Viol.
L’affaire de la fille-mère âgée de 11 ans continue de
susciter l’intérêt de toute l’Egypte. L’histoire de cette
gamine, violée en pleine journée, a secoué l’opinion
publique. Une opinion bien divisée, notamment dans son
quartier d’Al-Khoussous, à Qalioubiya. Reportage.
Hind et Mohamad,
une histoire sans fin
«
Je ne serai apaisée que si ce monstre est condamné à mort.
Ce châtiment m’aidera à retrouver ma dignité et à oublier,
peut-être, ce viol dont j’ai été victime », confie Hind,
élève en cinquième année primaire. Le visage hagard, la mine
bien triste, la petite Hind semble avoir grandi avant l’âge,
mais son regard candide reflète encore toute l’innocence
d’une gamine de 11 ans, malgré les rondeurs de son corps. Et
dire que dix mois auparavant, elle jouait encore à
cache-cache avec ses voisines. Aujourd’hui, elle est devenue
maman, la plus jeune d’Egypte. Enfermée dans sa modeste
maison constituée d’une seule pièce, elle n’ose plus sortir
dans la rue, tellement les regards d’autrui l’indisposent.
Du jour au lendemain, sa vie a été chamboulée. Souffrant
d’un malaise étrange, elle a dû quitter l’école, découvrant
prématurément son état de grossesse. Adieu le plaisir des
vacances puisque depuis son accouchement, Hind passe des
nuits blanches à calmer Mennatollah, son nourrisson, ou à
lui donner le sein. Sans aucune expérience, elle ne sait
comment la tenir dans ses bras et la dépose maladroitement
sur le grand lit qu’elle partage avec le reste de sa
famille. Sa mère la suit comme une ombre pour lui apprendre
les devoirs de la maternité. « C’est difficile de réveiller
une gamine plongée dans un profond sommeil et lui demander
d’allaiter son bébé. Pourtant, je n’ai pas le choix. Hind
est bien trop jeune pour assumer une telle responsabilité.
Cela me brise le cœur de la voir souffrir », dit la mère qui
essaie par tous les moyens de soutenir sa fille. Et
d’ajouter : « L’accouchement a été le moment le plus
difficile de ma vie. Hind criait de toutes ses forces, ne
pouvant supporter toutes les douleurs. J’avais peur de la
perdre et redoutais ce destin qui l’attendait ».
Quant
au père, il est encore sous le choc. Il s’est enfermé tout
un mois chez lui et a dû quitter son travail de peintre pour
se consacrer à la cause. « Je n’arrive pas à croire que ma
fille a subi un tel sort. C’est un véritable cauchemar que
vit toute la famille. Ma seule préoccupation, aujourd’hui,
est d’établir les droits de Hind. Mon quotidien est devenu
une série de déplacements vers le bureau de l’avocat, les
centres de psychanalyse pour ma fille, le dispensaire pour
les besoins de la petite Menna, les rendez-vous avec les
journalistes. Ma fille en a assez d’être le pantin des
médias, elle veut vivre en paix et recommencer sa vie sans
problèmes, ni mauvais souvenirs du passé », dit le père.
Le drame a eu lieu il y a 10 mois, alors que Hind se rendait
vers un centre de jeunesse situé non loin de la maison
familiale pour chercher son frère, un handicapé mental. Il
était 14 heures et il faisait très chaud ce jour-là. Les
rues du quartier d’Al-Khoussous, à Qalioubiya, étaient
presque vides. Derrière le centre de jeunesse se trouve un
terrain vague parsemé de quelques immeubles en construction.
Le frère de Hind avait l’habitude d’y jouer avec ses amis.
Le fantôme Mohamad Sami, un chauffeur de toc-toc (véhicule à
trois roues utilisé dans les régions rurales), a fait son
apparition dès que la gamine s’est engagée dans une ruelle.
