Al-Ahram Hebdo, Voyages | Des intérêts discordants
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 Semaine du 5 au 11 Mars 2008, numéro 704

 

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Voyages

Patrimoine. Le ministère du Tourisme a lancé une adjudication pour un grand projet touristique au Fayoum. Le Conseil Suprême des Antiquités (CSA) conteste cette initiative qui nuit à ce site riche sur les plans culturel et naturel. Débat.

Des intérêts discordants

Wedan Al-Faras, Qasr Al-Sagha, Dimet Al-Sabaa, et l’antique route qui relie Fayoum à Bahariya sont des sites archéologiques connus sur la rive nord du lac. D’ailleurs, cette zone renferme aussi Djebel Quatrani, riche par les squelettes d’espèces d’animaux fossilisés, sans oublier la grande quantité de bois fossilisé dont la date remonte à des milliers d’années. Une telle richesse archéologique et géologique a encouragé le ministère du Tourisme à réaliser dans cette région historique un grand projet qui vise en premier à mettre en valeur ces sites sur le plan touristique. Le ministère a pris des mesures concrètes sur ce sujet en publiant dans les journaux une adjudication pour la réalisation du projet. « C’est une zone fascinante et vierge qu’il faudrait exploiter sur le plan touristique », assure Abdel-Mohaymen Mohamad, directeur du département du développement des zones touristiques. Pour lui, cette région a été choisie pour son paysage insolite qui comprend à la fois le désert, le lac et les montagnes. D’ailleurs, cette région, étant proche du Caire, va inciter les visiteurs de la capitale à y faire de petites randonnées. Cependant, l’annonce d’un tel projet a déplu à la fois au secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités (CSA) et aux responsables de la réserve naturelle Qaroun dont une grande partie de la surface est incluse dans cet aménagement prévu. Pour ce, un comité composé d’archéologues et de géologues a été formé pour examiner le chantier du nouveau projet. « Nous accueillons avec plaisir tous les projets de promotion touristique, mais à condition qu’ils ne nuisent pas aux sites patrimoniaux, considérés comme les plus rares du monde entier », affirme Khaled Saad, président du comité formé par le CSA. Il s’agit en fait de l’installation d’une cité touristique qui s’étale sur 400 000 m2 au nord du lac Qaroun. Elle est planifiée de manière à renfermer en principe deux quartiers séparés par un centre-ville. Celui-ci devra comprendre tous les services ainsi qu’un centre sportif, notamment des terrains de golf. Quant aux quartiers, l’un comportera des villas privées et l’autre 18 hôtels dont la capacité de chacun sera de 300 chambres. « Cette superficie ne représente que le dixième des 1 121,4 hectares que l’Organisme de la promotion touristique a le droit d’utiliser selon un décret présidentiel promulgué en 1992, au profit de la réserve naturelle de Qaroun », explique Abdel-Mohaymen Mohamad. Pour lui, un tel projet va servir aussi les touristes de la région de Wadi Al-Hitane qui est déclarée comme patrimoine mondial.

 

Prédominance antique

Cependant, les examens préliminaires du comité ont révélé que la zone sélectionnée comprend plusieurs sites archéologiques de différentes époques, depuis l’Ancien Empire jusqu’à l’âge copte, en passant par le Moyen Empire et l’époque gréco-romaine. De plus, l’intérêt archéologique est accentué grâce aux trouvailles dégagées chaque saison. Ainsi se distingue la région Wedan Al-Faras « les oreilles du cheval », dont la nomination est attribuée suite à la forme typique des montagnes de basalte qui ressemblent, de loin, aux oreilles du cheval. « C’étaient les carrières essentielles desquelles étaient ciselés les blocs de basalte utilisés dans la construction des temples de l’époque », explique Ahmad Abdel-Aal, directeur général des antiquités du Fayoum au CSA. D’ailleurs, Wedan Al-Faras comprend l’unique antique route pavée de l’Ancien Empire qui reliait le Fayoum à Bahariya. Une découverte qui redouble l’importance archéologique du site.

