Festival de Cannes.
Le grand mérite de cette édition est d’avoir su concilier
pendant 12 jours cinéphilie et découvertes d’œuvres
d’horizons divers. Tour d’horizon.
Les moments forts
Le
festival a tenu ses promesses de présenter d’après sa
direction, « une édition purement cinématographique ».
En fait, avec une compétition officielle regroupant 22 des
meilleures productions cinématographiques de l’an 2007, le
festival réservait tant de moments forts à ses initiés.
Côté œuvres concurrentes, la projection d’une quarantaine de
films retraçant les différentes images du cinéma latin,
largement représenté dans la compétition officielle, était
l’occasion pour les fans de voir des œuvres et des cinémas
en quête de s’ouvrir sur le monde.
Volet pédagogique, le Festival de Cannes s’est intéressé aux
formations de professionnels du 7e art, particulièrement de
jeunes cinéastes, à travers des ateliers animés par des
virtuoses du cinéma international. On en retient notamment
la Leçon de cinéma donnée par le cinéaste américain Quentin
Tarantino aux jeunes cinéastes qui, pour rien au monde,
n’auraient manqué une occasion d’apprécier la conception
d’un des maîtres de la réalisation et du montage.
D’ailleurs, les projections sur grand écran du Cinéma de la
plage ont assuré au festival une place de choix auprès des
habitants de la Côte d’Azur dont la joie était à son comble
lors de séances où d’illustres vedettes ont été présentes.
Le public nombreux est venu tous les soirs, à ce rendez-vous
en plein air, savourer un cinéma de bonne facture. Cette
affluence assurée n’était pas sans déplaire aux tenanciers
des cafés de la Croisette qui ont renfloué leurs caisses.
Quant au jury, il était assez différent cette année, faisant
parler de lui, même avant le coup d’envoi du festival. Déjà,
Clint Eastwood vantait les mérites de son président : « Sean
Penn, un président du jury pas comme les autres »,
déclamait-il. En effet, Sean Penn, l’éternel enfant
terrible, le pacifiste effréné qui est allé en Iraq et a
soutenu son bon ami Chavez, a su, dès l’inauguration, donner
un ton particulier au festival en alliant d’emblée cinéma et
politique. Cette coloration riche en significations dans un
monde où la politique mène la danse a été ressentie lors de
la présentation du film Le Sel de la mer, de la
Palestinienne Anne-Marie Jacir, qui a été vivement
applaudie. La cinéaste a tenu à porter un keffieh noir et
blanc qui lui a été offert par l’équipe du film.
La violence dans tous ses états
Parmi les longs métrages qui ont eu de larges résonances, on
débusque Johnny Mad Dog, adapté du livre Johnny, chien
méchant écrit par Emmanuel Dongala et réalisé par Emmanuel
Dongala. Ce dernier, formé à l’école du cinéaste
Jean-Stéphane Sauvaire, a réalisé un surprenant documentaire
Carlitos Medellin sur les témoignages des habitants de
Medellin, la ville la plus violente de Colombie, qui lui a
valu sa renommée.
Avec Johnny Mad Dog, il a signé une fiction dans laquelle
nous suivons les histoires croisées d’un adolescent à la
tête d’un Small Boys Unit (Unité de jeunes garçons) d’une
armée rebelle, dans un pays africain en pleine guerre
civile, et d’une jeune fille rangée qui tente de sauver sa
famille agressée par ces rebelles.
Par ailleurs, malgré son niveau artistique assez médiocre
par rapport aux autres œuvres en compétition à la section Un
Certain regard, le film libano-français Je veux voir
représentait l’un des moments importants de Cannes 2008.
Réalisateurs de cette œuvre, Joana Hadjithomas et Khalil
Joreige sont des artistes et des cinéastes libanais qui se
sont retrouvés bloqués à Paris quand la guerre a éclaté en
juillet 2006. Ils en sont restés les spectateurs
impuissants, effondrés. Mais cette guerre les a amenés à se
remettre en question. Je veux voir est la phrase que
prononce Catherine Deneuve, confirmant sa volonté de « voir
» le Sud-Liban, là où les combats contre les Israéliens ont
été les plus durs. Catherine Deneuve ? C’est sur elle que
repose le projet du film.
Par ailleurs, aspirant à une nouvelle Palme d’or, le
Canadien, d’origine égyptienne, Atom Egoyan, a été de retour
sur la Croisette avec Adoration. Il n’a pourtant pas su
démêler l’écheveau entre religion et politique dans ce film
chargé d’énigmes, mais tout de même captivant. On y suit un
jeune homme qui, à l’initiative de son professeur de
français et de théâtre — Arsinée Khanjian — s’invente un
père musulman et terroriste censé avoir glissé une bombe
dans la valise de sa mère enceinte en partance pour Israël.
Dans un autre registre, Steven Soderberg a livré, avec son
diptyque Che, une longue œuvre didactique sur le héros
révolutionnaire éponyme, incarné par Benicio del Toro. Très
attendu, Che, qui dure presque quatre heures et demie, est
composé de deux films qui sortiront à un mois d’écart en fin
d’année et ont été séparés par un entracte lors de leur
projection au festival. Le projet initial ne portait que sur
l’échec du révolutionnaire en Bolivie, mais le réalisateur
américain a jugé utile, dans un second temps, de l’éclairer
à la lumière de son succès cubain.
La création au féminin
Pour la sixième année consécutive, le Pavillon Les Cinémas
du Sud animé par le ministère des Affaires étrangères et
européennes, et avec l’appui de plusieurs institutions
françaises et européennes, a offert pendant le déroulement
du festival un espace de promotion, de travail et de
diffusion au service de toutes les cinématographies du Sud.
Cette année, il a décidé de rendre un hommage particulier
aux femmes qui font vivre ces cinématographies et de mettre
en lumière leur travail en invitant à Cannes une vingtaine
d’entre elles : comédiennes, réalisatrices, productrices.
Citons, entre autres, Marianne Khoury, la productrice et
réalisatrice égyptienne, et Moufida Tlatli, la réalisatrice
tunisienne du remarquable Les Silences du palais, membre du
jury de la Quinzaine des réalisateurs en 1994 et ancienne
présidente du Fonds Sud Cinéma. Etaient du parti aussi, la
comédienne iraqienne Awatif Naïm, la réalisatrice iranienne
Rakhsan Bani Etemad et la jeune réalisatrice libanaise
Nadine Labaki. Cette présence arabe avait aussi son
prolongement à travers la projection de films égyptiens
projetés dans le Marché du Film à Cannes, tels La Nuit du
Baby Doll de Adel Adib, Al-Ghaba (la jungle) co-écrit,
produit et réalisé par Ahmad Atef, L’Aquarium signé Yousri
Nasrallah et Al-Guézira (l’île) de Chérif Arafa.
Bref, ce rendez-vous cannois a élargi sa carte de sélection
avec davantage d’ouverture sur de nouveaux horizons.
Yasser Moheb