Pakistan. Mal en point
en raison du bras de fer avec les islamistes, le président Musharraf se tourne
vers les dirigeants de l’opposition pour sortir d’une situation extrêmement
embarrassante.
Benazir Bhutto revient sur scène
Rien
ne va plus au Pakistan depuis la crise de la Mosquée rouge, début juillet. Cet
événement est, semble-t-il, l’élément qui a mis à nu une crise sous-jacente
opposant le président Pervez Musharraf et les islamistes depuis plusieurs
années. Se sentant isolé, vivement condamné dans son propre pays et jugeant ses
relations avec ses alliés américains perturbées suite aux menaces
d’intervention américaine dans le pays pour neutraliser les islamistes, le
président Musharraf ne sait plus où donner de la tête. Raison pour laquelle la
recherche de soutien est devenue indispensable. Samedi, le président
pakistanais a rencontré le roi Abdallah d’Arabie saoudite à l’occasion d’une
brève tournée dans la région du Golfe. Les deux hommes se sont retrouvés à
Djeddah au bord de la mer Rouge et se sont entretenus « de thèmes liés à
l’islam et à la politique internationale ainsi que de la coopération entre les
deux Etats ». L’Arabie saoudite était la seconde étape d’une visite dans la
région du Golfe que M. Musharraf a entamée vendredi aux Emirats arabes unis.
Outre
le soutien des pays du Golfe, Musharraf s’est surtout tourné vers l’opposition.
Après avoir longtemps refusé tout dialogue avec eux, le président pakistanais a
affiché une certaine tolérance à l’égard des leaders de l’opposition évincés du
pays, tels les deux anciens premiers ministres, Nawaz Sharif et Benazir Bhutto.
Pervez Musharraf et cette dernière ont en effet entamé des négociations sur un
partage du pouvoir, mais butent notamment sur l’éventuel abandon par le premier
de sa casquette de chef des armées.
« La
tournée de Musharraf dans le Golfe n’était qu’un camouflage pour cacher son
véritable objectif : sa rencontre avec Benazir Bhutto. Il est impossible de
reconnaître qu’un président se déplace de son pays pour aller rencontrer une
dirigeante de l’opposition en exil et demander son soutien. Cela aurait été
très humiliant pour lui. Mais en même temps, Musharraf a infiniment besoin de
son aide devant un Parlement à majorité islamiste qui ne va pas lui permettre
de briguer un nouveau mandat lors des prochaines présidentielles. Musharraf
s’est trouvé contraint à marchander avec ses anciens ennemis », explique
Mohamad Fayez Farahat, expert politique.
En
effet, M. Musharraf, au pouvoir depuis 1999 à l’issue d’un coup d’Etat sans
effusion de sang, et Mme Bhutto, qui fut à deux reprises premier ministre
(1988-1990 et 1993-1996), se sont rencontrés vendredi à Abou-Dhabi, a assuré
lundi le ministre des Affaires parlementaires, Sher Afgan Niazi. Mais ils n’ont
pas abouti à un accord pour l’heure, a-t-il ajouté. Selon les médias
pakistanais, M. Musharraf et Mme Bhutto ont discuté des conditions d’un
éventuel partage du pouvoir, à l’approche des élections présidentielle et
législatives, par le biais d’amendements constitutionnels qui permettraient au
premier de briguer un nouveau mandat et à la seconde de pouvoir devenir une
troisième fois chef du gouvernement. La Constitution impose à M. Musharraf de
renoncer à être chef des armées avant la fin de l’année, et prévoit que nul ne
peut être premier ministre plus de deux fois. Des revendications extrêmement
difficiles pour un président qui considère l’armée comme l’unique garant de sa
gouvernance. D’autant plus que M. Musharraf a manifesté à plusieurs reprises
son intention de se faire réélire par l’actuel Parlement, dont la composition
lui est favorable, avant les élections législatives prévues pour la fin de
l’année ou début 2008. Pour ensuite pouvoir librement, accuse l’opposition,
amender la Constitution pour garder la tête de l’armée. Pour Mme Bhutto, outre
un amendement lui permettant de diriger une troisième fois le gouvernement, un
éventuel accord devrait prévoir un abandon des procédures judiciaires pour
corruption, qui l’ont contrainte à s’exiler en Grande-Bretagne depuis 1998. Mais
elle a averti, dimanche, qu’elle n’accepterait aucun accord si M. Musharraf ne
renonçait pas à diriger l’armée.
Le
lendemain de sa rencontre avec le président, Benazir Bhutto a mis en garde
contre le danger d’une révolution islamique dans son pays qui pourrait naître
dans les écoles coraniques. Mettant en garde contre les tentatives de former un
système ou une armée parallèle, Mme Bhutto a affirmé que, si elle était au
pouvoir, elle « nettoierait tout quartier général militaire qui, sous le
couvert d’une madrassa, stockerait des armes et formerait au combat ». Mme
Bhutto a indiqué, par ailleurs, qu’elle prévoit de rentrer dans son pays entre
septembre et décembre de cette année. « Je rentrerai, quels que soient les
résultats de mes pourparlers avec le président pakistanais Pervez Musharraf »,
a-t-elle précisé. Mais, un retour de Mme Bhutto ne signifie pas que l’affaire a
été déjà conclue entre les deux leaders car plusieurs pommes de discorde font
toujours achopper leur entente.
Nouveau défi
Reste
à savoir si la position délicate dans laquelle se trouve M. Musharraf le
poussera à faire des concessions. En effet, la crise de la Mosquée rouge et le
bras de fer avec les islamistes sont loin d’être finis. Cette semaine, le
régime s’est trouvé à nouveau face aux militants islamistes qui ont occupé la
Mosquée rouge d’Islamabad. Celle-ci venait de rouvrir deux semaines après
l’assaut sanglant de l’armée pakistanaise contre des fondamentalistes armés qui
s’y étaient retranchés. Un nouveau défi prouvant que les islamistes ont la peau
dure, malgré les efforts inlassables du président visant à les anéantir. Relevant
de plus en plus le défi, ces fidèles ont commencé à repeindre en rouge les murs
de cette mosquée, que les autorités avaient repeinte couleur pêche, alors que
des manifestants ont scandé des slogans hostiles au président : « Musharraf est
un chien », « Mort au gouvernement Musharraf ». « C’est une situation
malheureuse », a estimé le porte-parole du ministère de l’Intérieur, le général
Javed Cheema. « Nous avons travaillé nuit et jour pour remettre en état cette
mosquée pour que les gens puissent venir prier, mais quelques-uns en profitent
pour essayer de fomenter des troubles », a-t-il regretté.
Outre
la réoccupation de la mosquée, les islamistes ont multiplié toujours leurs attentats,
enlisant de plus en plus le pays dans le gouffre de la violence. Analysant les
motifs de la persistance des groupes islamistes à défier le régime, Mohamad
Fayez Farahat, expert politique, explique : « C’est la nature des organisations
fondamentalistes : le défi et la persévérance les ont toujours caractérisées. Les
islamistes sont prêts à tout sacrifier, à mourir même pour atteindre leurs
objectifs. Chez eux, être un martyr est le dessein le plus noble auquel on
puisse aspirer. Aussi, il est impossible de neutraliser les militants
islamistes avec des opérations du genre de celle de la Mosquée rouge. Leur
neutralisation exige beaucoup de temps, beaucoup d’effort ». Elle doit surtout
commencer par le volet politique.
Maha Al-Cherbini