L’Algérie était cette année l’invitée d’honneur du Salon du
livre à Alexandrie. A cette occasion, nous publions un
extrait de l’un des derniers romans de
Rachid Boudjedra, Cinq
fragments du désert, illustré par Rachid Koraïchi. Ecriture
et calligraphie s’y épousent dans une magnifique méditation
de l’espace saharien.
Cinq fragments du désert
Fragment 1
Cette grosse clameur sourde par le monde
et qui s’accroît soudain comme une ébriété …
A la poursuite sur le sable de mon âme numide.
Saint John Perse, Exil.
La nuit, il n’y a pas de désert. Tout est très noir.
L’espace vite happé. Vite restitué. Le sable infiltré
partout. Les plis des vêtements. Les narines. La gorge. La
poitrine.
Maintenant : ce presque néant. Comme une inconsistance. Une
atmosphère à la fois délétère et aride. Comme verticale.
Faite de traces, de rayures ou de ratures, aussi. Et puis
cette photo avec des tons difficiles à définir avec
précision : noire bleutée, violacée, plutôt couleur
aubergine. Vents contraires. Tels des oiseaux voraces et
criards planant d’une façon acrobatique, comme des
funambules aveuglés par leur dextérité et fusant à travers
les odeurs trop molles et trop sucrées des jardins
sahariens. Giclées granuleuses et grenues qui collent à la
peau. La gercent en rafales furibondes.
Ici le sable dans la bouche a un goût de désastre. Car le
Sahara est un vrai désastre. Qui génère facilement une sorte
de métaphysique larmoyante. Ou efficace. Dans ce deuxième
cas, l’être subjugué s’enfonce dans une extase presque
transparente. Glacée. Pure. Extrême. Tibétaine. Etc. Mais ce
désert-là n’est pas une ellipse, non plus. C’est un ensemble
d’hiéroglyphes indescriptibles. Illisibles. Changeants
jusqu’au vertige, tel un palimpseste qui s’efface et se
réécrit. Se rapture et se sature. Sui generis. Comme grâce à
un code fabuleux et poignant à la fois. Déploiement, alors,
d’une circularité impondérable qu’aucun compas, qu’aucun
portulan ne peuvent tracer ou retracer.
Toujours, aussi, cette inextricable boursouflure comme un
enchevêtrement de phénomènes abstraits et d’éléments
minéraux portant en eux la calcination du monde et sa
démesure, qui rend tout dérisoire et falot : caravanes de
chameaux évitant les chaleurs diurnes gribouillées pour
ainsi dire ; palmier singulier, solitaire et rachitique ;
silhouettes passagères et effilées au-dessus/dessous du
monde. Désert où il n’y a pas de lieu à force de volumes
basaltés, ici, poreux, là. Avec ses brisures, ses failles et
ses arêtes grandiloquentes qui portent en elles une odeur
d’absence, de nulle part, de douleur. Mais surtout : cette
odeur de l’absence !
Ici, les mouvements se font avec très peu de choses, avec
très peu de gestes, à la limite de l’improbable. Où les
corps se recroquevillent indéfiniment, comme atteints d’une
sorte de faiblesse ou de vertiges rattrapés par les rouages
d’une clepsydre quelque peu rouillée, mais qui donne dans la
démesure quand l’orient bute sur le croissant naissant et
dont le vacillement conforte la noirceur de la nuit déserte
ou désertée. Désertique ...
Descente du temps qui bute contre une courbe hypothétique
mais exponentielle. Dehors. Dedans. Les vents voraces.
Calfeutrement d’instants où les brebis affolées mangent leur
laine. Les vents voraces — donc — qui fouaillent
l’atmosphère, criblent les visages. Traces sablonneuses et
quelque peu glauques s’étirant en ellipses de bas en haut.
Striant la surface de la terre qui commence à refroidir et à
se brouiller à cause des reflets des dunes presque
invisibles, à cette heure-là.
Ce désert-là ! Indescriptible. Qui se déroute. Qui se
dérobe. Qui se déplace. Qui feinte toute hypothèse, toute
stratégie, tout stratagème de l’homme. Resté là. Sidéré.
