Ghassan Salhab, figure de
proue du cinéma libanais émergent, impose l’évidence d’une œuvre accordée à son
pays en perte de sens. Pour en dire l’impalpable et lui redonner souffle.
Regard dans les limbes
Plus tard, on dira peut-être de
ses films qu’ils rendaient compte d’une certaine période historique. Il se
revendique de la périphérie d’auteurs qui, par un détour vagabond, cherchent à
cerner Beyrouth dans toute sa capacité d’absorption et de délitement. « Elle
contraint ses arpenteurs à se dépouiller de leurs bagages intellectuels et
éthiques avant de se fondre dans le creuset de ses contradictions, sa
complexité, son histoire nationale, surchargée, difficile à digérer »,
note-t-il.
Son histoire, ses rencontres, son
destin, son rapport aux autres. Sa vie est un roman ? Pas dupe. Loin de nous
asséner un flash-back ému sur son existence, avec des émois et un suspense
artificiels, il joue la carte de la sincérité, l’humilité, la lucidité. Les
souvenirs se bousculent, concassés dans une tentative de contrôle des assauts
de la mémoire, une plainte ironique contre une faculté à peindre qui se dérobe,
une mise à plat d’un sentiment d’égarement où le conduit un doute sur le réel.
Né dans une famille de riches
commerçants, dont les ancêtres se sont installés au Sénégal au milieu du XIXe
siècle, il grandit dans une Afrique radieuse et épanouie. Disposant à son gré
du temps, il apprend très tôt à scruter l’environnement, apprécier le cours
d’une nature grandiose. Un jour, son père lui procure une caméra super 8. Dès
lors, il s’emploie à enregistrer des images, racontant les histoires qu’il
invente, portées par le souffle chaud de la vie en Afrique. Un ami de son père,
possédant une salle de cinéma, l’invite une fois à découvrir les lieux : la
cabine de projection, le déroulement des images sur l’écran, les boîtes géantes
des pellicules. L’ambiance le charme, mais il était trop tôt pour en déduire
que ce prodige de l’image deviendra cinéaste. A treize ans, il sait débusquer
les œuvres de portée universelle de grands auteurs tels Dostoïveski, Tosltoï,
voire Taha Hussein et surtout Sonallah Ibrahim qu’il préfère à Naguib Mahfouz.
« Dans un mélange de proximité et de distance, Sonallah peint des destins et
croyances qui s’entrelacent, dans un décor parfois âpre, à mille lieues de la
carte postale. Il souffle là un vent épique, mélange d’archaïsme et de poésie
», précise Salhab. Mais voilà qu’il réintègre le Liban aux abords de la guerre
civile, qui le pourfend, dans les années 1970. Il venait d’avoir juste 17 ans,
et sa vie devient bouleversée par le grondement de la tornade tonitruante et
les conflits politiques et confessionnels. Cependant, nourri par les musiques
et les saveurs traditionnelles du pays du Cèdre, et par ses rêves guevaristes,
il aspire à des matins meilleurs. Hésite à faire le choix entre devenir
militant de gauche ou cinéaste. Il se soumet toutefois au besoin de déployer
les subtilités de la création pour s’interroger sur l’incertitude d’un présent
agité, guetté par la guerre. Cap donc sur
De ses ancêtres, il hérite le goût
du voyage. « Le voyage produit des voyageurs prêts à franchir la mer et le mur
qui les séparent d’eux-mêmes. De toutes parts, palpite l’horizon. On guette la
ligne miroitante. On sait que les yeux qui ne l’ont pas vue s’éteignent à
l’intérieur », souligne-t-il. Il fait la navette entre Beyrouth et
Accumulant les expériences, il
parvient à réaliser son premier court métrage, Moftah (clé), sur un personnage
qui rentre chez lui, mais ne trouve pas la clé de son appartement, et devient
ainsi contraint de déambuler dans les rues de Paris, toute la nuit. Puis acquis
à la conviction de maîtriser son art, il noue avec une question qui l’obsède,
inspiré de l’actualité libanaise. « Traquer le sentiment ambigu derrière les
postures, quelque chose à faire pour se sentir vivant ». Dans son premier long
métrage Beyrouth fantôme, il décrit les émanations parfaites d’un univers en
déclin, des personnages forcés de se pincer pour s’assurer que le monde était
encore là, derrière le décor de leurs codes alambiqués. A travers des figures
urbaines qui lui sont familières, l’auteur fouille dans les décombres d’une
ville, sans se départir d’une compassion pour les personnages, tentant de
comprendre ce qui s’agite derrière le rideau des explications bien pensantes et
de l’émotion générale. Le désarroi, la peur, l’incrédulité, tout cela il l’a
vécu en direct, par la fenêtre, sur les écrans de télévision qu’on trouve dans
ses films.
