Symposium d’Assouan.
Pour sa treizième édition qui s’achève le 10 mars, cet
événement majeur privilégiant la sculpture regroupe 15
artistes jeunes et moins jeunes, qui tentent de se
rapprocher du grand public. Al-Magdoub anime sa montagne
sculptée et Hénein met en place un projet sur les petites
œuvres, alors que d’autres favorisent le mouvement.
Septuagénaires aventuriers
Georges
Bahgouri et Abdel-Hadi Al-Wechahi, deux grands noms
égyptiens qui viennent dialoguer avec le granit, chacun à sa
manière. Bahgouri, ce caricaturiste, adorateur des couleurs
et des dessins et sculpteur de portraits de petites tailles,
garde sur le chantier son humour et son sourire. « Beaucoup
de personnes se méfiaient de ma sculpture. Pour eux, je ne
suis qu’un dessinateur … », dit-il. Bahgouri n’y tient pas
compte. Pour lui, il s’agit de profiter de cette nouvelle
expérience et de découvrir les secrets de la sculpture en
granit. « Au départ, Al-Wechahi m’a dit : Attention, tu ne
fais pas de dessins sur le granit ». Un autre artiste lui a
conseillé de ne plus charger la sculpture de beaucoup de
détails. Bahgouri taille un portrait d’une femme d’où sort
un enfant. Il y résume l’idée d’une nouvelle naissance.
N’est-ce pas son cas ? Un nouveau-né qui joue avec un bloc
de granit rose de 3,50 m x 1 m x 1 m. Avec son assistant
Mohamad Al-Doueihi, Bahgouri apprend les astuces du métier.
Après une longue journée de travail, il cherche simplement
un papier, un stylo et des couleurs, dessinant des
caricatures pour ses amis du symposium.
L’autre aventurier, Abdel-Hadi Al-Wechahi, se redécouvre à
son tour. En fait, tout le monde connaît parfaitement bien
ce professeur de sculpture. Un homme stricte, sévère pour
d’aucuns, un maître débonnaire, pour les autres. Sérieux ou
goguenard, Al-Wechahi choisit ses mots avec précaution. Il
change d’intonation rapidement, passe d’un arabe classique
au dialectal, et parfois s’exprime en espagnol ou en
d’autres langues, rigolant avec les jeunes artistes
étrangers. Sur le chantier, il est toujours en jean bleu,
tee-shirt et foulard vivace. Avec sa béquille, il pointe à
ses assistants les lignes et les courbes qu’ils doivent
tailler. Sur une chaise, il s’assied pour tout observer.
Avec le granit, il se trouve face à un grand défi dans sa
vie de sculpteur. « Je n’ai pas eu peur de travailler le
granit d’Assouan. Je n’ai pas fait de maquette préalable ».
Pour lui, l’émotion compte beaucoup. Dès qu’il a vu son bloc
de granit rose, Al-Wechahi, dont les sculptures sont
toujours d’une grande finesse et souplesse, a pioché dans
son passé et s’est posé la question : Que se passe-t-il
lorsqu’un bloc envahit un autre ? « Une catastrophe, une
destruction, une disparition ou plutôt une union, un accord
… C’est une tentative d’avoir un équilibre », déclare-t-il.
Le grand sculpteur taille une forme abstraite alliant un
corps humain et celui d’un oiseau reposant sur un socle
incliné. A jamais, l’homme tâchera de maintenir son
équilibre.
A échelle réduite
Là, dans la ville du symposium, on s’attend à des sculptures
monumentales, faisant partie de la collection du musée en
plein air ou placées dans les rues de la ville. Mais pour
mieux se rapprocher du public, le commissaire Adam Hénein a
lancé le projet des petites œuvres artistiques. Il s’agit de
sculptures dont la taille ne dépasse pas un mètre. « Dans
les services publics et les institutions gouvernementales,
les petites œuvres en granit peuvent avoir un rôle
décoratif. C’est une manière d’habituer les gens à voir et à
contempler la sculpture. Les œuvres du symposium ne doivent
pas se limiter aux artistes, ni aux spécialistes. La
sculpture doit renouer entre l’art et les gens », souligne
Hénein. Le projet a débuté l’an dernier avec la
participation de Hani Fayçal et Mohamad Radwane. Tous les
deux sculptaient une série de pièces en granit noir. Fayçal
a choisi de rendre le granit noir très souple. A travers la
création des formes cylindriques abstraites, il a réussi à
ôter au granit son aspect austère. Quant à Radwane, il s’est
inspiré de motifs pharaoniques pour faire de petites
sculptures évoquant Anubis, les vases canopes, etc.
