Liban.
Après six mois de vacance présidentielle, le Parlement
libanais a élu le chef de l’armée à la tête du pays. Une
élection qui doit mettre en marche les institutions de l’Etat
et ouvrir la voie à une difficile réconciliation entre
opposition et majorité.
Le sursis
Place
de l’Etoile, sécurité, caméras, voitures, fanfares, et des
regards tous dirigés au fond vers un bâtiment plutôt simple
: le Parlement. Dans le petit hémicycle, on fait circuler
l’urne. Les 127 députés entassés sous le regard de plusieurs
dizaines de représentants des gouvernements du monde entier
déposent leurs bulletins. Le décompte se fait : 6 bulletins
vides, 3 non valides et 118 pour. Sans surprise, Michel
Sleimane est donc élu à la tête du Liban, même si Nabih
Berri a tenté de donner un souffle enthousiaste à son
annonce, sous l’applaudissement nourri des invités. Le
président du Parlement quitte son siège et va chercher le
nouveau président du pays du Cèdre. Le « sauveur », comme on
le surnomme désormais dans les rues de Beyrouth, ôte son
costume militaire et fait son entrée au Parlement avec une
veste noire et une cravate gris clair. Son regard exprime
déjà le fardeau que lui ont confié majorité et opposition
après des tractations au Qatar. Son discours se veut en
revanche plus confiant. Sleimane prête serment pour 6 ans et
appelle à une « ère nouvelle ». Ere nouvelle entre le Liban
et ses voisins, particulièrement la Syrie, mais surtout
entre les Libanais eux-mêmes.
Journée de fête, double fête même, disent les Libanais. Il y
a 8 ans, jour pour jour, l’armée israélienne a été forcée
par la résistance du Hezbollah à quitter le sud du pays. Ce
25 mai 2008, les Libanais célèbrent une autre victoire, leur
victoire sur eux-mêmes. Après 3 ans de crise, 18 mois de
blocage politique et 6 mois de vacance à la tête de l’Etat,
le Liban dispose enfin d’un président.
Le dur langage de la réalité
Si finalement, politiciens et citoyens se sont ralliés
derrière Sleimane, dans les deux camps se pose l’accablante
question : l’ancien commandant, chef de l’armée,
parviendra-t-il à réconcilier une majorité et une
opposition, qui, la veille, étaient au bord de la guerre
civile ? Son appel vibrant d’« unissons-nous, et travaillons
en vue d’une solide réconciliation. Nous avons payé cher
notre unité nationale. Préservons-la, la main dans la main
», lui accordera-t-il l’impulsion nécessaire ? Sleimane a
certes le mérite d’être resté à l’écart des fractures
politiques et il s’est imposé comme une personnalité plutôt
neutre dans la crise, gagnant la confiance des différents
rivaux, mais le général est en panne d’expérience politique
capable de le soutenir dans sa lourde tâche (lire portrait).
Les affrontements armés entre les sunnites
pro-gouvernementaux et les chiites de l’opposition, prenant
la tournure d’un début de guerre civile, laissent prévoir un
rapprochement peu facile. Le nouveau locataire du palais de
Baabda entame son mandat avec des épineux dossiers, dont le
moins délicat est la nomination du premier ministre.
L’actuel gouvernement, dirigé par Fouad Siniora, est devenu
démissionnaire de facto. Des consultations contraignantes
des blocs parlementaires ont déjà commencé pour désigner le
nouveau premier ministre. C’est pourtant le bloc de la
majorité — les députés du 14 mars — qui aura son mot à dire
; il proposera un nom qui sera ensuite approuvé par le
président. Deux noms sont en effet avancés, celui du chef du
gouvernement sortant Siniora et Saad Hariri, chef de file de
la majorité. La préférence va, dans les milieux de la
majorité et de l’opposition, dans le sens du second, mais
certains observateurs à Beyrouth parlent d’un message
indirect américain comme quoi « le moment n’est pas encore
opportun pour le fils de Hariri ».
Au-delà du nom du premier ministre, la tâche du nouveau
président s’annonce plus ardue lorsqu’il est question de
former « le gouvernement d’union nationale ». En chiffres,
l’accord de Doha octroie 16 portefeuilles à la majorité, 11
à l’opposition et 3 au président. Le cœur du problème
tournera autour des ministères-clès, comme celui de la
Justice ou des Finances. Tant l’opposition, par le chef du
courant libre, que la majorité se voit bien attribuer ce
mérite. Le portefeuille de l’Intérieur n’en est pas moins
crucial, puisque le Liban attend des élections municipales
dans un an. Des détails qui pourraient si facilement sceller
la fin de l’entente de Doha, d’autant plus que des questions
de fond, comme les armes du Hezbollah, restent en suspens.
