Al-Ahram Hebdo, Visages | Ghassan Salhab
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 11 au 17 avril 2007, numéro 657

 

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Visages

Ghassan Salhab, figure de proue du cinéma libanais émergent, impose l’évidence d’une œuvre accordée à son pays en perte de sens. Pour en dire l’impalpable et lui redonner souffle.
 

Regard dans les limbes

Plus tard, on dira peut-être de ses films qu’ils rendaient compte d’une certaine période historique. Il se revendique de la périphérie d’auteurs qui, par un détour vagabond, cherchent à cerner Beyrouth dans toute sa capacité d’absorption et de délitement. « Elle contraint ses arpenteurs à se dépouiller de leurs bagages intellectuels et éthiques avant de se fondre dans le creuset de ses contradictions, sa complexité, son histoire nationale, surchargée, difficile à digérer », note-t-il.

Son histoire, ses rencontres, son destin, son rapport aux autres. Sa vie est un roman ? Pas dupe. Loin de nous asséner un flash-back ému sur son existence, avec des émois et un suspense artificiels, il joue la carte de la sincérité, l’humilité, la lucidité. Les souvenirs se bousculent, concassés dans une tentative de contrôle des assauts de la mémoire, une plainte ironique contre une faculté à peindre qui se dérobe, une mise à plat d’un sentiment d’égarement où le conduit un doute sur le réel.

Né dans une famille de riches commerçants, dont les ancêtres se sont installés au Sénégal au milieu du XIXe siècle, il grandit dans une Afrique radieuse et épanouie. Disposant à son gré du temps, il apprend très tôt à scruter l’environnement, apprécier le cours d’une nature grandiose. Un jour, son père lui procure une caméra super 8. Dès lors, il s’emploie à enregistrer des images, racontant les histoires qu’il invente, portées par le souffle chaud de la vie en Afrique. Un ami de son père, possédant une salle de cinéma, l’invite une fois à découvrir les lieux : la cabine de projection, le déroulement des images sur l’écran, les boîtes géantes des pellicules. L’ambiance le charme, mais il était trop tôt pour en déduire que ce prodige de l’image deviendra cinéaste. A treize ans, il sait débusquer les œuvres de portée universelle de grands auteurs tels Dostoïveski, Tosltoï, voire Taha Hussein et surtout Sonallah Ibrahim qu’il préfère à Naguib Mahfouz. « Dans un mélange de proximité et de distance, Sonallah peint des destins et croyances qui s’entrelacent, dans un décor parfois âpre, à mille lieues de la carte postale. Il souffle là un vent épique, mélange d’archaïsme et de poésie », précise Salhab. Mais voilà qu’il réintègre le Liban aux abords de la guerre civile, qui le pourfend, dans les années 1970. Il venait d’avoir juste 17 ans, et sa vie devient bouleversée par le grondement de la tornade tonitruante et les conflits politiques et confessionnels. Cependant, nourri par les musiques et les saveurs traditionnelles du pays du Cèdre, et par ses rêves guevaristes, il aspire à des matins meilleurs. Hésite à faire le choix entre devenir militant de gauche ou cinéaste. Il se soumet toutefois au besoin de déployer les subtilités de la création pour s’interroger sur l’incertitude d’un présent agité, guetté par la guerre. Cap donc sur Paris, destination favorable pour cet homme dont l’unique activité est d’écrire des poèmes à des moments essaimés.

De ses ancêtres, il hérite le goût du voyage. « Le voyage produit des voyageurs prêts à franchir la mer et le mur qui les séparent d’eux-mêmes. De toutes parts, palpite l’horizon. On guette la ligne miroitante. On sait que les yeux qui ne l’ont pas vue s’éteignent à l’intérieur », souligne-t-il. Il fait la navette entre Beyrouth et Paris de 1975 à 2002, entre l’actualité libanaise et sa vie parisienne. Trente ans presque d’aventures intimes et professionnelles, de va-et-vient entre hier et aujourd’hui, popotes d’échos et pensées narquoises ou désabusées, c’est lui. « La guerre au Liban m’a appris à ne pas me cantonner dans des concepts rigides, à m’ouvrir à l’autre, à découvrir sa singularité, sans chercher en lui un écho de moi-même ». A l’autre bord, il apprend à savourer l’indépendance. « Paris m’a initié à l’autonomie individuelle et à celle de la pensée. Elle m’a insufflé un extraordinaire souffle poétique, enfonçant toutes les niaiseries des préjugés moraux et des idées reçues. C’en est fini du temps du mépris et des suffisances. Le monde est un vaste ensemble, dont les ramifications enlacent plusieurs cultures, continents, richesses ». A la manière des cinéastes de la Nouvelle Vague, il fait l’apprentissage de terrain du cinéma. Il fréquente la cinémathèque et les salles de cinéma où foisonnent des films de diverses provenances. Il prête aussi son don d’écriture à l’élaboration de scénarios de courts métrages de cinéastes français.

