Jeux de société.
Des artistes et intellectuels ont solennellement organisé
dans leur café attitré des « JO » de tawla dans un esprit de
dure compétition et de convivialité aussi. Récit.
Le trictrac a pignon sur rue
Rassemblement,
brouhaha, clameurs et applaudissements. Rien d’insolite pour
ce coin qu’est Zahret Al-Bostane, « le café des écrivains et
des artistes », comme le proclame triomphalement son
enseigne. Question d’ambiance, il y en a toujours. Mais
cette fois-ci, il y avait de quoi célébrer. C’était la
finale des Olympiades de trictrac, un concours pas comme les
autres, bien qu’on joue la tawla quotidiennement dans les
lieux. Le culte de ce jeu de société est répandu un peu
partout avec souvent son corollaire, la chicha. Pourtant,
organiser un championnat avec une trentaine de joueurs sur
une durée de dix jours, du 10 au 25 juillet, était une
gageure et elle a bien réussi. L’événement fut d’ailleurs
très médiatisé dès son ouverture. Chaînes de télé, journaux,
magazines, tous sont venus aux nouvelles, avec micros,
projecteurs. Tout était sérieux donc, mais dans un esprit de
convivialité et de bonne humeur.
Le café qui occupe une grande partie de la rue Al-Bostane
Al-Saïdi, au centre-ville, est situé dans un périmètre où
beaucoup d’écrivains, d’artistes, de journalistes ont fixé
leur état-major : Stella, l’Estoril, le Club grec, Le
Grillon en plus bien sûr de l’Atelier du Caire. Là on tente
de respirer, même avec cette vague suffocante de chaleur, de
parler. Le concours de tawla est venu apporter une nouvelle
forme d’animation. Une façon de s’extérioriser. D’aucuns
peuvent s’étonner que des intellectuels se donnent à cœur
joie dans un jeu. Mais l’histoire nous apprend que Jules
César, l’empereur Auguste, Martin Luther, Napoléon, Thomas
Jefferson et bien avant eux la belle Néfertari (Lire
encadré) étaient des passionnés du trictrac.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas question de justifier.
Cette foule tout autour des finalistes en est la preuve. La
compétition est très dure entre les trois finalistes qui ont
joué une poule de 3 : Assem Charaf, peintre, Amin Chalabi,
homme de théâtre et Mohamad Salah, éditeur. Trictrac, c’est
le cas de le dire avec le bruit des dés sur le plateau de
bois et des jetons placés avec beaucoup de vigueur.
Finalement, le gagnant c’est Assem Charaf. Applaudissements
et félicitations, y compris de ses deux dauphins si l’on
peut dire, Amin Chalabi et Mohamad Salah. Charaf, ce peintre
pour lequel l’univers des couleurs est bien la chose de sa
vie, est très ému. C’est quoi la tawla par rapport à la
peinture ? Un jeu. Et pourquoi pas. Un jeu fait de chance et
d’astuce comme l’explique Mohie Taha, organisateur de
l’épreuve, qui a dû s’incliner aux premiers tours. Normal on
ne peut avoir la tête partout. « Les dés oui c’est de la
chance, mais il faut savoir comment en profiter ».
Evidemment on est sur le trottoir : c’est ça la terrasse du
café. Il n’y a pas de tribune pour remettre le trophée.
C’est sur place qu’on le fait. La coupe est en carton. Une
œuvre d’art originale réalisée par le peintre Omar
Al-Fayoumi. Et pendant ce charivari, on ne cesse d’évoquer
les rencontres. Un tournoi en 3 étapes. La dernière était
sans doute la plus disputée. Mais les deux premières n’ont
pas manqué de passionner avec des favoris éliminés suscitant
des commentaires de toutes sortes. Celui de Pierre Sioufi,
intellectuel et l’un des promoteurs, et figurant dans le
site Internet Facebook : « Ibrahim Abdel-Fattah a perdu face
à la chance inouïe dont a bénéficié Wahid Mekheimar au
premier tour ... Mohsen Helmi n’a pas pu résister à l’effort
et la chance fut du côté de Yasser Al-Zayat ... Deux favoris
éliminés aujourd’hui. Quel jour pour le tournoi ? ».
La malchance fut par la suite du côté du poète Ibrahim
Abdel-Fattah, du journaliste et poète Ibrahim Daoud, du
romancier Mekkawi Saïd et de l’ingénieur Nagui Al-Chennawi.
« Des surprises au vrai sens du terme », commente Mohie Taha.
L’animation se poursuit. Un deuxième prix est présenté. Une
coupe, elle va à Zahret Al-Bostane. Bien méritée pour cet
établissement où règne cette convivialité. Alors que l’on
s’active à servir café, thé, chicha et autres, on pose aussi
des tablettes de tawla. Les jeux pour ce championnat sont
faits. Mais on continue de jouer, comme on le fait toujours.
C’est le passe-temps favori. « Cheich beich », lance l’un, «
doche », crie l’autre, ces mots turcs désignant les
résultats. Une histoire ancienne, on l’a bien dit, mais
destinée à durer sans doute. « A quand le prochain tournoi ?
A l’occasion du Ramadan ? », s’interroge Mohamad Haridi,
artiste éliminé du premier tour et qui cherche sans doute sa
revanche.
Ahmed
Loutfi