Littérature.
Hala Al-Badri
creuse dans le non-dit de la relation homme-femme, elle
révèle les sentiments de refoulement et de confusion d’un
premier flirt. Traduction de deux nouvelles tirées de son
recueil Qasr al-namla (le palais de la fourmi), GEBO 2007.
Flirt
Lorsque tu es tout simplement jeune, tu peux te laisser
prendre par les sentiments sans savoir de quoi ils
ressortent. Tu peux les laisser t’imprégner, les affronter
et te battre avec eux de front, t’y laisser couler en toute
quiétude. Maintenant, après toute cette vie, lorsque tu
frappes à ma porte avec ce désir dans les yeux, je sens que
je suis dans un ascenseur qui s’abat en toute vitesse,
tirant mon âme dans sa chute alors que mon cerveau reste en
alerte essayant de mesurer, de saisir les menus détails,
demandant clairement, analysant, en s’accaparant de réponses
au lieu d’être attentif aux signes du cœur, refusant ainsi
de se rendre avec délice. Et pourtant, une partie de moi a
laissé libre cours à ton désir, tapi à l’intérieur alors que
la première portière est en alerte et pose les questions,
remonte en arrière, restitue les dates, les chiffres et
essaye de se cantonner derrière les plus fortes barrières,
le cœur se jouant des faits, les décrivant « d’agréables,
d’ouverture vers un univers humain vaste ». Toutefois, ce
léger tremblement est bien visible, il bout tel un jet d’eau
chaud en plein désert, que l’on s’acharne à appeler « amitié
» lorsque les choses en viennent à l’intime et qu’il se met
à dire que c’est une rencontre entre deux âmes et que le
désir de toucher s’y mêle.
— Je veux te toucher.
Je restitue tes mots. Comment donc faire du toucher ta
première quête à ma porte ?
Comment fais-tu pour provoquer tous ces fronts, même les
plus implicites, pour les faire bouger malgré leur longue
histoire, leurs croyances, les conseils de grand-mères et
même ceux de la Mère Eve en personne afin de sauvegarder le
corps précieux dans un coquillage que ne peut déceler qu’un
plongeur chevronné qui s’aventure et met en péril sa vie
pour affronter l’inconnu.
— Qui es-tu ? Et pourquoi t’intéresses-tu à moi subitement
alors que nous avons été longtemps dans un même bateau ?
Qu’y a-t-il de nouveau ?
— C’est vrai. L’un d’entre nous regardait la mer alors que
l’autre avait les yeux fixés sur la plage, puis nous nous
sommes retournés pour affronter notre réalité. Lorsque je
t’ai connue dans cet affrontement, j’ai voulu te toucher. Il
ne t’est pas venu à l’esprit de m’étreindre ne serait-ce que
dans ton imagination ?
Je me perds dans des réponses que l’esprit n’avait pas
préparées. Mes idées se bousculent derrière la porte fermée
qui devient de plus en plus bouchée et devant laquelle je
reste silencieuse. Je me retourne de l’autre côté pour qu’il
ne s’aperçoive pas de ma confusion.
— Je ne pensais pas que tes sentiments étaient si ingénus.
Tu ne peux même pas me regarder ?
— Tu sais que ma vie s’est stabilisée depuis un moment.
Je ne sais pas comment le dialogue s’est poursuivi entre
nous et comment mon cerveau a su user de tous les
stratagèmes de fuite. J’y suis sortie essoufflée, reprenant
toutes ses questions qu’il imposait au milieu de notre
conversation d’ordre général. Il me prenait de court et je
me retrouvais désarçonnée. Il s’amusait comme un enfant. Je
l’ai porté malgré la conscience que j’avais depuis de
longues années que je n’avais pas besoin d’un homme.
Pourquoi donc cette confusion ? Est-ce un désir profond de
badiner qui pousse les sentiments à s’échauffer et une
certaine fierté que j’avais perdue avec les années ? Combien
avais-je su auparavant déjouer tous les rapprochements avec
une bravoure qui permettait de garder la dignité des deux
parties ? Pour ensuite me tourner vers lui, alors que je vis
pour un autre ? Et pourquoi lui ? Suis-je la somme de
parcours comme j’avais l’habitude de le dire en parlant des
autres et a-t-il touché en moi, lui, l’un de ces parcours ?
Quelque chose en moi prend plaisir à ses coups à ma porte,
bien que je les voies venir d’un autre temps, d’un temps
perdu. Est-ce un être d’un autre temps portant les masques
de temps révolus qui est venu ? Nous nous sommes rencontrés
et une partie de nous-mêmes s’est reconnue en l’autre alors
que l’autre est restée muette ?
— Tu accapares mon imagination. Cela ne te fait-il pas
quelque chose ?
Je ris en me protégeant derrière une façade et je lui
demande :
— Tu aimes bien les questions ? La question est une aventure
en elle-même.
— Un étendard qui ouvre la difficile route.
— Pourquoi ne parles-tu pas de toi ? Pose les questions
autrement. Pose-les à toi, d’abord.