Il enchaîne avec Terra incognita,
deuxième film de sa trilogie sur Beyrouth, où il peint des personnages clivés,
affrontant la confusion. Tenus par les fils du cœur, de l’intuition et de
l’incommensurable dévoration intérieure qui provoquent abandons et absences
d’une mère patrie gagnée par la folie, jusqu’à en mourir. Là où la mémoire
collective cherche à simplifier, il cherche à remettre de la complexité. « Il
faut envisager la complexité, car les choses ne sont pas univoques. Quitte à
poser des questions parfaitement gênantes, difficiles à entendre, pénibles,
même petits cailloux coincés dans la chaussure ».
Ses récits fragmentés, heurtés,
rompent avec la narration classique, avec un début, des protagonistes motivés,
une cause et des effets, pour sonder l’envie de goûter à la poussière des
routes, au frisson du dehors, pour scander les colères et les dires des
individus hantés par un sentiment de perte, d’éclatement identitaire. Ils sont
les portails d’entrée du monde de Beyrouth et ses contradictions, sa
mélancolie, dans la fiction. Il n’hésite pas à emprunter au fantastique ses
codes pour scruter le sens que la ville semble avoir perdu. Fantastique,
pittoresque, n’est-ce pas propres à raviver un quotidien trop fade ? Le dernier
film de Salhab, Le Dernier homme, inspiré du mythe du vampire, transcrit une
ambiance de décadence, de désastre. « Oui, le désastre possède une puissance
érotique, un potentiel d’excitation trouble et primitif ». Le protagoniste l’y
éprouve avec plus ou moins de vigueur. Atteint d’une maladie inconnue, il
décline jusqu’à devenir le spectre de lui-même et le film se termine au moment
où il perd son humanité et se transforme en vampire. « Le sentiment de perte,
de désastre offre la possibilité de se sentir plus conscient, plus vivant mais
aussi de changer de vie. C’est un moment de rupture ». Le Je qui ne sait pas,
mais décrit, est une instance omniprésente chez cet auteur qui erre parmi les
êtres fantomatiques qui encombrent sa tête, s’efforçant de répondre aux
questions qui l’obsèdent. Ce dernier film est un modèle réduit de toute son
œuvre et de son thème récurrent, l’errance et le sentiment de perte dans un
monde à la dérive. Il cherche à faire revenir la vie, le monde à Beyrouth.
N’aura-t-il pas été le grand absent depuis longtemps de son histoire ? Le
monde, le sujet, le sens, l’histoire, le « référent », les repères éthiques et
philosophiques : pendant des décennies, ils auront été mis « entre parenthèses
» par une pensée mise en quarantaine.
« Avec l’idée de la création, je
me frotte au monde pour en capter le souffle, les énergies vitales ou
destructrices, tout ce qui pourrait le faire avancer, se métamorphoser ». Une
telle démarche est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de
résistance à tout ce qui tend à asservir la pensée, à l’aliéner.
A la manière d’un Voltaire qui
mène « sa campagne contre l’infâme », c’est-à-dire contre l’intolérance, il la
mène au nom du bonheur auquel chacun a droit. Il se dit amoureux d’une femme
qui s’occupe de lui, l’interroge sur ses motifs, le tourmente aussi. C’est une
belle femme dont il cache jalousement le prénom, mûre, qui le lave de ses maux
et le soulage. Il assiste, cependant désemparé, à la vie qui file à grande
vitesse. D’où son parti de prendre le temps de la regarder. « Si on regarde la
vie, elle cesse étrangement de couler, elle s’arrête et se fige dans le moment
capturé ». Donc pas d’effets de style, seule compte la vérité que transcrit un
choix du ralentissement de ses images, la lenteur qui s’avère parfois pesante.
Il a trouvé sa musique intrinsèque à la façon d’un poète qui ne vit que de cet
intime désaccord entre rythme et sens. Ce qui l’emporte au-delà d’une réalité
perturbée, troublante, c’est son humanité dans une irrépressible envie de
dépassement de soi. Appartenant à la constellation de ceux qui n’ont de pacte
qu’avec la liberté, il est désormais affranchi de tout pouvoir autre que ceux
de la poésie et de l’imaginaire, n’ayant pour frontières que celles de
l’esprit.
Amina Hassan
Jalons
1958 : Naissance à
1991 : Afrique
fantôme, court métrage.
1999 : De la séduction,
court métrage.
1998 : Beyrouth fantôme.
2002 : Terra incognita, présenté dans la section Un Certain regard du
Festival de
2006 : Le Dernier homme, présenté en Egypte à la Caravane du
cinéma euro-arabe de ce mois.