Envoûté. Irrité, quand même ! Déploiement circulaire de
l’horizon aveuglé de quelque lueur et rescapé du néant,
entre l’orange et le jaune. Malgré la sécheresse de l’air,
sablé et crépitant. Fatras de choses et destins émouvants
des caravansérails d’antan. Juste quelques traces, quelques
ruines, ça et là. Empreintes digitales d’une histoire
tumultueuse. Routes du sel. Routes de l’or. Routes des
esclaves. Terrible ! Routes hasardeuses, aussi, qui ne
mènent nulle part. Ainsi : le Sahara est une impasse ! Et
quand le vent tombe. Brusquement. Brutalement même. Le
Sahara, alors, est le concept même de l’immobilité. Une
foudroyante immobilité …
Au bout de tant de millénaires habités dans la nudité de la
terre écarquillée, ouverte, inexorable, s’installe cette
absence. Et au plus bruyant de l’histoire (« ce tumulte
prétorien ») si longue, si large et dont les parenthèses
sont si courtes, il y a, ici, une place adéquate pour la
gloire et le désastre où les ossements, la rocaille et les
gros mamelons solidifiés font penser à de dérisoires
entassements de néants ridés, froissés, ronds et violacés
comme les gros galets des plages. Comme des gisements
inconnus, des cratères méconnus de la mémoire nomade (numide
?) pourtant intarissable.
« Si le désert est l’espace où l’on se découvre seul, on s’y
reconnaît en même temps solidaire du silex et des étendues
de lumière, de ce courant secret qui va du minéral à l’homme
et de l’homme aux galaxies lointaines. La moindre nervure,
la moindre arête nous écrivent, nous dévoilent. La plus
infime variation des beiges et des bruns nous fait avouer
des gisements inconnus ».
(Lorand Gaspar, Le quatrième état de la matière.)
Désert : départ et retour du même signe vers quelque halte
téméraire où l’on effrite sa précarité, où l’on assoit son
errance et où l’on efface ses propres traces. Calcination !
Mais qui a dit qu’il était chaud ? Le Maréchal Lyautey,
conquérant du Maroc, écrivit que c’était un continent froid
où le soleil était chaud. La nuit, il y a cette vacuité :
c’est-à-dire l’impression que quelque chose manque tout à
coup. Brutalement ! Serait-ce la chaleur qui s’évacue dès
que le soleil a disparu ? Sentiment (ou sens ? ou sensation
?) de l’instabilité, comme si on touchait cette clarté qui
s’effrite, tel un verglas ...
Fragment 2
Plaise au sage d’épier la naissance des schismes.
Le ciel est un Sahel où va l’azalaï, en quête de sel gemme.
Saint John Perse, Exil.
Le jour, le Sahara est une confusion. Un chamboulement
cosmique. Une accumulation. Une surcharge et une
désintégration. Tout cela en même temps. Les dunes, les
crevasses et ce Hoggar, comme un grabuge intolérable du
monde, un bouleversement incroyable de la géographie, de la
géologie et de la topographie. Nulle part, le chaos n’est
aussi chaotique qu’en ce lieu-là ! Et puis ce Tassili aux
gouffres insondables, au basalte craquelé, comme une peau
d’éléphant squameuse et fripée. En bas, le jour, un méhari
se meut dans cet amoncellement de dunes ocre, safran. Comme
invraisemblable. Raideur de dyslexique ? Pourtant, le
mouvement balancé et superbement découpé ne laisse aucun
doute sur sa mobilité. Image arrêtée ? Lieux où la mort
n’est jamais soudaine. Traversée d’un chott comme verglacé !
Les sabots du méhari soulèvent un petit nuage de sel
verdâtre. Silhouette découpée au chalumeau du soleil
frisant. Moment où toute photographie, toute prise de vue,
tout plan sont impossibles. Traçage d’une marque mauve qui
boursoufle le fond de l’air. Mobile ? Immobile ? On ne le
sait jamais. Et peu à peu, les choses s’amenuisent.
Deviennent squelettiques. Les silhouettes : sortes de
sculptures à la Giacometti. Effilées. Fractionnées.
Triturées. Comme du plomb chauffé à blanc et qu’on trempe
dans l’eau glacée : formes ciselées ! Squelettiques, donc.
Quelque part. Cela fait néant. Comprenant alors pourquoi on
cherche, sur le visage des autres, les traces de l’humain …
Ici, plus qu’ailleurs.
Avant la tombée de la nuit, il y a là quelques instants
(instantanés ?) violets que les chercheurs de clichés ne
voient pas. Soleil levant ou couchant. Quelle différence ?
Aucune ! Lambeaux ovales de choses, de traits, de signes et
de mirages, à la limite de la lividité et pourtant, tout
autour, une topographie flamboyante avec quelque chose de
distendu, de brouillé, et — paradoxalement — de terne.
Ombres comme des plaques rigides de sodium, avec la
succession des ksour comme désaxés, crénelés, déplacés.
Hautes statures rouges : les falaises, puis très vite,
bleues. Les dunes de l’Erg (Grand Erg ou Petit Erg : aucune
différence, là non plus) camouflées et criardes rappelant
l’insignifiance. Puis, plus rien ! En plein jour. Il arrive
souvent que le Désert s’évanouisse. S’évapore. S’éclipse.
Puis revienne. Eternité de mica, de basalte, de quartz et de
grès.
©
éditions Actes Sud-Barzakh