Comment blâmer les dirigeants arabes ?
Mohamed Sayed Saïd
Vice-directeur du CEPS d’Al-Ahram
«
Tout le blâme retombe sur nous, nous, les dirigeants de la
nation arabe. Je vous invite à un nouveau début ». Un esprit
nouveau a émané du discours prononcé par le souverain
saoudien, le roi Abdallah, au cours de la séance
d’inauguration de la conférence du dernier sommet arabe de
Riyad. C’est le premier discours prononcé par une direction
arabe reconnaissant la responsabilité individuelle et
collective des innombrables erreurs qui ont poussé le monde
arabe vers le fossé actuel.
Bien que
le discours ne l’ait pas mentionné, sa structure a impliqué
la reconnaissance de la nécessité de fonder une certaine «
entité » pour superviser à quel point les dirigeants
respecteront la promesse d’entamer un « nouveau début ».
Sans
cette reconnaissance, l’engagement se transformera en un
discours littéraire dans lequel les dirigeants arabes se
donnent des charges dont ils peuvent se départir. Par
conséquent, cet engagement deviendra nul. Le roi Abdallah
s’est exprimé en toute sincérité. Il entendait tout ce qu’il
disait. Par conséquent, la supervision des actions des rois
et présidents arabes deviendra une partie indivisible de son
invitation à entamer un nouveau début. Dans les sociétés
démocratiques, ce sont les peuples qui supervisent leurs
dirigeants et qui leur demandent des comptes. Par conséquent,
ils décident de les réélire ou non. Partant, ce ne sont pas
seulement les dirigeants arabes qui sont à blâmer, mais
aussi leurs peuples.
Bien que
le souverain saoudien n’ait pas déclaré cette signification
supplémentaire, on la trouve implicitement dans son discours.
Le
discours reconnaît les erreurs pour lesquelles les
dirigeants méritent d’être blâmés. Cependant, il ne dit pas
ce que signifie exactement le blâme. Dans la langue arabe,
le blâme signifie la réprimande ou la responsabilité. Il est
difficile d’imaginer que le discours inaugural du sommet
portait ce premier sens. Le contexte du discours confirme
qu’il portait plutôt le second. En effet, il recherchait les
raisons de l’échec de l’unité arabe, promise par la Ligue
arabe à sa fondation en 1945, ainsi que les raisons du
désengagement aux devoirs indispensables pour que la nation
arabe détermine son destin par elle-même. Le fait qui a
permis aux forces extérieures de déterminer l’avenir de la
région.
C’est-à-dire que le blâme ici signifie la responsabilité.
Quand quelqu’un est blâmé pour avoir commis une erreur ou
pour avoir manqué à un devoir, ceci signifie qu’il en est
responsable. Partant, la reconnaissance du souverain
saoudien de la responsabilité des dirigeants arabes
représente un communiqué sincère et inhabituel dans le
discours politique arabe. Cependant, ceci signifie aussi que
personne ne demande de comptes aux dirigeants arabes. Par
conséquent, les erreurs se sont accumulées au point que nous
souffrons maintenant de conjonctures dramatiques. Il est
certain aussi que celui qui ne demande pas de comptes est à
son tour responsable, soit les peuples arabes.
Il
incombe à celui qui fait accéder au pouvoir une certaine
personne ou un gouvernement de lui demander des comptes. La
capacité des peuples à demander des comptes à leurs
dirigeants dépend à l’origine de leur capacité de les
choisir. Ce procédé deviendra possible lorsque les sociétés
arabes opteront pour la démocratie avec tous ses principes
et ses mécanismes, comme l’équité des citoyens,
l’indépendance de la justice et l’alternance du pouvoir par
des élections périodiques honnêtes. Aujourd’hui, l’absence
de la démocratie ou du gouvernement populaire élu demeure le
complexe des régimes politiques, voire de la formation
civilisationnelle et de la structure éthique des sociétés
arabes et islamiques. Si ces rois et présidents devaient
rendre des comptes, la civilisation arabe et islamique
n’aurait pas souffert des maladies dont elle n’a pas guéri
jusqu’à présent et n’aurait pas connu un recul, alors que le
monde entier a évolué. Par conséquent, il est tout à fait
logique que les plus développés et les plus forts
déterminent notre destin et dominent notre région, que ce
soit de l’extérieur ou de l’intérieur. Aujourd’hui, nous ne
perdons pas seulement les chances de développement et les
raisons de la force, nous perdons aussi nos terres et nos
droits. Bien plus, les occupants et les dominants nous
distribuent des rôles et des idées qui nous poussent à nous
entre-tuer. En effet, ils soulèvent des séditions
confessionnelles et des xénophobies ethniques et
culturelles. Nos pays sont alors devenus le foyer de la
violence et des crises comme le souverain saoudien y a fait
allusion dans son discours. C’est ce sur quoi les dirigeants
arabes doivent être blâmés, car ils en assument la
responsabilité ainsi que leurs peuples.
Le
souverain saoudien a décidé d’entamer un nouveau début. Il a
demandé à ses partenaires d’en faire de même. Dans ce
contexte, une question s’impose : Que signifie ce début ?
Tout d’abord, il convient de revoir la structure des
régimes, soit réviser la structure des Etats arabes actuels
et assumer la mission de leur transfert à la
démocratie. Seule la démocratie permettra aux Arabes de
reprendre les rênes de la situation et de mettre un terme à
l’hégémonie des forces extérieures. De plus, la démocratie
permettra de remédier à la question des divisions arabes que
le souverain saoudien a considérée comme l’une des
principales raisons de la crise actuelle du monde arabe.
Ce qui
se passe dans le monde arabe n’est pas seulement la
responsabilité des présidents et des rois. C’est aussi la
responsabilité des peuples. Ces derniers doivent contrôler
ce nouveau début. Bien plus, le nouveau début doit émaner
des peuples. Ce sont eux qui doivent demander des comptes et
qui doivent choisir les gouvernements, les dirigeants et
tous les responsables travaillant dans les postes des
services publiques. Ainsi, les peuples devront-ils demander
des comptes à la Ligue arabe, car c’est elle la responsable
du plus important service public, soit la restitution des
droits arabes pillés, surtout la Palestine et l’Iraq. En
Palestine, la situation est déplorable. Quant à l’Iraq, l’on
doit trouver une conception pour mettre un terme à
l’occupation illégitime et à la mettre en exécution à
travers une formule de solution arabe des aspects internes
et externes du conflit. Il incombe surtout aux peuples
arabes de contrer les incitations à la guerre civile et aux
actes de violences entre les chiites et les sunnites et à
demander des comptes à tous ceux qui y prennent part ou qui
y incitent, que ce soit en Iraq ou ailleurs.