La porte-parole « soviétique » du Quai
d’Orsay
Mohamed Salmawy
La porte-parole du Quai d’Orsay a dénoncé la
position des syndicats et des unions égyptiens et arabes ayant protesté contre
le choix d’Israël comme invité d’honneur au Salon du livre de Paris dans son
édition de 2008. L’argument avancé était que cette protestation émane
d’organismes privés et non pas des gouvernements.
En
réalité, le monde avait totalement oublié ce genre de logique totalitaire qui
prévalait au milieu du siècle dernier et qui considérait que n’importe quel
acte pour qu’il soit crédible doit émaner du gouvernement. Suivant cette
logique, la Pravda est le journal agréé, les déclarations affichées doivent
être celles des officiels, et l’identité reconnue est l’appartenance au Parti
communiste au pouvoir. Tout ce qui est en dehors de ce cercle est insignifiant,
puisqu’il émane d’organismes privés, c’est-à-dire du peuple et non pas du
gouvernement.
C’est
la première fois que le gouvernement français adopte cette position qui est bel
et bien dépassée par le temps depuis la chute bruyante du Mur de Berlin, à
l’égard de laquelle Pascale Andréani a, semble-t-il, fait la sourde oreille. Exprime-t-elle
de cette manière une nouvelle politique des Affaires étrangères françaises sous
Sarkozy ? Ou bien est-ce là une entorse sans précédent faite à la tradition
française et démocratique consistant à respecter la société civile et l’opinion
publique et ne voulant traiter qu’avec les positions gouvernementales
exclusivement ?
La
porte-parole a oublié ou a fermé les yeux sur le fait que le Salon du livre de
Paris n’est pas uniquement une rencontre des gouvernements, mais qu’il est un
forum culturel concernant les écrivains, les auteurs et les éditeurs, et
ensuite le public qui le fréquente. Et lorsque les écrivains, les auteurs et
les éditeurs en Egypte et dans le monde arabe prennent une position vis-à-vis
de ce Salon, cela sous-tend qu’ils sont les parties concernées et que les
gouvernements n’y sont pour rien. Leur position vis-à-vis de cet hommage
n’acquiert pas la même valeur que celle des parties concernées par le Salon et
qui sont au nombre de 25 syndicats et unions locales égyptiennes et régionales
arabes ayant protesté contre cette décision. Elles ont exprimé l’avis d’un
large secteur de l’opinion publique, écrivains, éditeurs, voire même activistes
des droits de l’homme et ceux concernés par ces droits. Sans oublier les
enseignants, les médecins, les pharmaciens, les étudiants et les représentants
des organisations de la solidarité afro-asiatique. Mais la porte-parole du
ministère français des Affaires étrangères ne reconnaît pas tout cela et fait
fi de l’opinion publique, prenant en considération uniquement les positions des
gouvernements qui n’assisteront pas au Salon ni ne prendront part à ses
activités.
La
société civile dans le monde arabe gagne en force chaque jour et certains pays
occidentaux affirment leur intérêt croissant pour encourager les activités
civiles. Ces mêmes pays appellent le gouvernement à encourager sans cesse ces
organisations non gouvernementales, politiques soient-elles, culturelles ou
sociales en leur procurant une plus grande marge de liberté. Mais, il semble
que la France a une autre opinion, qui ne reconnaît que les gouvernements et
les décisions qu’ils prennent et non pas les positions de la société civile.
Je
saisis cette occasion pour dire à Mme Andréani, la porte-parole soviétique du
Quai d’Orsay, que l’opinion publique en Egypte est solide et qu’elle a choisi
de prendre en main la situation et de s’exprimer à travers les cadres légitimes
que lui procurent les formations syndicales élues. Ce au lieu d’attaquer les
ambassades et d’incendier les voitures qui stationnent devant. Comme il s’est
passé pendant l’effervescence qui a eu lieu au temps des caricatures diffamant
le prophète au Danemark. L’opinion arabe cultivée a choisi d’entrer en contact
avec le Quai d’Orsay, car il apporte son soutien officiel au Salon du livre,
dans une langue qu’il peut comprendre, et ce en présentant ce qu’on appelle en
terminologie diplomatique une « note de protestation ». Dans cette note, nous
avons protesté officiellement contre l’hommage rendu à Israël qui a violé et
qui continue de violer quotidiennement les principes culturels et humanitaires
sur lesquels ont reposé les civilisations du monde et que ce Salon était
supposé mettre en valeur. Nous avons également mis l’accent dans cette note sur
le registre d’Israël dans le domaine des droits de l’homme et ses violations
systématiques de toutes les lois internationales dans les territoires occupés,
dans les domaines politique, culturel et humanitaire.
Les
signataires de cette note de protestation ont effectué une marche, le dimanche
24 février, au siège de l’ambassade de France à Guiza. L’ambassadeur français,
pour sa part, a accueilli les présidents des syndicats et des unions,
signataires de cette note, et leur a promis de la remettre au Quai d’Orsay. Cette
mesure collective sans précédent aurait été favorablement accueillie par la
porte-parole et elle l’aurait trouvée de grande portée, difficile à ignorer,
d’autant qu’elle n’émanait pas de gouvernements, mais de l’opinion arabe avec
tous ses secteurs, si les signataires avaient demandé le contraire. C’est-à-dire
s’ils avaient appelé dans leur note à une normalisation culturelle avec Israël
et accueilli favorablement cet hommage rendu par le Salon du livre de Paris,
faisant fi de la souffrance palestinienne au niveau des droits de l’homme et de
tous les droits culturels, sociaux, politiques, voire même humanitaires. Même
si la porte-parole soviétique n’avait pas compris la portée de notre
protestation et même si elle n’avait pas trouvé de meilleure façon de traiter
avec la protestation arabe, toute conscience humaine a interagi avec cette
mesure. Les voix protestataires se sont élevées même à l’intérieur d’Israël. Le
poète Aharon Shabtaï, de son côté, a déclaré littéralement il y a quelques
jours qu’il ne pensait pas qu’un Etat qui maintient l’occupation commettant
quotidiennement des crimes contre les civils mérite d’être invité aux forums
culturels. Certains écrivains européens ont écrit protestant contre la décision
de rendre hommage à Israël dans le Salon du livre de Paris. La presse mondiale
incarnée dans Le Monde, le New York Times, La Repubblica en ont parlé. Et les
réactions continuent, à un moment où la porte-parole soviétique du Quai d’Orsay
reste dans l’attente d’une décision officielle émanant des gouvernements non
concernés par la question.