Al-Ahram Hebdo, Livres | Quand repentance rime avec nuance
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 11 au 17 avril 2007, numéro 657

 

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Témoignages . Dans le récit autobiographique de Khaled Al-Barri, La terre est plus belle que le paradis, la prison n’est qu’un passage obligé pour ce jeune islamiste égyptien. Qui raconte son parcours sans jamais céder au sensationnel.  

Quand repentance rime avec nuance 

Dix jours passés dans les camps de la Sûreté centrale à Assiout, dans une cellule de 4 m2 qu’il partage avec un autre détenu, des nuits d’interrogatoire, hantées par les cris des torturés, puis départ pour la prison de Tora au Caire, où il se retrouve, au bout d’un voyage de 12 heures, dans une autre cellule, cette fois avec quatre détenus. La mauvaise nourriture, l’humidité, l’ostracisme des autres prisonniers de la Gamaa qui lui reprochent un attachement trop viscéral à sa famille. Minutieusement, Al-Barri cherche à retracer ses sentiments lorsqu’il se retrouve pour la première fois, à 19 ans, enfermé entre quatre murs. Un ton qui rend bien compte du caractère presque routinier de l’expérience, sans toutefois la banaliser. Car « la prison » (4e et dernière partie de son récit), cette « déprivation totale de l’espace, du temps, des lieux » (p. 10), n’est en fait, dans le récit d’Al-Barri, qu’un passage obligé, prévisible, dans le parcours de cet islamiste ordinaire.

Parce que c’est bien l’histoire d’un citoyen lambada que conte Al-Barri. Né à Assiout dans une famille de la classe moyenne et « moderne » — il y a dans la bibliothèque du père des romans de Tewfiq Al-Hakim —, Al-Barri est paradoxalement attiré par le brio des prêcheurs de la Gamaa islamiya. Il se familiarise petit à petit avec la prose de Sayed Qotb, relit le Coran et la sunna à la lumière de l’exégèse de ce dernier, manie de mieux en mieux les arguments du fiqh islamiste. Il rejoint la Gamaa, et à 16 ans, il est nommé « Prince des Frères lycéens à Assiout » (p. 31).

Dans ce récit qu’il écrit plus de dix ans après les faits, Al-Barri s’attache à décrire le plus honnêtement possible les sentiments complexes qui agitaient le jeune apprenti islamiste de l’époque. Il décrit les rapports de pouvoir, au sein du groupe et par rapport à l’extérieur. Il raconte comment il s’impose petit à petit comme le représentant de la Gamaa dans son quartier, au lycée, à l’université. Comment la « différenciation » (Al-Tamayouz, partie 2) soude le clan des « meilleurs », ceux qui maîtrisent des références ignorées de la masse plongée dans une Jahiliya pré-islamique, investit le militant islamiste d’une autorité morale lui octroyant le droit de décider ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Al-Barri met ainsi à nu des mécanismes qui s’imposaient petit à petit. On apprend ainsi comment il s’évertuait à imposer la non mixité, comment ses remontrances ont participé à la généralisation d’une tenue vestimentaire et d’un comportement de plus en plus prudes.

Evidemment, les exigences démesurées de ce type de conduite ne vont pas sans provoquer des questionnements et des malaises ; dans la troisième partie de son récit Al-Jins (le sexe), il avoue les innombrables « manquements » à la règle dont il se rendait coupable en se masturbant, en épiant à travers les interstices des volets les filles des voisins dans leur intimité.

Déstabilisé par les interdits moraux, Al-Barri l’était aussi par certaines actions de la Gamaa. Il raconte ainsi son aversion pour la violence, son malaise quand ses compagnons contaient leurs faits d’armes contre des chrétiens qui s’étaient à leurs yeux rendus coupables d’irrespect aux musulmans.

Ce sont peut-être ces réticences spontanées qui ont enclenché le processus d’éloignement ; ou ses fréquentes hésitations face au choix de l’engagement, les risques encourus, le prix à payer à divers moments de sa scolarité, l’opposition de sa famille, agacée par le changement de tenue vestimentaire (barbe et galabiya courte sur pantalon ample). Ou peut-être la perte de cohérence interne de la Gamaa après l’arrestation de ses dirigeants, les accusations d’homosexualité et de pédophilie qui circulaient dans ses rangs.

Le texte ne le dit pas clairement, ni ne décrit en détail la manière dont il quitte la Gamaa. Ce n’est que plus tard qu’il retournera à la bibliothèque de son père et découvrira « le plaisir du doute ». Un processus qui le mènera à publier son expérience, chez Dar Al-Nahar à Beyrouth, en 2002.

L’on se souvient des récits d’islamistes diffusés aux heures de grande écoute, où le « repenti », anéanti, était de fait amené à renier sa propre histoire en racontant des anecdotes spectaculaires ou sanguinaires, isolées de tout contexte. Le récit de Khaled Al-Barri est différent ; car s’il comporte évidemment une part de condamnation implicite, impliquée par le nouveau positionnement de l’auteur, qui tente peut-être même une forme de repentance, ce récit permet surtout de lui donner une plus grande intelligibilité à son histoire personnelle. Le détachement de ton chez l’auteur, les multiples détails qu’il se force à dire et qui dessinent un contexte, lui permettent de se raconter sans renier l’adolescent qu’il était. La retenue qu’il s’impose dans son récit n’en a cependant pas empêché une commercialisation tapageuse. L’éditeur de la traduction française annonce ainsi « une confession inouïe qui permet d’entrer dans le cerveau, le cœur, la peau d’un fou de Dieu ». Cela n’enlève rien à l’intérêt de ce témoignage, enfin rendu disponible au lecteur égyptien après sa réédition chez Merit.

Dina Heshmat

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Khaled Al-Barri, Al-Dounia agmal min al-ganna. Sirat ossouli masri (la terre est plus belle que le paradis, Parcours d’un fondamentaliste égyptien), J-C Lattès, 2002) Merit, 2006, 130 p.

 

 




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