Philosophie.
Aux sources de la pensée coranique. Waël Ghali analyse
l’universalité de l’histoire du texte saint.
Revisiter l’exégèse coranique
Depuis
plusieurs années déjà, Waël Ghali se livre à une
confrontation féconde des grands courants de la philosophie
arabe avec d’autres formes de connaissance, en vue de fonder
une nouvelle pensée critique. Il fait appel à cette fin aux
sciences de l’homme, mais aussi aux mathématiques, à
l’astronomie, la physique, et, d’autre part, aux traditions
de réflexion occidentale ou conceptuelle européenne. Dans
son nouveau livre Ma baad al-istichraq (post-orientalisme),
il prend pour point de départ l’histoire de l’orientalisme
et son rapport à l’exégèse coranique. Après avoir passé en
revue les recherches érudites sur le sujet, il montre que
l’interprétation coranique à laquelle nous sommes habitués
dissimule en réalité une histoire fort différente. Dans
l’optique islamique dominante, le texte sacré sert à former
le premier panneau d’un diptyque : au récit de la création
vient s’adjoindre l’interprétation par les créatures,
nouveau Texte avec un grand T dont le sens redimera
l’humanité en mal de sens.
Or, le texte saint est antérieur aux interprétations.
Waël
Ghali se livre donc à un patient travail de restaurateur,
enlevant l’une après l’autre les « couches » ajoutées par la
tradition pour retrouver l’histoire initiale du texte. Le
problème naît de la prétention des interprétations des uns
et des autres au statut d’une interprétation divine. Il
s’agit d’un mythe de texte originaire nullement négligeable.
Entre
deux traditions
La
différence entre ces interprétations de la même séquence de
textes devient pour Waël Ghali l’emblème d’une opposition
beaucoup plus fondamentale, qui traverse l’histoire de
l’islam, sinon de l’humanité, entre deux grandes conceptions
des textes religieux. L’une et l’autre partent du même
constat : aucune interprétation ne se suffit à elle-même.
L’une des traditions, celle de l’exégèse occidentale, mais
aussi du courant arabe d’inspiration moderne, et qui
correspond à la philosophie inconsciente de la plupart des
chercheurs modernes, prône l’aménagement de ce manque
constitutif : l’incomplétude est le destin des
interprétations, mais aussi la chance des interprètes, car
grâce à elle, nous rencontrons les autres et nous en
jouissons. L’autre tradition est celle des conformistes, qui
promet le salut à condition que l’on s’efforce de s’élever
au-dessus de notre humanité (une promesse d’immortalité de
l’âme en échange du renoncement aux plaisirs de la chair).
Il faut en somme choisir entre l’interprétation prétendument
divine ou absolue et ce que les mystiques musulmans nomment
al-taawil.
Waël
Ghali propose, en complément à l’analyse des rapports entre
l’exégèse islamiste et celle des occidentaux modernes,
celles de Jacques Berque et de Mohamad Ragab Al-Bayoumi : le
texte saint originel complet a été scindé en pluralité de
textes interprétatifs, le manque est donc bien présent, mais
il suffirait pour le combler de retrouver les parties
perdues et de fusionner avec elles, hors de tout regard
tiers.
Pour
illustrer son propos, Waël Ghali esquisse une histoire de la
pensée coranique, forcément détaillée (mais qu’il a
synthétisée dans d’autres ouvrages), comportant notamment
une brillante analyse de la position d’Edouard Saïd,
paradoxal disciple des orientalistes, pour qui
l’orientalisme est une imposture illégitime, un piège à
éviter ; l’échange entre Orient et Occident est constitutif
de l’humanité présente, mais apparaît dans l’œuvre de Saïd
comme le camouflage de l’exploitation des Arabes par les
autres et de la circulation du capital symbolique
occidental. Ecrits dans un style simple et entraînant,
ces deux volumes révolutionnaires nous invitent à rien de
moins que réviser nos habitudes millénaires de penser le
monde humain et nous-mêmes, mais aussi à nous réconcilier
avec notre condition, et à tirer parti de nos manques mêmes.
Nader
Adel