Initiative .
Chiffonniers le jour et comédiens
le soir, un groupe de jeunes n’a trouvé que l’art de la scène pour s’exprimer.
Ils se racontent par l’intermédiaire d’une pièce de théâtre. Reportage à
Manchiyet Nasser.
Jouer son malheur
Dans le quartier des zabbalines
(chiffonniers) à Manchiyet Nasser, en haut du
Autant de questions qui trottent
dans la tête de ces adolescents. « Nous sommes des zabbalines et fiers de
l’être. Nos parents aussi. Nous vivons de ce que nous rapporte le recyclage des
rebuts. La zébala (les ordures), c’est notre vie. En parallèle, nous aimons
l’art et tenons à nous exprimer à travers des œuvres théâtrales », explique
Romani Magdi, qui joue le rôle du diseur dans la pièce tout en ajoutant que,
bien que son travail consiste à faire du porte-à-porte pour ramasser les
ordures d’artistes célèbres, dont il connaît les adresses, il a constaté
qu’aucun ne lui a jamais adressé la parole ou lui a donné la possibilité de
s’exprimer. « Comme nous sommes sales, les gens ne dédaignent même pas nous
regarder », s’indigne-t-il. Et d’ajouter : « Mon souhait le plus cher est
d’arriver à travailler ma voix pour qu’elle puisse porter loin et ressembler à
En fait, la vie de Romani a changé
depuis qu’il fait du théâtre. Avant d’exercer cette activité, c’était la
routine pour lui. Chaque jour, il se lève à l’aube, attend la charrette qui
vient le chercher en haut de la colline, puis se dirige vers les rues et
ruelles de la capitale pour collecter les rebuts. A son retour au Moqattam avec
les membres de la famille, ils entament un autre travail, à savoir le triage
des ordures pour les classer par catégories. Tout d’abord, récupérer tout ce
qui peut servir à nourrir les bêtes, puis séparer les objets en verre, carton,
plastique, et les vêtements qu’ils revendent à des commerçants spécialisés. Son
travail terminé, il se retrouvait souvent dans la rue avec ses copains à ne
rien faire. Une oisiveté qui le dérangeait particulièrement. Depuis que
l’association L’Ame des jeunes leur a donné l’opportunité d’avoir des loisirs,
les jeunes ont trouvé dans le théâtre un moyen d’extérioriser leurs
souffrances. Chiffonniers la journée et comédiens le soir, une équation
délicate que tentent ces jeunes d’équilibrer. Mais qu’en est-il du réalisateur
qui a soulevé les ordures pour découvrir des comédiens en herbe ?
« Ces jeunes possèdent des dons
artistiques. C’est par hasard que j’ai découvert les talents de certains lors
d’un programme de développement dans ce quartier. Et même si je déploie
beaucoup d’efforts durant les répétitions pour qu’ils puissent apprendre leurs
rôles, l’idée mérite que je me donne tout ce mal. Ce programme leur permet de
s’épanouir, et c’est bien l’objectif de l’association », explique le
réalisateur Ali Samir, tout en ajoutant qu’il éprouve un véritable plaisir à
initier ces jeunes au théâtre. « J’arrive à obtenir la meilleure expression du
visage et à ressortir le meilleur d’eux-mêmes, alors que ces jeunes vivent dans
les pires des conditions ». Cette catégorie de gens marginalisée possède des
dons artistiques et un esprit créatif. Ambitieux, ils ont des rêves et espèrent
avoir plus d’égards. « Notre rencontre avec Ali Samir a été un beau hasard du
destin comme si elle nous était prédestinée », explique Soliman Adel. Talaat
Kamel, responsable de ces jeunes et directeur de l’école de recyclage, projette
d’emmener cette troupe au mois d’août pour donner un spectacle au Liban et dans
les camps de réfugiés palestiniens. Une occasion aussi pour initier les jeunes
Palestiniens au recyclage. « Notre association permet à ces chiffonniers d’être
pris dans leur engrenage quotidien, de s’épanouir et de créer des objets d’art
transformés des rebuts. Seul l’art peut permettre à ces chiffonniers de
transmettre un message au gouvernement, qui ne semble guère se soucier de nos
problèmes », souligne-t-il.