Le nominé faisait ses premières marches vers le Parlement et
des tirs de joie retentissaient, des feux d’artifices
brillaient dans le ciel de Beyrouth et avec eux tous les
doutes possibles. Les Libanais qui, en dépit d’une histoire
faite de conflits, d’occupation, et de guerre civile, sont
parvenus à conserver quelque part leur rêve bleu. Une
recette magique dont nul dans la région n’en était capable.
Aujourd’hui encore, ils affichent une hardiesse qui n’est
pas pour autant d’une ignorance de cette malédiction qui
peut venir frapper à tout moment et pousser leur pays vers
l’abîme. Des craintes renforcées à la fois par la position
des différends et encore plus par le contexte régional. On
se demande d’ailleurs pourquoi les parties qui se disputent
sur tous les détails possibles ont pu parvenir subitement à
un compromis. Le fait qu’elles auraient toutes épuisé leurs
munitions politiques suffit-il à lui seul de déchiffrer cet
épisode ? Le poids de l’influence extérieure s’est révélé
par ce parterre de personnalités étrangères assistant à
l’élection du président. Les partisans de la majorité ou de
l’opposition étaient tous présents, avec notamment les
ministres des Affaires étrangères iranien, syrien, saoudien
et égyptien.
Juste quelques heures après son investiture, le nouveau
président a reçu un appel téléphonique de son homologue
syrien Bachar Al-Assad, et un peu plus tard, ce fut au tour
du président iranien Mahmoud Ahmadinejad.
Une bombe désamorcée ?
Tous se félicitent officiellement de ce débouché, mais ceci
ne cache certes pas que certains voient cette investiture
d’un très mauvais œil, les Etats-Unis du moins. Des sources
militaires américaines, selon le site israélien des
renseignements Debkafile, affirmaient qu’Israël, sur
incitation de Washington, préparait une attaque militaire
contre le Hezbollah le 11 mai, c’est-à-dire le lendemain des
affrontements de l’ouest de Beyrouth. Le nouveau rapport de
force imposé par le Hezbollah sur le terrain aurait pu ainsi
accélérer une explosion qui engloberait toute la région.
Simplement, car les Etats-Unis ne pouvaient pas accepter une
telle modification de l’équation régionale, surtout s’ils se
préparent vraiment à déclencher une opération militaire
contre l’Iran. L’Administration américaine aurait ainsi
voulu frapper vite et affaiblir l’Iran et la Syrie en
contrecarrant le Hezbollah.
L’accord de Qatar aurait ainsi, selon les plus optimistes,
désamorcé la bombe en attendant un nouveau maître de la
Maison Blanche. Le camp le plus inquiet estime qu’il s’agit
plutôt d’une bombe à retardement, George Bush ne pouvant pas
abandonner ses alliés au Liban aussi facilement et sans
véritable gain. Un apaisement à Beyrouth ne serait alors
qu’une manœuvre pour atteindre un autre objectif : une
nouvelle guerre contre Téhéran ou dans le moindre des cas un
désarmement de l’opposition, la bête noire d’Israël. Cette
théorie est renforcée par le fait que c’est le Qatar qui a
abrité les pourparlers. L’allié stratégique de Washington,
base militaire américaine et nouvel ami d’Israël, n’aurait
pas ainsi agi contre le gré des Américains.
Les Qatari s’emploieront, dit-on, discrètement à poursuivre
la supervision de l’accord de Doha. Le premier ministre du
Qatar, Hamad bin Jassem, a même suggéré qu’il pourrait
passer au Liban quelques semaines pour poursuivre ses
contacts en faveur de l’application des autres points de
l’accord. Les armes du Hezbollah en particulier. Ce
désarmement figure dans l’accord uniquement sous la forme
d’une condamnation du recours aux armes à des fins
politiques (lire fiche). Le timing est impressionnant, le
même jour de la signature de l’accord, Damas, Tel-Aviv et
Ankara déclaraient que des négociations de paix indirectes
se déroulaient entre la Syrie et Israël. Une fois de plus,
le Liban, « fort par sa fragilité », comme le disaient
toujours les Libanais, est le théâtre d’ombres d’une épreuve
de force qui dépasse ses frontières.
Samar
Al-Gamal