Accumulant les expériences, il parvient à réaliser son premier court métrage, Moftah (clé), sur un personnage qui rentre chez lui, mais ne trouve pas la clé de son appartement, et devient ainsi contraint de déambuler dans les rues de Paris, toute la nuit. Puis acquis à la conviction de maîtriser son art, il noue avec une question qui l’obsède, inspiré de l’actualité libanaise. « Traquer le sentiment ambigu derrière les postures, quelque chose à faire pour se sentir vivant ». Dans son premier long métrage Beyrouth fantôme, il décrit les émanations parfaites d’un univers en déclin, des personnages forcés de se pincer pour s’assurer que le monde était encore là, derrière le décor de leurs codes alambiqués. A travers des figures urbaines qui lui sont familières, l’auteur fouille dans les décombres d’une ville, sans se départir d’une compassion pour les personnages, tentant de comprendre ce qui s’agite derrière le rideau des explications bien pensantes et de l’émotion générale. Le désarroi, la peur, l’incrédulité, tout cela il l’a vécu en direct, par la fenêtre, sur les écrans de télévision qu’on trouve dans ses films.

Il enchaîne avec Terra incognita, deuxième film de sa trilogie sur Beyrouth, où il peint des personnages clivés, affrontant la confusion. Tenus par les fils du cœur, de l’intuition et de l’incommensurable dévoration intérieure qui provoquent abandons et absences d’une mère patrie gagnée par la folie, jusqu’à en mourir. Là où la mémoire collective cherche à simplifier, il cherche à remettre de la complexité. « Il faut envisager la complexité, car les choses ne sont pas univoques. Quitte à poser des questions parfaitement gênantes, difficiles à entendre, pénibles, même petits cailloux coincés dans la chaussure ».

Ses récits fragmentés, heurtés, rompent avec la narration classique, avec un début, des protagonistes motivés, une cause et des effets, pour sonder l’envie de goûter à la poussière des routes, au frisson du dehors, pour scander les colères et les dires des individus hantés par un sentiment de perte, d’éclatement identitaire. Ils sont les portails d’entrée du monde de Beyrouth et ses contradictions, sa mélancolie, dans la fiction. Il n’hésite pas à emprunter au fantastique ses codes pour scruter le sens que la ville semble avoir perdu. Fantastique, pittoresque, n’est-ce pas propres à raviver un quotidien trop fade ? Le dernier film de Salhab, Le Dernier homme, inspiré du mythe du vampire, transcrit une ambiance de décadence, de désastre. « Oui, le désastre possède une puissance érotique, un potentiel d’excitation trouble et primitif ». Le protagoniste l’y éprouve avec plus ou moins de vigueur. Atteint d’une maladie inconnue, il décline jusqu’à devenir le spectre de lui-même et le film se termine au moment où il perd son humanité et se transforme en vampire. « Le sentiment de perte, de désastre offre la possibilité de se sentir plus conscient, plus vivant mais aussi de changer de vie. C’est un moment de rupture ». Le Je qui ne sait pas, mais décrit, est une instance omniprésente chez cet auteur qui erre parmi les êtres fantomatiques qui encombrent sa tête, s’efforçant de répondre aux questions qui l’obsèdent. Ce dernier film est un modèle réduit de toute son œuvre et de son thème récurrent, l’errance et le sentiment de perte dans un monde à la dérive. Il cherche à faire revenir la vie, le monde à Beyrouth. N’aura-t-il pas été le grand absent depuis longtemps de son histoire ? Le monde, le sujet, le sens, l’histoire, le « référent », les repères éthiques et philosophiques : pendant des décennies, ils auront été mis « entre parenthèses » par une pensée mise en quarantaine.

« Avec l’idée de la création, je me frotte au monde pour en capter le souffle, les énergies vitales ou destructrices, tout ce qui pourrait le faire avancer, se métamorphoser ». Une telle démarche est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de résistance à tout ce qui tend à asservir la pensée, à l’aliéner.

A la manière d’un Voltaire qui mène « sa campagne contre l’infâme », c’est-à-dire contre l’intolérance, il la mène au nom du bonheur auquel chacun a droit. Il se dit amoureux d’une femme qui s’occupe de lui, l’interroge sur ses motifs, le tourmente aussi. C’est une belle femme dont il cache jalousement le prénom, mûre, qui le lave de ses maux et le soulage. Il assiste, cependant désemparé, à la vie qui file à grande vitesse. D’où son parti de prendre le temps de la regarder. « Si on regarde la vie, elle cesse étrangement de couler, elle s’arrête et se fige dans le moment capturé ». Donc pas d’effets de style, seule compte la vérité que transcrit un choix du ralentissement de ses images, la lenteur qui s’avère parfois pesante. Il a trouvé sa musique intrinsèque à la façon d’un poète qui ne vit que de cet intime désaccord entre rythme et sens. Ce qui l’emporte au-delà d’une réalité perturbée, troublante, c’est son humanité dans une irrépressible envie de dépassement de soi. Appartenant à la constellation de ceux qui n’ont de pacte qu’avec la liberté, il est désormais affranchi de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’ayant pour frontières que celles de l’esprit.

Amina Hassan

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Jalons

1958 : Naissance à Dakar.

1991 : Afrique fantôme, court métrage.

1999 : De la séduction, court métrage.

1998 : Beyrouth fantôme.

2002 : Terra incognita, présenté dans la section Un Certain regard du Festival de Cannes.

2006 : Le Dernier homme, présenté en Egypte à la Caravane du cinéma euro-arabe de ce mois.

 

 




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