De même, la zone destinée pour le projet de la promotion touristique comprend Qasr Al-Sagha. Elle renferme un temple de grès datant du règne d’Amnemhat III du Moyen Empire. Et bien qu’il soit bâti d’une matière fragile et qu’il soit dépourvu de décoration impressionnante, ce temple est considéré comme l’une des plus rares constructions de son époque. D’une part, celui-ci garde toujours toutes ses composantes, représentant en fait une architecture représentative du Moyen Empire. D’autre part, celui-ci reflète la dévotion religieuse de la société égyptienne, puisque ce bâtiment a été édifié pour répondre aux besoins d’une petite communauté de mineurs qui ciselaient la pierre des montagnes des alentours. D’ailleurs, la zone en question comprend encore Dimet Al-Sébaa qui renferme une ville gréco-romaine complète où opère depuis plus qu’une dizaine d’années une mission italienne présidée par Mario Capasso et Paola Davoli de l’Université de Lecce. Cette ville, outre ses maisons intactes de plusieurs étages, renferme essentiellement une enceinte religieuse composée d’un temple ptolémaïque prolongé d’un autre romain, auxquels sont annexées des salles pour le clergé. « Tous ces éléments architecturaux ont été révélés lors de la dernière saison de fouilles », explique l’archéologue. Mais le plus important aux yeux de Abdel-Aal, c’est « la muraille romaine qui entoure cette enceinte considérée comme incomparable dans le monde entier », commente l’archéologue. Pour lui, cette muraille, étant complète, se dresse majestueusement, livrant les secrets architecturaux d’une civilisation écroulée. En plus, les récentes fouilles ont livré, au bout de la ville, une route pavée qui la reliait à la côte nord du lac Qaroun. « Nous sommes alors devant une ville antique dans son intégrité qui est en train de livrer ses précieux secrets annuellement », reprend l’archéologue qui trouve ridicule de laisser le ministère du Tourisme réaliser un tel projet sur la côte nord du lac. « Comment admettre qu’une telle région archéologique, voire culturelle fasse l’objet de telles menaces destructives ? », se demande-t-il.

 

Expériences ratées

Le projet a un autre aspect pour les responsables de la réserve naturelle de Qaroun. En effet, la région désignée, si elle bénéficie un droit d’usufruit pour l’Organisme de la promotion touristique depuis plus d’une quinzaine d’années, c’est parce que les « relevés géologiques de l’époque n’étaient pas aussi avancés que ceux aujourd’hui », explique Mohamad Guébeili. Désormais, une telle décision doit être révisée, ainsi que le projet touristique déclaré par le ministère du Tourisme. En effet, cette région comprend d’importantes formations géologiques dont Djebel Quaterani est le plus important, puisqu’il est considéré comme la mine la plus riche en fossiles du monde entier. D’autre part, « notre propre expérience avec ce genre de projets touristiques est déplorable », explique le géologue. Il s’agit de celui qui a été déjà installé, depuis longtemps, sur la rive sud du lac. La plupart des hôtels et villages touristiques qui y sont fondés sont désertés tout au long de l’année. Juste un petit nombre est fréquenté pendant deux mois seulement par an. Un tel état pitoyable s’explique par l’absence complète de l’infrastructure. En plus, ceux-ci se débarrassent de leur eau usée dans de gros dépôts érodés qui les versent dans le lac. Résultat. Le taux de la pollution y est élevé. Par conséquent, les touristes ne fréquentent plus le site. « Pourquoi le ministre du Tourisme veut-il répéter une telle catastrophe sur la côte nord du lac ? Il vaut mieux étudier, voire réviser les projets déjà installés », reprend le géologue.

Or, « nous n’assumons aucune responsabilité quant au succès ou non des projets. Notre rôle se limite au soutien apporté à la construction d’unités. Mais leur réussite, c’est une autre affaire », reprend Abdel-Mohaymen Mohamad. C’est le cas du village touristique Chakchouk dont l’état est déplorable.

Quant au projet de la promotion touristique au nord du lac Qaroun, Abdel-Mohaymen Mohamad accepte l’établissement d’une coopération avec le CSA et le service des réserves naturelles. S’étant rendu compte de l’importance du patrimoine culturel et naturel, celui-ci a accepté d’annuler tout réaménagement dans les zones importantes tout en maintenant la carte du projet. Avis complètement rejeté par Hawas qui assure que chacune de ces régions archéologiques a une enceinte qui doit être gardée intacte et respectée. Pour lui, il faut annuler le projet purement et simplement.

Doaa Elhami

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