Témoignages .
Dans le récit autobiographique de Khaled Al-Barri, La terre
est plus belle que le paradis, la prison n’est qu’un passage
obligé pour ce jeune islamiste égyptien. Qui raconte son
parcours sans jamais céder au sensationnel.
Quand
repentance rime avec nuance
Dix
jours passés dans les camps de la Sûreté centrale à Assiout,
dans une cellule de 4 m2 qu’il partage avec un autre détenu,
des nuits d’interrogatoire, hantées par les cris des
torturés, puis départ pour la prison de Tora au Caire, où il
se retrouve, au bout d’un voyage de 12 heures, dans une
autre cellule, cette fois avec quatre détenus. La mauvaise
nourriture, l’humidité, l’ostracisme des autres prisonniers
de la Gamaa qui lui reprochent un attachement trop viscéral
à sa famille. Minutieusement, Al-Barri cherche à retracer
ses sentiments lorsqu’il se retrouve pour la première fois,
à 19 ans, enfermé entre quatre murs. Un ton qui rend bien
compte du caractère presque routinier de l’expérience, sans
toutefois la banaliser. Car « la prison » (4e et dernière
partie de son récit), cette « déprivation totale de l’espace,
du temps, des lieux » (p. 10), n’est en fait, dans le récit
d’Al-Barri, qu’un passage obligé, prévisible, dans le
parcours de cet islamiste ordinaire.
Parce
que c’est bien l’histoire d’un citoyen lambada que conte Al-Barri.
Né à Assiout dans une famille de la classe moyenne et «
moderne » — il y a dans la bibliothèque du père des romans
de Tewfiq Al-Hakim —, Al-Barri est paradoxalement attiré par
le brio des prêcheurs de la Gamaa islamiya. Il se
familiarise petit à petit avec la prose de Sayed Qotb, relit
le Coran et la sunna à la lumière de l’exégèse de ce
dernier, manie de mieux en mieux les arguments du fiqh
islamiste. Il rejoint la Gamaa, et à 16 ans, il est nommé «
Prince des Frères lycéens à Assiout » (p. 31).
Dans ce
récit qu’il écrit plus de dix ans après les faits, Al-Barri
s’attache à décrire le plus honnêtement possible les
sentiments complexes qui agitaient le jeune apprenti
islamiste de l’époque. Il décrit les rapports de pouvoir, au
sein du groupe et par rapport à l’extérieur. Il raconte
comment il s’impose petit à petit comme le représentant de
la Gamaa dans son quartier, au lycée, à l’université.
Comment la « différenciation » (Al-Tamayouz, partie 2) soude
le clan des « meilleurs », ceux qui maîtrisent des
références ignorées de la masse plongée dans une Jahiliya
pré-islamique, investit le militant islamiste d’une autorité
morale lui octroyant le droit de décider ce qui se fait et
ce qui ne se fait pas. Al-Barri met ainsi à nu des
mécanismes qui s’imposaient petit à petit. On apprend ainsi
comment il s’évertuait à imposer la non mixité, comment ses
remontrances ont participé à la généralisation d’une tenue
vestimentaire et d’un comportement de plus en plus prudes.
Evidemment, les exigences démesurées de ce type de conduite
ne vont pas sans provoquer des questionnements et des
malaises ; dans la troisième partie de son récit Al-Jins (le
sexe), il avoue les innombrables « manquements » à la règle
dont il se rendait coupable en se masturbant, en épiant à
travers les interstices des volets les filles des voisins
dans leur intimité.
Déstabilisé par les interdits moraux, Al-Barri l’était aussi
par certaines actions de la Gamaa. Il raconte ainsi son
aversion pour la violence, son malaise quand ses compagnons
contaient leurs faits d’armes contre des chrétiens qui
s’étaient à leurs yeux rendus coupables d’irrespect aux
musulmans.
Ce sont
peut-être ces réticences spontanées qui ont enclenché le
processus d’éloignement ; ou ses fréquentes hésitations face
au choix de l’engagement, les risques encourus, le prix à
payer à divers moments de sa scolarité, l’opposition de sa
famille, agacée par le changement de tenue vestimentaire (barbe
et galabiya courte sur pantalon ample). Ou peut-être la
perte de cohérence interne de la Gamaa après l’arrestation
de ses dirigeants, les accusations d’homosexualité et de
pédophilie qui circulaient dans ses rangs.
Le texte
ne le dit pas clairement, ni ne décrit en détail la manière
dont il quitte la Gamaa. Ce n’est que plus tard qu’il
retournera à la bibliothèque de son père et découvrira « le
plaisir du doute ». Un processus qui le mènera à publier son
expérience, chez Dar Al-Nahar à Beyrouth, en 2002.
L’on se
souvient des récits d’islamistes diffusés aux heures de
grande écoute, où le « repenti », anéanti, était de fait
amené à renier sa propre histoire en racontant des anecdotes
spectaculaires ou sanguinaires, isolées de tout contexte. Le
récit de Khaled Al-Barri est différent ; car s’il comporte
évidemment une part de condamnation implicite, impliquée par
le nouveau positionnement de l’auteur, qui tente peut-être
même une forme de repentance, ce récit permet surtout de lui
donner une plus grande intelligibilité à son histoire
personnelle. Le détachement de ton chez l’auteur, les
multiples détails qu’il se force à dire et qui dessinent un
contexte, lui permettent de se raconter sans renier
l’adolescent qu’il était. La retenue qu’il s’impose dans son
récit n’en a cependant pas empêché une commercialisation
tapageuse. L’éditeur de la traduction française annonce
ainsi « une confession inouïe qui permet d’entrer dans le
cerveau, le cœur, la peau d’un fou de Dieu ». Cela n’enlève
rien à l’intérêt de ce témoignage, enfin rendu disponible au
lecteur égyptien après sa réédition chez Merit.
Dina
Heshmat