Le projet continue encore cette année avec Viviane
Al-Batanoni, Sarkis Tossonian et la Japonaise Haruko
Yamashita. Al-Batanoni utilise le granit rose pour achever
des sculptures inspirées de la nature et de la vie humaine.
Un cactus symbolise la patience, une fenêtre ayant un rideau
fragile évoque l’espoir … Des formes en granit chargées
d’émotions, munies d’une touche très féminine. Tossonian en
tant que sculpteur s’intéresse toujours à l’être humain. Il
cherche à dévoiler sa fragilité, loin de toute violence. «
Faire des petites sculptures est plus simple. On n’a pas
besoin de grandes machines pour sculpter, ou changer la
disposition du bloc. Avec une petite pièce de granit, on ne
risque pas de briser la statue. La décision de changer de
forme, d’angle, est plus facile. Je me sens plus libre en
travaillant », dit-il.
La Japonaise Yamashita travaille avec différents genres de
granit : rose, rouge, blanc et noir. Elle sculpte des pièces
symbolisant l’idée du contraste et de l’accord en même
temps. On retrouve une forme ovale qui sort d’un carré. Les
lignes circulaires et droites renvoient à l’idée de la
complémentarité et celle de l’opposition existant entre
l’homme et la femme. De manière plus large, elle évoque les
significations du yin et de yang.
La montagne sculptée d’Al-Magdoub
Quand le sculpteur architecte Akram Al-Magdoub a participé
au Symposium de sculpture d’Assouan l’an dernier, il a
choisi de travailler dans la montagne, près du musée en
plein air. Il s’est inspiré par le travail des artistes
français qui ont sculpté la montagne, à savoir Patrice Belin
avec son naos et Léonard Rachita avec la fente dans une
muraille. Dans l’œuvre d’Al-Magdoub, les blocs de granit
polis et travaillés sont mis en relation avec les roches
déjà existantes à l’état brut. Il étudie la réflexion des
rayons solaires sur la pierre, afin de créer un jeu de
lumière et d’ombre. En fait, Al-Magdoub adopte l’idée de
l’art environnemental dans son travail. La règle est simple
: entrer en relation avec la nature sans la détruire. Cette
année, il développe encore cette idée dans le même site. La
montagne avec ses roches de granit et de sable se calme,
ouvre ses bras pour accueillir cette nouvelle création. Il
s’agit d’un espace de méditation. Akram joue avec les blocs
de granit, les réarrange, les met debout comme des murailles
qui se succèdent les uns après les autres. Un couloir de
murailles en granit sert à nous faire voyager, à quitter
notre monde et à chercher refuge dans les roches. Là-bas,
Akram nous offre son sanctuaire de méditation : une salle de
granit à ciel ouvert, qui donne sur le beau paysage verdâtre
et le Nil. Là-bas, il est temps de s’arrêter et de prendre
son souffle.
Avec ce projet, le site entier se transforme. Et d’une année
à l’autre un sculpteur vient y ajouter ses retouches. La
montagne s’apaise et témoigne d’une grande harmonie entre
les sculptures divines et humaines.
En mouvement
Trois artistes tentent de rompre avec le côté statique de la
pierre. C’est le défi des grands formats de l’Américain
Jesse Salissbury qui élabore les concepts du mouvement et du
temps. Avec un bloc de granit rose de 2,50 x 1,20 x 1, sa
sculpture prend la forme d’un œil, avec un axe diagonal.
Jouant avec la texture et la forme, les creux, au centre de
la sculpture, permettent de nous faire passer à un autre
monde. Le temps n’est qu’un mouvement de passage.
Le Brésilien Samuel puise, lui, dans sa culture propre. Il
reprend la légende d’Ochosi, ce dieu afro-brésilien qui
personnifie la chasse et la médecine. Et taille avec le
granit rose et noir un arc et une flèche symboliques. Un
voyage vers le ciel.
Quant à Wen Cheng Tsai, de Taïwan, il présente une sculpture
horizontale en granit blanc. A la surface, il sculpte des
corps humains et formes végétales. Les courbes et les lignes
arrondies donnent vie à l’œuvre. Tsai ne le nie pas. Ce sont
des êtres qui cherchent à fuir le bloc et à se libérer.
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réalisée par May Sélim