Témoignages
.
Le poète
syrien Faraj
Bayrakdar,
né à
Homs en 1951, évoque
ses
années
d’incarcération dans les
geôles
syriennes, pour briser le
mur du
silence. Le
témoignage peut
être une
délivrance.
Abattu
mais pas
vaincu
Instants
de sang et de souvenirs.
Faraj
Bayrakdar a vu trop de
choses pour les
taire. Après 14
ans de
détention dans les
prisons syriennes
et environ six
ans depuis
sa
libération le 16 novembre
2000, il
publie Khéyanat al-logha
wal samt
(trahison de parole et de
silence) où le
poète et militant
politique se
présente en
témoin. Il
livre le
témoignage de quelqu’un
qui a du
plomb dans
l’estomac et qui
veut
absolument s’en
décharger,
soit pour que les
autres le
sachent, soit pour
tourner la page et
pouvoir vivre «
véritablement ». On
apprend
qu’il avait
quitté
sa
fille à
l’âge de 3
ans, qu’il
lui
interdisait de l’appeler
papa, pendant ses
années de
fuite et de déguisement,
et qu’en
sortant de prison il
ne sait
pas vraiment
quel genre de
père il
a été
jusque-là. Détenu en mars
1987 pour son activisme au
sein du
Parti
communiste, il a
été
condamné à 15
ans de
travaux forcés,
mais a eu
quand même
la « chance » d’être libéré 14
mois avant
d’avoir
purgé sa
peine,
ayant été
gracié par le chef
d’Etat !
Si
comme exergue de son
quatrième
recueil de poèmes (Ni
vivant, ni mort, Editions Al
Dante, 1998), il
avait
écrit
: « La liberté qui
est en nous
est plus forte
que les prisons
à
l’intérieur desquelles
nous sommes
», son témoignage
récent ne
dissipe pas
une amertume
peu guérie.
On ne
retrouve pas le même ton
railleur avec
lequel il
a taquiné
sa mère,
à la
prononciation du
verdict : «
Tu as passé plus de 30 ans
à
m’apprendre que
l’honneur de
l’homme est
sa parole.
Tu est
contente
maintenant du
résultat
?! ».
L’homme
avoue à
la fin du
livre qu’il en
est
sorti, la
tête haute mais
l’âme
peinée. Loin d’être sain
et sauf.
« Ils
m’ont
humilié plus que
tu ne
le devines, et
je n’y
pouvais
rien ».
Certains
passages sont
une description
sèche et
minutieuse des
méthodes et
outils de la torture.
C’est
carrément le
prisonnier qui
parle. A
d’autres moments,
il
s’en moque.
La vie en bagne
ressemble à
une commune de femmes
orientales
: papotage, oppression,
plainte,
commérage et affection. Les cris
et
gémissements ne
manquent pas
aussi parmi
les compagnons de cellule,
solidaires
jusqu’à la mort et prêts
parfois à
s’entretuer
jusqu’à l’hystérie. On
tourne la
réalité en dérision,
confectionne de
l’encre à
partir du
thé et
de pelure
d‘oignon, donne des
sobriquets aux geôliers
dont l’un
leur
laissait des fruits et
friandises … « On reconnaissait
les soldats
à leurs
chaussures.
Celui aux petites chaussures
noires bien
cirées
n’était pas mal,
il
semblait parfois
nous
éprouver une
certaine
sympathie.
L’autre aux
chaussures grotesques et sales,
il jouait
sans doute au
karaté et
exerçait ses aptitudes
contre nous
de manière
stupide ». Un vide se
creusait tous les
jours en
lui, et les séquences
d’humiliation se
perpétuaient
: un vieux
prisonnier
devait lécher les
bottes de son
gardien, un
autre a été
obligé
d’avaler une
souris
morte sans mâcher car
il a osé
faire une
grève de la faim, le
tapage des
portes signifiait un
état de mort en
taule … « Sans offense,
n’importe
quel prisonnier
pouvait
facilement blasphémer un
prophète,
sachant qu’historiquement
le châtiment qui
lui est
inculqué ne
dépasse pas 260 flagellations ».
Les prisonniers
en bavaient.
Lui,
il
n’en est pas
sorti
vainqueur, mais son
problème
existentialiste est
qu’il ne
se laisse pas
avoir, « il
est incapable
d’adopter
une attitude de vaincu »,
dit-il. La
poésie vient
souvent à
sa
rescousse, en première
astuce de
défense. C’est
ce
qui lui inspire de belles images
pour décrire un
réel atroce,
sordide et
absurde pour ne pas dire
plus. « Enfant, mon
imagination pourchassait
l’infini …
elle vagabondait
à droite
et à gauche
jusqu’à s’épuiser de
satisfaction. (…) En prison, tout
chancelle. (…)
Ils tentent
d’effacer ton passé avec
leurs
chaussures, et avec tes
dents et tes
griffes, tu
tentes de
t’accrocher au temps, à
l’espace et aux
rêves ». Ou
encore : « La
lune … on
l’apercevait quelquefois
par mois,
lorsqu’elle atteignait
les œils-de-bœuf,
l’un après
l’autre, de quoi nous
permettre de
lui
transmettre nos messages
et nos
conseils ». Dès
sa
sortie de prison, Faraj
Bayrakdar
cherche parfois refuge
dans un silence
éloquent,
n’éprouvant aucune
envie de
prononcer un mot pour le reste
de sa vie.
D’autres fois,
il
est pris
par un besoin urgent de
parler à
n’en plus
finir.
Dalia
Chams