Concilier les deux vies
18h, c’est le rendez-vous sacré
dans la salle de théâtre. Un décor modeste orne la scène. Les jeunes se
pressent pour se mettre en place. Personne n’est en retard. Même s’ils sont
éreintés par le travail de la journée, ils ne rateraient pour aucune raison la
séance de répétition. Bien difficile de constater au premier abord qu’il s’agit
là de jeunes chiffonniers. Vêtus de jeans et de tee-shirts bien propres, les
cheveux plaqués de gel, on a l’impression que c’est un jour de fête pour eux. «
Dès que je rentre du travail, je m’empresse d’enlever mes vêtements sales, de
prendre une douche et d’enfiler mes plus beaux vêtements pour me diriger vers
la salle de théâtre où je sens que je suis une autre personne », confie Mina,
un fan du célèbre acteur Mohamad Sobhi. Très jeune, ce garçon s’amusait à faire
du tam-tam à l’aide de bouteilles en plastique tout en déclamant des tirades de
l’une des pièces de Sobhi.
En effet, il s’agit bien d’une
représentation d’un nouveau genre : la pièce a été jouée à deux reprises, une
fois au Collège de La Salle et la deuxième fois à la bibliothèque Moubarak,
dans le quartier de Guiza. Et prochainement, ce spectacle sera donné au nouveau
souk d’Al-Fostat. Le réalisateur ne cesse de donner des conseils. « Je veux de
la concentration, rien ne doit vous troubler même si le toit de la salle tombe
sur vos têtes. Le tract ne doit pas vous effrayer une fois en train de jouer,
il passera ». Les jeunes commettent quelques bévues par manque de
professionnalisme, mais Ali, le réalisateur, ne se montre pas trop rigoureux
avec eux. La troupe déploie des efforts considérables pour mener à bien sa
mission, à savoir faire comprendre aux gens la vie des zabbalines depuis 50
ans, pour la plupart originaires de Sohag, Minya et Assiout. Et ce, à travers
l’histoire de Eriane, un paysan qui a quitté Deir Tassa, à Assiout, pour Le
Caire. Parti vers l’aventure, dans l’espoir de faire fortune, il est entré dans
le tourment de la grande ville, de ses déchets et ignorait tout du métier de
chiffonniers. A l’époque, on se servait des rebuts pour faire cuire les fèves
et réchauffer les fours et les bains populaires. Avec l’apparition des réchauds
à pétrole, puis plus tard le gaz, on a cessé de se servir des rebuts. L’idée
est donc venue à Eriane de ramasser les poubelles et de recycler les déchets et
de faire de l’élevage de porcs. Un recyclage qui permet de trier le plastique
des matières solides tels le bronze, l’aluminium et le plomb, ainsi que le
carton, pour les revendre. Alors a commencé un véritable exode des gens des
Wahat. On les appelait les Wahiya, des Oasiens venus de Kharga, Dahkla ou
Farafra. Des gens avec leurs ânes et leurs chèvres avec leurs traditions
millénaires. Et l’histoire de Eriane a suivi un autre cours. Se déplaçant de
Ezbet Al-Ward vers plusieurs quartiers du Caire et obligés à s’installer au
Moqattam en 1969 suite à la décision du gouverneur du Caire qui voulait
éloigner tous les chiffonniers du centre, ils ont construit leurs chaumières,
les zarayebs, des espaces servant de demeure, mais aussi de lieu de travail.
Lémmi al-khalagat ya Mastoura.
Mechwar wen katab aleina (ramasse tes effets Mastoura, c’est notre destin
d’être ainsi déplacés). La pièce raconte aussi leurs déboires lorsqu’un grand
morceau de roc est tombé de la falaise et a coûté la vie à plusieurs d’entre
eux. Sarkhet Eriane (l’appel d’un démuni) n’est que le cri de détresse de cette
tranche de la population qui se rebelle face à ses conditions de vie. La pièce
tire à sa fin lorsque les jeunes manifestent leur refus devant l’arrivée
d’entreprises privées de collecte d’ordures, venues leur voler leur unique
gagne-pain. Adham, qui joue le rôle de Eriane, a fait déjà un voyage en
Angleterre pour un échange d’expériences dans le domaine du recyclage. Il
confie que les chiffonniers égyptiens sont meilleurs recycleurs que les Londoniens.
« Pourquoi l’Etat a-t-il fait appel à des entreprises étrangères qui n’ont pas
été capables de faire le tiers du travail que nous faisons ? », s’indigne Adham
tout fier de clamer son statut de chiffonnier et de comédien. Il ne cesse de
répéter aux plus vieux qu’il connaît par cœur l’histoire de ses ancêtres comme
s’il l’avait vécue lui-même. « Ces immondices représentent tout pour nous : nos
ambitions, notre histoire et notre richesse », conclut Adham, dont le plus
grand souhait est que la troupe soit parrainée par l’Etat pour donner ce
spectacle dans l’un des grands théâtres du Caire.
Chahinaz Gheith