« Il me poussait avec sa main pour m’obliger à le suivre. Et
quand j’ai refusé en essayant de crier ou de m’enfuir, il
m’a menacée avec son canif », relate Hind. Elle raconte que
le jeune homme avait réussi à l’entraîner vers un immeuble
en construction. Ouvrant un appartement au deuxième étage,
il l’a poussée violemment à l’intérieur. « Il n’y avait
qu’un canapé en bois et des sacs de ciment. Il m’a insultée
et m’a ordonné d’enlever mon pantalon. Ses yeux étaient
rouges, comme s’il était drogué. Je me suis déshabillée en
pleurant avec hystérie, puis il m’a violée. Son geste
terminé, il m’a menacée, me disant que si j’osais en parler
à quelqu’un, il n’hésiterait pas à me faucher avec son
véhicule. Il savait où me trouver puisque chaque jour à six
heures, je me rendais dans le quartier de Matariya pour
aller à l’école ».
Cinq
mois se sont écoulés au cours desquels Hind va souffrir
psychiquement et physiquement. Elle n’est plus la petite
fille pleine de gaieté et de vivacité. Dès qu’elle rentrait
de l’école, elle s’enfermait dans un mutisme total et ses
parents n’y prêtèrent aucune attention. Elle a commencé à
perdre de l’appétit et à ressentir des malaises. Au début,
sa mère pensait qu’il s’agissait de troubles pubertaires.
Hind avait eu ses règles quelques mois auparavant et le
gonflement de son ventre était probablement le signe d’un
dérèglement hormonal. Elle décide alors de l’emmener chez un
médecin. Ce dernier demande une échographie à sa fille.
Un grand choc pour la mère, qui apprend que sa fille est
enceinte de 5 mois sans savoir qui est le père du bébé. Elle
court porter plainte à la police. De son côté, le père tente
de contacter les parents du coupable pour consommer le
mariage avec la bénédiction du cheikh de la mosquée. « Le
père du jeune homme, profitant de ma situation de faiblesse,
n’a pas accepté ma proposition. Il pensait que j’allais me
taire pour ne pas salir la réputation de ma fille »,
explique Mohamad Eid, père de Hind. Par le biais d’un
avocat, il contacte un journaliste et décide d’ébruiter
l’affaire. Aujourd’hui, il semble avoir gagné la sympathie
et le soutien de toutes les associations féministes, des
médias et de l’opinion publique
Médisance et critiques
Ainsi, l’histoire de Hind et Mohamad a-t-elle réussi à
défrayer la chronique et à émouvoir les habitants de la
région d’Al-Khoussous. Depuis, cette contrée pauvre et
privée de beaucoup de services est devenue la destination
des journalistes. Or, cette large popularité dont jouit Hind
ne s’observe pas clairement dans son quartier où elle fait
l’objet de médisance et de critiques. Ce drame continue
d’animer de vives polémiques. Les uns, attendris par la
candeur et l’innocence de la petite fille, éprouvent de la
compassion pour elle. D’autres se sont rangés carrément du
côté de la famille du garçon qui risque la peine de mort
pour avoir kidnappé et violé cette fille. Tout le monde suit
attentivement les détails de ce procès. Un journal de
l’opposition a publié que l’ADN du bébé n’est pas conforme à
celui du père. Ce qui signifie que Mohamad n’est pas le
violeur. D’autres personnes ont adopté un discours plus
scientifique, assurant qu’il faut du temps pour obtenir un
résultat fiable. Selon Magued Saqr, médecin, il faut trois
mois pour s’assurer de sa précision et découvrir le père. Et
les accusations vont bon train, taxant le jeune homme de
drogué. Bien que Hind habite la région depuis 8 ans,
certains prétendent qu’elle est tombée enceinte de son
quartier natal, à Matariya. D’autres encore pensent que
cette affaire a été montée de toutes pièces. « Comment
aurait-il osé violer une fille de 11 ans pas du tout
aguichante ni provocante alors que dans la rue, des jeunes
filles aux accoutrements sexy auraient pu attirer son
attention ? », s’interroge une mère. Une autre tranche
considère la fille comme une victime facile. « Les
coupables, ce sont les parents qui ont laissé leur fille de
11 ans sortir seule », reprend une voisine. Certains se
posent même des questions : « Comment une mère ne
remarque-t-elle pas les changements qui s’observent sur le
corps de sa fille ? », lance une mère effrayée pour ses
enfants. D’autres mamans sont allées plus loin en faisant
passer des tests de grossesse à leurs filles pour avoir le
cœur net.
