Nakba.
Pour la commémorer, seize écrivains se sont rendus en
Palestine dans le cadre d’un festival littéraire. Parmi eux, Ahdaf Soueif,
invitée au Caire par Al-Mawred Al-Thaqafi, nous livre son
témoignage.
« Nous sommes là, disaient les Palestiniens »
Je
me suis installée à la Porte des Lions, de là, j’avais une
vue surplombant la vallée de Josaphat. Nous, les Arabes,
l’appelons la vallée des muscadiers, à cause des arbres qui
poussaient ici en abondance. En face de moi, de l’autre côté
de la vallée, s’élève le Mont des Oliviers, où les pins
privilégiés par les Israéliens pour donner un aspect
européen au paysage ont pris le dessus sur les oliviers
indigènes. Les Nations-Unies ont installé leurs bureaux au
sommet de la colline à ma droite ; c’est une décision qui
n’est peut-être pas si sage, car pour ceux qui ont des
références bibliques, c’est la colline du Mauvais conseil,
où l’arrestation de Jésus a été planifiée dans la maison de
Caïphe. Derrière moi, s’étendent les murs du Haram Al-Charif,
l’immense enceinte abritant la Mosquée d’Al-Aqsa et le dôme
du Rocher. J’ai quitté la Porte en direction du Haram ; les
soldats israéliens n’ont pas autorisé mes amis non musulmans
à entrer avec moi. Le Palestinien qui garde les lieux me
fait signe de derrière les soldats, en s’excusant. Il me dit
qu’il aurait voulu nous accueillir tous, mais que ce sont là
« leurs » règles.
Nous étions à Jérusalem, Ramallah et Bethléem pour le
Festival palestinien de littérature. C’était un événement
que certains d’entre nous préparaient depuis près d’un an.
Dans chaque ville, nos débats ont fait salle comble et nos
auteurs ont été accueillis avec enthousiasme par le public.
A Bethléem, Roddy Doyle a provoqué des éclats de rire et des
applaudissements quand il a dit qu’il demanderait
compensation aux habitants pour les gifles reçues à son
école irlandaise quand il avait dit que Jésus était né à
Nazareth. Ses livres furent épuisés en trois jours. A
l’Université de Birzeith, un jeune homme était aux anges
d’avoir pu rencontrer Ian Jack ; il avait gardé son
abonnement à la revue littéraire Granta depuis qu’il était
rentré des Etats-Unis neuf ans plus tôt. Des écoliers ont
pleuré de joie en rencontrant Khaled Abdallah ; ils venaient
de voir The Kite Runner. Chaque nuit, nous dormions dans un
hôtel différent, le matin, nous faisions nos paquets et
prenions le bus en direction d’un check-point. A Qalandia,
nous avons laissé nos lourds bagages dans le bus et appris à
passer les cages métalliques des tourniquets sans laisser de
vide, les cages tournent un certain nombre de fois puis
s’arrêtent. Une fois passé, on s’est entendu dire qu’il
fallait faire demi-tour et repasser — avec nos bagages. On a
vu une femme en pleurs, berçant son bébé et soutenant son
mari malade, il avait des tubes qui sortaient de lui et
semblait être son grand-père. Les soldats les avaient
renvoyés. On ne pouvait rien faire pour elle. A l’Université
de Bethléem, les étudiants étaient tellement captivés par
Jamal Mahjoub qu’ils ont demandé que ses romans soient mis
au programme. Dans les ateliers animés par Andy O’Hagan et
Pankaj Mishra, une jeune femme a demandé s’il était possible
de les prolonger.
Maintenant, je suis debout, dans le cimetière musulman. En
dessous de moi, les tombes chrétiennes et juives recouvrent
également de larges parcelles de terre. Tout le monde veut
être enterré ici, dans la vallée de Nutmeg, c’est ici qu’on
entendra sonner la trompette et que les morts seront
ressuscités. Silwan, le village palestinien lové dans le
coin sur la droite, s’emploie depuis des siècles à
entretenir les tombes. Nous marchons autour des murs patinés
de la vieille ville jusqu’à surplomber le village. Une amie
israélienne (appelez la « B ») nous montre les fouilles en
direction d’Al-Aqsa. Elles ont été entreprises, nous
dit-elle, dans un « esprit idéologique ». Un gardien à
Al-Aqsa m’avait un jour montré le grand puits jadis utilisé
pour stocker l’huile des lampes : « C’est par ici qu’ils
projettent d’entrer », dit-il. « B » nous explique que 60 %
des terres de Silwan ont été prises par des colons et que
les villageois qui sont encore là se battent pour rester sur
leurs terres. Elle nous apprend à lire le paysage, à voir
les trois petites colonies en haut des collines, comme des
antennes féroces, placées là pour barrer les principaux
accès à Jérusalem-Est et marquer le tunnel géant qui relie
l’Université hébraïque sur le Mont Scopus à la colonie
(illégale) de Maalé Adoumim. Nous nous rassemblons autour de
ces cartes et schémas. Notre groupe semble tout petit à côté
de touristes qui descendent d’autocars géants marqués Fonds
national juif.
Esther Freud et Hanane Al-Cheikh décident de marcher jusqu’à
l’hôtel. Elles prennent un raccourci à travers un terrain
vague derrière le bâtiment et se retrouvent encerclées par
des chiens menaçants. Des soldats israéliens apparaissent et
interrogent les deux écrivaines. Ils leur disent qu’elles se
trouvent en zone militaire, qu’ils les observaient depuis
quelque temps et qu’ils auraient pu tirer dessus.
En réponse à l’habituelle question « Qu’est-ce qui vous fait
écrire », la veille au soir, Esther avait dit qu’elle
aimait/ressentait le besoin de raconter des histoires, mais
quand elle ne faisait que les dire, elles ne correspondaient
jamais à ce qu’elle désirait. Les écrire, avait-elle dit,
était la seule manière d’en faire ce qu’elle voulait.
A l’entrée de la Piazza du mur occidental, une énorme
pancarte du ministère israélien du Tourisme annonce que les
juifs prient là-bas pour exprimer leur « foi dans la
reconstruction du temple ». Dans une petite échoppe tout
près, ils proposent des dessins du Haram nettoyé de la
Mosquée Al-Aqsa et du dôme du Rocher. Ils montrent des plans
et rassemblent des fonds pour que le troisième temple soit
érigé à leur place.
A Al-Khalil/Hébron, nous marchons dans les rues vides de la
vieille ville, devant les boutiques fermées de ce qui avait
été le cœur commercial de la Palestine. Des groupes de
colons américains baraqués nous dépassent en joggant, en
shorts et mitraillettes. Nous avons vu les maisons dont les
propriétaires palestiniens, refusant de partir, n’avaient
pas été autorisés à utiliser les portes d’entrée et devaient
grimper par les fenêtres à l’arrière pour entrer. Et les
maisons dont on leur avait interdit de fermer les portes à
clé parce que les soldats israéliens les contrôlaient chaque
nuit entre minuit et 3 heures du matin. En partant, nous
sommes restés silencieux. Mais ce soir-là, à Bethléem, la
troupe Al-Fonoun dansa et s’élança à travers la scène dans
des costumes éclatants, et le public dansait, criait,
sifflait ; le lendemain matin, les étudiants se
bousculaient, riaient, discutaient. Nous sommes là, disaient
les Palestiniens, nous lisons, nous questionnons, nous
bloggons, nous achetons, nous jouons, nous dansons. Nous
vivons.
Copyright : Ahdaf Soueif 2008
www.ahdafsoueif.com
*Ce texte est publié simultanément dans le Guardian et
Al-Ahram Hebdo.