Monopole.
L’homme d’affaires Ahmad Ezz, grand magnat du fer à béton,
président de la commission du plan et du budget à
l’Assemblée du peuple, fait l’objet d’une plainte devant le
procureur général.
L’affaire Ezz
F
aut-il
croire qu’Ahmad Ezz, l’homme aux 50 milliards de L.E., est
en mauvaise passe ? Le célèbre homme d’affaires et président
de la commission du plan et du budget au Parlement fait
depuis quelques jours l’objet d’une plainte devant le
procureur général pour « pratiques monopolistiques ». Ezz,
patron d’un immense complexe industriel, est accusé de
monopoliser l’industrie du fer à béton en Egypte à travers
des pratiques illégales. Conformément à la plainte, déposée
par le député indépendant Moustapha Bakri, Ahmad Ezz,
propriétaire de la compagnie Ezz pour le fer à béton, aurait
ordonné en 2001 une réduction de la production du fer à
béton de la compagnie Al-Dékheila dont il était
l’actionnaire et le PDG. Le résultat de cette décision a été
un excédent de 54 000 tonnes de matière première pour la
fabrication du fer à béton, et donc une baisse des prix. Ezz
aurait ensuite acheté cette matière première pour son
entreprise, Ezz pour le fer à béton, à bas prix soit 68 L.E.
la tonne. « Les propriétaires des usines de fer à béton se
sont plaints au ministre du Commerce après le refus de la
société Al-Dékheila dirigée par Ezz de leur vendre la
matière brute », lance Moustapha Bakri.
Bakri ajoute que des doutes planent sur les bénéfices
réalisés par la société de Ezz qui sont passés de 180
millions en janvier 2005 à 2 milliards et 200 millions en
septembre de la même année. Ezz contrôle, à lui seul, 65 %
de la production locale de fer à béton. La plainte présentée
contre Ezz intervient à un moment où les prix de la tonne du
fer à béton ont noté une augmentation d’environ 3 000 L.E.
en l’espace de quelques mois seulement pour atteindre les 7
500 L.E. Cette augmentation des prix s’explique selon Ezz
par la hausse des coûts de production, puisque l’Egypte
importe les matières premières nécessaires à la production
du fer à béton. La question a donné lieu à un débat houleux
au Parlement. Un grand nombre de députés ayant présenté des
interrogations sur l’augmentation des prix qui ont entraîné
une hausse des prix des logements.
« Cela fait 4 mois que nous présentons des interrogations
avec les autres députés pour mettre fin à cette hausse des
prix, et finalement, la commission du logement a fait une
réunion à laquelle le ministre du Commerce et de l’Industrie
n’a pas assisté et rien n’a été fait. Mais nous allons
continuer sans arrêter », affirme Ibrahim Al-Gaafari, député
islamiste.
Ahmad Ezz est né en janvier 1959 dans une famille de
condition moyenne. Son père, qui travaillait dans le
commerce des débris de métal à Boulaq, fonde une petite
usine pour la production du fer à béton en 1994. Ezz gère
l’usine avec son père. En 1994, il signe un contrat
d’association avec la société italienne Danielli, ce qui lui
permet d’obtenir d’importants crédits bancaires. Crédits
avec lesquels il multiplie ses activités. Son usine produit
alors 300 000 tonnes de fer à béton.
Production qui augmentera au fil des ans pour atteindre 630
000 tonnes par an en 1996. En 2000, Ezz devient le patron de
l’industrie du fer à béton. Il est au sommet d’un complexe
industriel comprenant plusieurs compagnies dont Ezz Al-Dékheila
pour le fer à béton et la compagnie Suez pour la tôle et
l’acier. Parallèlement à ce succès économique, Ahmad Ezz
amorce une ascension politique rapide qui le mènera à
occuper le poste de président de la commission du plan et du
budget à l’Assemblée du peuple et responsable de
l’organisation au sein du PND. On parle alors de lui comme
l’un des proches de Gamal Moubarak, fils du président de la
République et puissant chef de la commission des politiques
au sein du PND. Il est désormais l’un des porte-parole de
cette nouvelle génération d’hommes d’affaires au sein du PND,
qui a opéré une montée en puissance face à la vieille garde
du parti. Petit de taille, connu pour sa ruse, l’homme
occupe désormais une position de « chef d’orchestre » au
sein du parti au pouvoir. Une situation qui va lui valoir
des critiques, mais surtout des frictions avec l’ancienne
garde du parti.
Si
certains observateurs pensent que la plainte contre l’homme
d’affaires vise à détourner l’attention de l’opinion
publique au moment où l’Etat s’apprêtait à prolonger l’état
d’urgence, d’autres la placent dans le contexte d’une lutte
intestine au sein du pouvoir. « Cette plainte cache
peut-être un conflit d’intérêt au sein du PND. On sait très
bien que Moustapha Bakri, qui a présenté la plainte, est un
proche de Safouat Al-Chérif, le secrétaire général du parti
et l’un des représentants de l’ancienne garde. Or, on sait
aussi qu’il y a eu des frictions entre Ezz et l’ancienne
garde », analyse Ammar Hassan, chercheur au Centre des
Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Ces
frictions se sont manifestées lors des récentes élections
municipales. En tant que responsable de l’organisation, Ezz
a joué un rôle important dans le choix des candidats du
parti aux élections. Il exerce un pouvoir de plus en plus
important sur les députés du parti. Le patron de
l’industrie du fer en Egypte a été aussi le maestro des
récentes mesures prises par le gouvernement pour amortir
l’effet de l’inflation. Il est devenu en quelque sorte
l’homme « incontournable » du parti dont le pouvoir empiète
sur les prérogatives du secrétaire général. Ezz fait alors
l’objet d’une campagne de critiques dans l’hebdomadaire Al-Osboue
dont Bakri est le rédacteur en chef. C’est Al-Osboue qui
révèle les détails de son mariage avec la députée Chahinaz
Al-Naggar et publie les chiffres de sa fortune. « Si Bakri a
présenté une telle plainte c’est que, assurément, il dispose
d’informations ou de documents qui peuvent mettre Ezz en
difficulté », analyse Ammar Hassan en s’interrogeant : «
D’où proviendraient ces informations ? ». Plusieurs députés
du PND, contactés par l’Hebdo, ont refusé de commenter la
plainte présentée contre Ezz. Quant à Moustapha Bakri, il
insiste sur le fait qu’il s’agit uniquement d’une campagne
contre le monopole et la corruption. « Nous avons fait de la
lutte contre la corruption notre cheval de bataille »,
affirme Bakri qui assure se référer aux rapports de la Cour
centrale des comptes et aux plaintes des commerçants sur la
baisse de l’offre du fer de béton. Quelle sera à présent
l’issue de la plainte ? Rachid Mohamad Rachid a décidé que
chaque usine devait fixer un plafond pour les prix à la
lumière du coût de la production. Ce prix doit être respecté
par les opérateurs et les distributeurs. La plainte contre
l’un des piliers du PND n’a donc pas abouti à grand-chose
même si les soupçons de monopoles ne sont pas totalement
injustifiés.
Ola
Hamdi