Ce qui reste, c’est la Révolution
Mohamed
Salmawy
Le correspondant d’une chaîne satellite m’a demandé, à
l’occasion du 55e anniversaire de la Révolution de Juillet :
Reste-t-il encore quelque chose de la Révolution de Juillet,
plus d’un demi-siècle après son déclenchement ? J’ai répondu
: Il en reste beaucoup.
—
Et quoi exactement ?, a-t-il rétorqué.
— C’est la Révolution même. Quant à ce qui lui a été
attribué, une partie en est révolue, alors que ce qui en
reste, nous aspirons à l’effacer.
A première vue, il semblait que le reporter n’a pas bien
compris ma réponse. J’ai alors tenu à clarifier : Chaque
révolution repose sur un nombre de principes, et adopte les
politiques convenables à leur mise en vigueur. La Révolution
française, à titre d’exemple, avait pour pilier trois
principes-clés : Liberté, Egalité, Fraternité. Ces principes
sont toujours en vigueur et n’importe quel gouvernement
français ne peut s’en démarquer.
Si nous portons un regard plus attentif sur la Révolution de
Juillet en Egypte, nous constaterons qu’elle a reposé sur
trois principes essentiels, le premier étant l’indépendance,
le deuxième l’égalité sociale et le troisième l’arabité.
L’indépendance, quant à elle, a vu le jour en réponse à
l’occupation britannique qui a duré plus de 70 ans au cours
desquels l’action politique a été restreinte et a freiné
l’indépendance. L’indépendance était le principe de base qui
a déclenché la Révolution de Juillet. Elle a revendiqué le
départ des forces britanniques du sol national. Juste
quelques mois plus tard, les négociations d’évacuation ont
commencé et se sont soldées effectivement par le retrait des
forces britanniques pour la première fois depuis 1882.
Une
fois l’indépendance acquise, la Révolution a poursuivi les
appels en faveur de la libération nationale et de
l’indépendance sur toute l’étendue arabe. Elle a alors
soutenu la révolution d’Algérie, celle du Yémen et de la
Libye, et d’autres jusqu’à ce que tout le sol arabe fut
enfin libéré. Ensuite, les échos de la Révolution se sont
étendus pour se répercuter sur les recoins du tiers-monde en
Asie et en Afrique. Dans une étape ultérieure, les appels de
la Révolution en faveur de la libération nationale et
l’indépendance se sont situés dans un cadre institutionnel à
travers l’Organisation de la solidarité afro-asiatique, le
Mouvement de non-alignement et l’Organisation de l’Unité
Africaine (OUA). L’Egypte avait d’ailleurs joué un rôle
pionnier et essentiel à la mise en place de cette dernière.
Quant au principe de l’égalité sociale, il a pris avec la
Révolution une place de prédilection dans la politique du
pays. D’autant plus que la Révolution encore naissante a
commencé à appliquer la loi de la réforme agraire. Elle a
poursuivi ses appels en faveur de l’égalité sociale, de la
gratuité de l’enseignement, de l’égalité des chances et de
ce qui a été appelé au début des années 1960 les lois
socialistes.
Il est probable que ce qui a caractérisé le plus la
détermination de la Révolution à réaliser la justice sociale
fut son attachement à éviter la voie facile dans laquelle se
sont laissés entrainer certains pays du tiers-monde
récemment indépendants. Elle a essayé, à l’encontre de ces
pays, de ne pas basculer dans le piège de l’application
marxiste de ces principes. La Révolution a tenté de parvenir
à l’égalité prônée sans avoir recours aux idéologies
marxistes. Elle a donc été pionnière à emprunter la
troisième voie, celle du juste milieu, entre le marxisme et
le capitalisme. Une tendance d’ailleurs qui a prédominé à la
fin du XXe siècle et au début du XXIe.
Le troisième pilier de la Révolution de Juillet, c’est
l’arabité, d’autant plus que la dimension arabe dans la
politique égyptienne est devenue prédominante et était le
moteur de toute action politique sur le plan extérieur.
Ainsi la Révolution égyptienne devint-elle concernée par
n’importe quel dossier arabe, puisqu’il se rapporte à un
pays frère. A partir de cette perspective, la Révolution de
Juillet a soutenu celle du Yémen, le mouvement de libération
en Algérie et d’autres pays. La dimension arabe de la
Révolution a atteint son point culminant dans l’expérience
de l’unité avec la Syrie qui était de courte durée,
n’empêche qu’elle était l’incarnation des aspirations des
peuples arabes vers l’unité. Elle a prouvé que la
réalisation de l’unité était possible, mais en évitant les
erreurs d’applications par lesquelles est passée
l’expérience de la République arabe unie.
Si l’indépendance, la justice sociale et l’arabité ont fait
les trois piliers de la Révolution, cette dernière a eu
recours à un nombre de politiques pour les mettre en
vigueur. Si les principes sont fixes, les politiques, elles,
sont au contraire variables. Si les politiques de la
Révolution ont connu un revers, ceci ne veut pas dire que la
Révolution elle-même a chuté. En règle générale, une
révolution meurt avec la chute de ses principes, en est-il
le cas pour les principes de la Révolution de Juillet ?
En réalité, les trois principes qui ont fait le fondement de
la Révolution se sont ancrés dans les politiques arabes,
jusqu’à devenir le critère par l’intermédiaire duquel on
mesure la validité de n’importe quel gouvernement à l’heure
actuelle. Nous blâmons par exemple l’alignement excessif de
l’Etat sur une quelconque superpuissance étant donné qu’il
contredit le principe de l’indépendance nationale et
restreint l’indépendance de la décision politique. On
reproche également à l’Etat le parti pris pour la classe des
hommes d’affaires et de l’élite, car cela contredit le
principe de l’égalité sociale. On reproche également à l’Etat
son alignement sur la politique des grandes puissances dans
la région et sa soumission à certaines contraintes exigées
par le traité de paix avec Israël, ce qui est en
contradiction avec l’arabité.
En somme, l’essence de la Révolution existe toujours, de par
ses principes. En général, c’est toujours ce qui reste des
révolutions. Voire, ces principes s’ancrent davantage chaque
jour, que le gouvernement s’y attache ou pas. Les principes
de la Révolution sont devenus les critères et la norme.
Quant aux politiques de la Révolution, elles ne sont que des
tentatives d’application conformément aux données de
l’époque, voire même des tempéraments des gouvernants.
Raison pour laquelle il fallait rendre caduques ces
politiques avec le changement des époques et des climats
prédominants. Je dis cependant que jamais on ne portera
totalement justice à la Révolution qu’après l’invalidation
de ses politiques et après avoir trouvé des substituts plus
adaptés à l’époque moderne.
L’application des principes essentiels de la Révolution ne
nécessite pas le contrôle de l’armée sur toutes les
destinées du pays, ni le pouvoir d’un parti unique, ni
l’absence de la démocratie, ni de la liberté individuelle et
surtout des lois garantissant le contrôle de l’Etat sur les
moyens de production. Tout comme les principes de la
Révolution française qui n’ont plus besoin des guillotines
qui étaient autrefois dressées dans les rues et dans les
places publiques. La politique de la violence qui nous
rappelle l’époque de la terreur en France ne convient plus.
Mais la différence entre la France et nous, c’est qu’elle a
préservé les principes tout en invalidant les politiques. A
un moment où, à l’inverse, nous continuons à nous attacher à
ces politiques tout en invalidant les principes.