ainsi depuis la nuit des temps. Et il est de même de nos jours. Peut-être que cela durera pour toujours tant que dans le monde des hommes, il y aura des personnes rêvant de stabilité et tant que marcheront sur la terre des êtres humains passionnés de périple. (…).

Traduction de Soheir Fahmi

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Ibrahim Al-Kouni

Né en 1948, touareg d’origine, il a commencé sa carrière d’écrivain voilà trois décennies. Son premier recueil de nouvelles a paru en 1974, Al-Salla khareg nitaq al-awqat al-khams (la prière hors du cadre des cinq moments de prière). Et depuis, il ne cesse de poser des questions touchant au cœur de la condition humaine. Son écriture relève du réalisme magique, il plonge dans l’immensité du Sahara ou dans sa patrie libyenne. Il est l’auteur de 48 œuvres, entre essais, nouvelles et roman. Parmi ses romans, on peut citer Al-Fam (la bouche, 1994) et parmi ses recueils de nouvelles, Al-Qafass (la cage, 1990), Al-Rabba al-hagariya (la déesse de pierre, 1992). Il a publié, aux éditions Gallimard, Poussière d’or (1998), L’Esprit des péninsules, Le Saignement de la pierre (1999) et L’Herbe de la nuit (2001). Il a été sélectionné parmi les 50 plus éminents écrivains du XXIe siècle par la revue littéraire Lire. De même qu’il reçu de nombreux prix internationaux, comme celui du prix de l’Etat suisse pour son roman Nazif al-hagar (le saignement de la pierre) en 1995, celui de son pays d’origine pour la totalité de son œuvre en 1996, le titre de Chevalier des arts et des lettres par l’Etat français en 2006. Nidae ma kan baïdane est publié chez Al-Moassassa al-arabiya lil dirassat wal nachr.

 

 




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