Colloque.
Que représente Youssef Idriss (1927-1991) en tant que
nouvelliste ? Tel était le thème d’un débat organisé par le
Conseil suprême de la culture et qui a remis en valeur son
statut de père fondateur de la nouvelle moderne.
Le manteau d’Idriss
Figure emblématique de la nouvelle, comme on le qualifie
souvent, Youssef Idriss a pu révolutionner un genre qui
était effacé, face au roman et à la poésie. Que reste-t-il
aujourd’hui de cette révolution stylistique, linguistique et
aussi idéologique ?
Une question à laquelle le Conseil Suprême de la Culture
(CSC) a tenté de répondre dans un colloque qui s’est déroulé
durant trois jours et qui était intitulé « Youssef Idriss
... Visions en renouvellement ».
« Il faut tout d’abord mettre les choses bien au point.
Youssef Idriss a un talent qui dépasse celui de ses
contemporains », affirme l’écrivain Khaïri Chalabi. « Idriss
a eu l’importance qu’il mérite parce que tout simplement, il
avait beaucoup de talent et surtout avait l’audace de faire
ce que, pendant de longues années, personne n’a pu faire »,
ajoute-t-il.
Audacieux dans sa propre personne, Idriss n’a pas manqué de
donner un tour d’audace et de courage à son écriture. Car
même si de grands noms se sont illustrés dans la nouvelle
avant lui, comme Mahmoud Taymour ou autres, leurs écritures
étaient très ornementées et trop éloquentes pour pouvoir
refléter le réel vécu. « Avant Idriss, les nouvelles étaient
plutôt des articles littéraires qui ne manquaient pas de
teintes critiques », explique le professeur Hamdi Al-Sakkout,
rapporteur du comité de la nouvelle, lors d’une table ronde
intitulée « La nouvelle avant Idriss ». « C’est seulement
Idriss qui a réussi à créer une intrigue complète, réaliste
et dans la forme d’une nouvelle, et non d’un roman »,
avance-t-il.
C’est à travers sa carrière de journaliste que Youssef
Idriss a simplifié la langue et l’a rendue plus proche de
son lecteur en alternant l’arabe littéraire avec le langage
parlé, une chose qui lui était souvent reprochée par les
critiques littéraires de son époque, mais qui lui a valu une
place de choix chez son lecteur. « Il ne faut pas oublier
que ce langage a beaucoup aidé à rendre ses œuvres plus
réalistes », ajoute Hamdi Al-Sakkout.
Maître d’un changement qualitatif important dans la voie
littéraire égyptienne, Idriss est souvent comparé à Mahmoud
Sami Al-Baroudi dans la poésie. Il utilise sa formation de
médecin, surtout de psychiatre, dans ses œuvres pour dresser
des portraits complets et des mondes de sentiments
complexes. Abir Salama, critique littéraire, présente une
recherche sur le concept de la folie et du fou dans les
œuvres d’Idriss. « Ce qui est très intéressant chez Idriss,
c’est que sa formation de médecin lui a permis de bien faire
la différence entre la folie et les crises psychologiques
par lesquelles passe n’importe quel être humain »,
explique-t-elle.
Les possibilités d’une survie
Il est évident que la nouvelle depuis Idriss occupe une
place tout à fait différente, bien que certains aient tenté
de dévier, en créant un style alternatif. « Des auteurs
comme Mohamad Hafez Ragab, Mohamad Ibrahim Mabrouk et Yéhia
Al-Taher Abdullah ont proclamé la rébellion contre le style
d’Idriss en appliquant des tournures linguistiques
différentes et une manière de relater les faits avec moins
de détails », affirme l’écrivain Mohamad Ibrahim Taha.
Cela dit, Idriss est sans aucun doute l’auteur égyptien qui
a redécouvert la façon de relater les événements de manière
plus flexible et plus transparente pour le lecteur.
Cependant, la nouvelle décline aujourd’hui face au roman qui
occupe la plus grande place littéraire.
« Le problème, c’est qu’on a tendance à valoriser un genre
littéraire au détriment des autres, et cela peut être très
dangereux », déclare l’écrivain Mohamad Al-Makhzangui,
nouvelliste et romancier et ami proche d’Idriss. « Le jour
où un problème quelconque affectera le roman, nous n’aurons
pas de substitut. Ce qui est le plus intéressant dans
l’itinéraire d’Idriss, c’est justement qu’il n’était pas le
fondateur d’une école littéraire qu’il fallait suivre ou
ignorer. Ni même d’une tendance aujourd’hui délaissée. Il
s’intéressait à tout genre, même différent du sien et à
toute nouvelle création, et c’est pour cela qu’il demeure
aujourd’hui Youssef Idriss, le père fondateur de la nouvelle
en Egypte », ajoute-t-il.
Le colloque n’a pas manqué de rappeler à tout instant la
valeur d’Idriss. Mais on ne peut que déplorer la manière
hâtive avec laquelle il s’est déroulé et le manque
d’organisation, notamment dans le choix des sujets traités
en l’absence du public ordinaire, celui-ci se réduisant aux
intellectuels.
Dina
Abdel-Hakim