Une troisième catégorie estime que cette histoire n’est
qu’un moyen de gagner de l’argent ou d’acquérir de la
célébrité. Pour eux, le père de Hind tente de faire du
commerce aux dépens de la réputation de sa fille. « Le
gouverneur lui a fourni un appartement. Il a tiré profit de
sa tragédie », révèle un voisin du quartier. Cependant, tous
les habitants s’accordent à dire que si la fille a connu
cette expérience fâcheuse, ses parents doivent déménager
pour lui donner la chance de construire une nouvelle vie.
Du côté de chez l’accusé
Autre scène, autre image, du côté de chez l’accusé. La
famille de Mohamad est plongée dans une profonde tristesse.
Son père attend le dénouement du procès. Ce dernier, qui
exerce le métier de plombier, a perdu toute sa clientèle. «
Je suis censé rentrer dans toutes les maisons, aujourd’hui,
personne n’ose faire appel à mes services à cause de ce
scandale. Les gens ont peur de moi et partout on m’appelle
le père du monstre. Je n’arrive plus à gagner mon pain ni à
payer l’avocat, censé défendre mon fils », explique le père.
Quant à la mère, elle confie n’avoir plus le courage de
rencontrer ses amies à la mosquée. Ses parents se sont
déplacés exprès de la Haute-Egypte pour la consoler et lui
porter une aide matérielle. Incarcéré, Mohamad est pour le
moment privé de visite et même de recevoir de quoi manger. «
Les agents de police nous ont humiliés et même insultés. Qui
va nous dédommager si mon fils sort indemne de cette
histoire ? Et pourquoi nous traite-t-on de cette manière
alors qu’un prévenu est supposé être innocent jusqu’à preuve
du contraire ? », s’interroge Sami, le père de Mohamad. « Ce
cauchemar a porté atteinte à la réputation de la famille »,
dit la mère. Et d’ajouter, les larmes aux yeux : « Qui va
oser se marier un jour avec ma petite fille de 6 ans, alors
que mon fils est déjà considéré comme coupable avant même
son jugement ? J’accepte la sentence à condition qu’il ait
vraiment commis ce crime ».
Elle se tait un instant puis raconte qu’elle avait
accompagné son fils en Haute-Egypte pour rendre visite à sa
fiancée quand son père lui a téléphoné, lui demandant de
rentrer immédiatement car Mohamad est accusé dans une
affaire de viol. « Je suis issue d’une grande famille de
Haute-Egypte, habitant un village perdu et perché sur une
montagne. Mon entourage aurait pu le cacher et personne
n’aurait retrouvé ses traces. Cependant, Mohamad a refusé
d’échapper à son sort et a insisté pour être le lendemain à
9 heures du matin au commissariat de police. Le trajet a
duré 10 heures », se lamente la mère. Il a peut-être agi
ainsi pour épargner des désagréments à son père qui aurait
pu être harcelé par la police. « Même s’il a réfléchi de
cette manière, c’est la preuve qu’il n’est pas un mauvais
garnement », poursuit la mère tout en tenant à préciser que
Mohamad avait projeté de se marier au mois de juillet avec
sa cousine qui, depuis ce scandale, a rompu ses fiançailles.
Cependant, Aymane Kiraa, l’avocat de l’accusé, assure que
les analyses de l’ADN de la petite Mennatollah ne sont pas
conformes à celles de l’accusé, ce qui le rend alors
innocent et ouvre la probabilité d’un autre violeur. Mais
Selon Magued Saqr, médecin, il faut trois mois pour
s’assurer de la précision d’un tel test. L’avocat va plus
loin, assurant qu’un médecin légiste affirme que la jeune
Hind est en fait âgée de 16 ans et non de 11. De plus,
quatre témoins paraîtront à la barre le jour du jugement en
faveur de l’accusé. Ce qui bouleversera le procès. « Le
problème est qu’aujourd’hui, les médias ont mobilisé
l’opinion publique contre Mohamad, alors que je suis
convaincu de son innocence. Il faut que les journalistes
soient très prudents quand il s’agit de la vie d’une
personne et prennent en considération les deux parties »,
justifie Kiraa qui croit profondément à l’innocence de
l’accusé et s’est proposé de le défendre gratuitement.
Et entre deux camps sceptiques, le procès demeure une énigme
et seuls les nouveaux résultats de l’ADN mettront les choses
à jour. Le verdict du tribunal donnera alors son dernier mot
Chahinaz Gheith et Dina Darwich