La
pensée religieuse et la politique
Salama A. Salama
Dans
la plupart des pays arabes et musulmans, l’expérience de la
réforme politique et démocratique a été vouée à un échec
flagrant pour maintes raisons. Mais cet échec a
essentiellement résulté de la contradiction existante entre
les idées religieuses dominantes et la démocratie au sens
occidental et moderne du terme. Dans certains cas, la peur
qui a atteint des degrés d’hystérie à cause de l’emprise
exercée par les courants religieux représente un obstacle
face à la démocratie. A l’exception de l’expérience
iranienne qui continue sa lutte contre de nombreux pressions
et défis, certains régimes arabes ont essayé de se frayer
une voie et de parvenir à une formule ou, en d’autres termes,
à un compromis entre l’Etat civil et la référence religieuse.
Mais en vain. D’ailleurs, c’est une problématique que vivent
la plupart des pays arabes et l’Egypte où l’image n’est pas
suffisamment claire. Ce qui s’est répercuté sur l’expérience
du référendum sur les amendements constitutionnels. Lorsque
les hommes officiels de religion, qui sont le cheikh
d’Al-Azhar et le pape, se sont trouvés obligés d’utiliser
des concepts religieux pour soutenir le gouvernement. Les
courants islamiques, de leur côté, se sont élevés contre cet
appui. Nous avons eu l’occasion d’écouter le président
Khatami, qui était l’invité de l’écrivain Mohamad Hassanein
Heykal, faire une conférence éclairée de la nature de la
relation entre la pensée religieuse et la démocratie qui
rectifie de nombreux malentendus. Il estime que le
renouvellement de la pensée religieuse ne se réalisera pas
sans démocratie. Et vice-versa, la démocratie ne verra
jamais le jour dans le monde arabe et musulman sans un
renouvellement de la pensée religieuse. Si les réformateurs
religieux désirent vraiment avoir un rôle dans les causes
sociales et économiques, ils doivent accepter la démocratie
comme mode de gouvernance. Et ceci pour ne pas atteindre le
même stade de l’Occident, séparant complètement la religion
chrétienne de la démocratie. Et donc, les peuples arabes et
musulmans n’ont d’autres choix — selon Khatami — que de se
fondre et s’intégrer avec force dans le processus de
transfert vers la démocratie pour que les régimes en place
acquièrent la légitimité et la popularité nécessaires. Les
modèles de démocratie se multiplient et se diversifient
conformément aux tempéraments humains et aux arrière-plans
sociaux et historiques. Si la démocratie en Occident a tenté
sa chance et s’est engagée de plain-pied dans son expérience,
pour enfin aboutir à une démocratie libérale, il n’en
demeure pas moins que les peuples arabes et musulmans
pourraient emprunter d’autres voies, mais doivent en fin de
compte se plier à des principes incontournables. Avec en
priorité la nécessité que la « gouvernance » ou la
légitimité du pouvoir émane de la volonté libre du peuple.
Et qu’elle ne soit dictée ni par des considérations
élitistes, ethniques ni par le principe de majorité, élaboré
par les théologiens du pouvoir. Deux piliers essentiels sont
nécessaires : un pouvoir juridique indépendant et une presse
libre qui est l’expression d’une société civile ouverte. Une
société qui ne priverait en aucun cas une de ses minorités
de ses droits et de sa participation à la réforme.
Cette
lecture éclairée que nous apporte Khatami de l’expérience
iranienne, abstraction faite de ses réussites et échecs,
nous appelle à reconnaître que les visions de renouvellement
religieux chez nous sont toujours aussi rigides, voire
dépassées par le temps. Et c’est ce mal particulièrement qui
s’érige face à l’instauration d’une société civile en Egypte
et dans le monde arabe.