Publication.
Dans son 8e numéro, Amkenah fait éclater les limites de
l’imaginaire : en rappelant les images du souvenir,les
prémices de la créativité, et en interrogeant l’image entre
monde alternatif, salutaire ou mythe du quotidien.
Le parfum des lieux
Loin
du tumulte du monde de l’édition, la revue non périodique
Amkenah sort telle une sirène du fond de la mer
d’Alexandrie. Indépendante au vrai sens du terme, elle
survit pour la 8e année grâce au labeur de son fondateur,
l’écrivain Alaa Khaled, qui, tel un moine plié dans son coin
de recueillement, ne cesse de perfectionner ses trouvailles
pour sortir avec un ouvrage de quelque 400 pages. En
collaborant avec son compagnon le poète Mohab Nasr et sa
propre femme la photographe Salwa Rachad, Alaa Khaled
envisage pour chaque numéro de Amkenah un thème relié à la
culture du lieu. Que ce soit « Le héros » en 2005, ou « Les
frontières » en 2006, ou « L’imaginaire » cette fois-ci, le
thème choisi n’est jamais limitatif, mais un moyen d’ouvrir
les portes, d’épuiser les sources et de s’interroger sur le
rapport de l’homme avec le lieu. Ainsi, en célébrant le
thème de l’imagination, à l’heure du numérique, du virtuel
et de l’optionnel situé entre le « oui » et le « non », «
sauvegarder » ou « effacer », l’on s’attache à l’imagination
« l’un des talents de l’homme qui élargit l’espace du réel
dans lequel il vit, qui dénote également que dans la vie, le
réel n’est pas suffisant, ni satisfaisant (…) la naissance
de l’imaginaire est liée à l’angoisse, la révolte et
l’évasion », comme l’indique l’éditorial de la revue.
Sur les traces de l’imaginaire, les écritures et
photographies qui jaillissent de la revue s’attardent sur
l’image, comment s’élabore le monde fictif et quel rapport
il occupe dans le quotidien ou dans les années
d’apprentissage : le cinéma, la télévision, le souvenir, les
photos de famille, les mythes du quotidien.
L’écriture personnelle, qui relève de l’intime, comme les
petits contes qui stimulent l’imagination, va caractériser
les différents sujets et leur donner une saveur spéciale.
Comme ce texte attachant de la poétesse libanaise Enaya Gabr,
Le paradis de ma mère, où elle fait resurgir l’univers
alternatif de l’image en relatant l’histoire d’une mère
passionnée par le 7e art et qui reconnaît que « s’il n’y
avait pas de cinéma, j’aurais été habituée à ma vie telle
qu’elle. C’est-à-dire je n’aurais pas témoigné d’une vie
autre, j’aurais été tuée, et achevée ».
Et en épousant un langage qui s’enchevêtre dans le
quotidien, Amkenah parie quand même sur la simplicité, en
essayant d’éviter le langage théorique — notamment dans le
domaine de l’espace et du temps en littérature — qui
distancie l’intellectuel de son lectorat. Et de là, le texte
devient à chaque fois une invention nouvelle basée sur
l’expérience personnelle et l’expérience de l’écriture. Même
si l’on recourt parfois à des traductions de textes de
références sur l’art de l’image comme ceux de Benedict
Anderson sur les communautés imagées, ou de Walter Benjamin
sur l’histoire de la photographie.
Ainsi, l’idée d’un entretien avec Chellet Al-Manial (le
groupement d’Al-Manial), qui inaugure le numéro, joue le
rôle d’une illustration de l’idée même de l’imaginaire. Il
s’agit de creuser dans les sources de l’imagination d’un
groupe d’amis qui ont vécu leur enfance au sein du Nil, sur
l’île de Manial Al-Roda. Une enfance passée au milieu de la
beauté, au bon vieux temps, celui de « l’air des années
soixante », tel est intitulé cet entretien, a certes
influencé ce groupe de six amis qui sont devenus plus tard :
le réalisateur Magdi Ahmad Ali, le peintre Adel Al-Siwy, le
scénariste Sami Al-Siwy, l’écrivain Galal Al-Guéméï,
l’avocat Amir Salem et le critique Mohsen Weifi. Ce dernier
ne peut s’empêcher de rappeler l’odeur des lieux qui restent
présents dans son imaginaire : « Il y avait des groupes
d’amis qui t’ont accompagné dans le chemin, d’autres qui ont
renoncé. L’odeur du Manial, c’est ces gens-là, le cinéma, le
Nil, jouer partout dans ces lieux, il n’y a pas de ruelle,
d’impasse où je n’ai pas joué de foot. Jusqu’à ce que j’aie
joué dans le groupe d’adultes du quartier. Manial reste dans
mon nez, dans mes yeux, il a un goût très spécial ». Ce
paradis de la classe moyenne dans les années 1950 et 60,
lieu stratégique au sein du Caire, métamorphosé aujourd’hui
par l’invasion de nouvelles classes et ayant perdu sa vue
sur le Nil, devient une parabole de tous les changements qui
traversent Le Caire.
Une sélection des textes recommandés sera impossible,
surtout si l’on ne cesse à chaque fois de révéler des
aspects nouveaux de l’imagination. Randa Chaath aborde par
exemple l’idée de la transformation de la photo en
imagination, Mohab Nasr s’arrête sur la colonisation par la
télévision, dont l’avènement « n’a pas mis fin au mythe,
mais lui a ôté seulement la sacralisation ». Amkenah nous
rassure qu’il existe encore de l’espace pour l’imagination.
Dina
Kabil