— C’est un certain début. C’est vrai que je pense à toi,
lorsque je me retrouve seul. Qu’en est-il de toi ?
— Lorsque je suis préoccupée par un sujet commun à nous deux
et quelquefois par un simple hasard, je ne sais pas.
— Tu traverses mes mots bien que tu les comprennes
parfaitement. Et tu choisis de te taire.
— Pourquoi moi ?
— Lorsque j’ai vu ta dernière exposition, tu m’es apparue.
J’ai suivi la trace des lignes que tu traces avec adresse
sur la couleur. Je me suis approchée de toi et j’ai voulu te
toucher.
— Pourquoi me toucher ?
— C’est plus noble !! .
Impuissance
Je me réveillai terrorisée à 3 heures du matin au son du
téléphone. La voix de Samia, ma belle-sœur, me parvint de
Washington et me plongea dans une réelle frayeur. Je savais
que mon frère venait de subir avec succès une intervention
chirurgicale au cœur et qu’il était rentré chez lui, il y a
un jour, pour poursuivre sa convalescence. Angoissée, je lui
demandai de ses nouvelles. Elle dit : Il va bien et elle
s’excusa du décalage horaire de 8 heures entre Le Caire et
Washington. Je devins plus nerveuse et ne crus pas à ce
prétexte de différence d’horaire dont elle avait l’habitude
et qu’elle pratiquait en général pour faire coïncider ses
appels avec les journées du Caire. Je revins à la charge en
tremblant sans rien en montrer. J’insistai pour qu’elle
m’informât en toute simplicité de ce qui la faisait
souffrir. Je l’entendis pleurer alors qu’elle affirmait que
sa fille Rania, âgée de 12 ans, se faisait opérer
actuellement d’une appendicite. Bien qu’elle sache
pertinemment bien que c’est une intervention simple, elle
sentait le besoin d’être réconfortée par moi. Je savais ce
qu’elle avait endurée ces derniers temps à cause des crises
cardiaques en chaîne qu’avait subies mon frère. Comme il
était en convalescence, elle ne pouvait pas l’informer de
l’opération médicale de sa fille. Elle avait dit à mon frère
que le médecin avait prescrit à sa fille un tranquillisant
et qu’elle s’était endormie à l’hôpital où on l’avait
transportée après sa crise intestinale. Samia vivait cette
expérience toute seule dans un hôpital qu’elle ne
connaissait pas, dans une ville qu’elle ne connaissait pas
non plus. Elle ajouta : La peur et la solitude m’encerclent
de toutes parts et j’ai senti le besoin d’entendre ta voix.
Je la réconfortai alors que je me sentais sur le point
d’être envahi par la folie à cause de l’état d’impuissance
où je me trouvais. Mes nerfs me trahissaient contre mon
habitude dans ce genre de situation où je les maîtrisais
jusqu’à la résolution de la crise. J’avais besoin d’un
aéroport, d’un avion et d’une pause avec le temps à cet
instant même pour me retrouver à Washington à ses côtés. Je
hurlais sans me faire entendre et je sentais mon fragile
corps se rebeller de douleur. J’étendis mes bras de toutes
mes forces et j’entendis mes cellules se transformer. De
nombreux petits grains de chair firent leur apparition sur
mes mains dont pointaient de petites plumes qui
grandissaient à une vitesse effrayante pour se transformer
en os et s’étirer pour devenir deux fortes et solides ailes.
Je pris mon essor et le lieu fut parcouru rapidement alors
que le temps n’avait pas bougé. Je devins un petit oiseau
qui béquetait sur la fenêtre de mon frère Ossama dans sa
demeure en Virginie proche de Washington. Je l’aperçus dans
son lit couché en toute quiétude et à ses côtés, le
téléphone se mit à sonner. C’était sa femme qui prenait de
ses nouvelles et lui annonçait que le médecin avait permis à
sa fille de rentrer le soir chez elle et qu’elle allait
l’accompagner à la maison. Je me vis par la suite à ses
côtés dans une salle d’attente à côté de la salle
d’opération. Son visage s’éclaira lorsqu’elle m’aperçut.
Elle sécha ses larmes et m’accompagna au chevet de sa fille
qui avait subi son opération sans complications. Elle
dormait comme un petit ange. Nous fermâmes la porte et nous
discutâmes de nos affaires. Je me souvins de Rami, mon
neveu, et lui demandai de ses nouvelles. Elle dit : Il
s’amuse en ce moment avec son chien dans le jardin de notre
villa. Je prends de ses nouvelles par téléphone chaque fois
que je le peux. Je la quittai et allai le retrouver. Il
attendait le retour de sa sœur et racontait au chien son
absence et sa maladie. Je sentis à quel point c’était un
petit être fragile et doux dans un monde sauvage en
contradiction avec sa perception des choses. Je le pris dans
mes bras avec douceur. Il se demanda d’où venait cette
chaleur qui l’avait envahi tout d’un coup sans en connaître
la raison. Il ne se préoccupa pas plus de la question et se
laissa prendre à la chaleur de mes bras en s’endormant avec
le sourire … !
Traduction de Soheir Fahmi