Al-Ahram Hebdo, Livres | Abattu mais pas vaincu
  Président Salah Al-Ghamry
 
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 Semaine du 11 au 17 avril 2007, numéro 657

 

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Témoignages . Le poète syrien Faraj Bayrakdar, à Homs en 1951, évoque ses années d’incarcération dans les geôles syriennes, pour briser le mur du silence. Le témoignage peut être une délivrance.  

Abattu mais pas vaincu 

Instants de sang et de souvenirs. Faraj Bayrakdar a vu trop de choses pour les taire. Après 14 ans de détention dans les prisons syriennes et environ six ans depuis sa libération le 16 novembre 2000, il publie Khéyanat al-logha wal samt (trahison de parole et de silence) le poète et militant politique se présente en témoin. Il livre le témoignage de quelqu’un qui a du plomb dans l’estomac et qui veut absolument s’en décharger, soit pour que les autres le sachent, soit pour tourner la page et pouvoir vivre « véritablement ». On apprend qu’il avait quitté sa fille à l’âge de 3 ans, qu’il lui interdisait de l’appeler papa, pendant ses années de fuite et de déguisement, et qu’en sortant de prison il ne sait pas vraiment quel genre de père il a été jusque-là. Détenu en mars 1987 pour son activisme au sein du Parti communiste, il a été condamné à 15 ans de travaux forcés, mais a eu quand même la « chance » d’être libéré 14 mois avant d’avoir purgé sa peine, ayant été gracié par le chef d’Etat !

Si comme exergue de son quatrième recueil de poèmes (Ni vivant, ni mort, Editions Al Dante, 1998), il avait écrit : « La liberté qui est en nous est plus forte que les prisons à l’intérieur desquelles nous sommes », son témoignage récent ne dissipe pas une amertume peu guérie. On ne retrouve pas le même ton railleur avec lequel il a taquiné sa mère, à la prononciation du verdict : « Tu as passé plus de 30 ans à m’apprendre que l’honneur de l’homme est sa parole. Tu est contente maintenant du résultat ?! ».

L’homme avoue à la fin du livre qu’il en est sorti, la tête haute mais l’âme peinée. Loin d’être sain et sauf. « Ils m’ont humilié plus que tu ne le devines, et je n’y pouvais rien ».

Certains passages sont une description sèche et minutieuse des méthodes et outils de la torture. C’est carrément le prisonnier qui parle. A d’autres moments, il s’en moque. La vie en bagne ressemble à une commune de femmes orientales : papotage, oppression, plainte, commérage et affection. Les cris et gémissements ne manquent pas aussi parmi les compagnons de cellule, solidaires jusqu’à la mort et prêts parfois à s’entretuer jusqu’à l’hystérie. On tourne la réalité en dérision, confectionne de l’encre à partir du thé et de pelure d‘oignon, donne des sobriquets aux geôliers dont l’un leur laissait des fruits et friandises … « On reconnaissait les soldats à leurs chaussures. Celui aux petites chaussures noires bien cirées n’était pas mal, il semblait parfois nous éprouver une certaine sympathie. L’autre aux chaussures grotesques et sales, il jouait sans doute au karaté et exerçait ses aptitudes contre nous de manière stupide ». Un vide se creusait tous les jours en lui, et les séquences d’humiliation se perpétuaient : un vieux prisonnier devait lécher les bottes de son gardien, un autre a été obligé d’avaler une souris morte sans mâcher car il a osé faire une grève de la faim, le tapage des portes signifiait un état de mort en taule … « Sans offense, n’importe quel prisonnier pouvait facilement blasphémer un prophète, sachant qu’historiquement le châtiment qui lui est inculqué ne dépasse pas 260 flagellations ». Les prisonniers en bavaient. Lui, il n’en est pas sorti vainqueur, mais son problème existentialiste est qu’il ne se laisse pas avoir, « il est incapable d’adopter une attitude de vaincu », dit-il. La poésie vient souvent à sa rescousse, en première astuce de défense. C’est ce qui lui inspire de belles images pour décrire un réel atroce, sordide et absurde pour ne pas dire plus. « Enfant, mon imagination pourchassait l’infini elle vagabondait à droite et à gauche jusqu’à s’épuiser de satisfaction. (…) En prison, tout chancelle. (…) Ils tentent d’effacer ton passé avec leurs chaussures, et avec tes dents et tes griffes, tu tentes de t’accrocher au temps, à l’espace et aux rêves ». Ou encore : « La lune … on l’apercevait quelquefois par mois, lorsqu’elle atteignait les œils-de-bœuf, l’un après l’autre, de quoi nous permettre de lui transmettre nos messages et nos conseils ». Dès sa sortie de prison, Faraj Bayrakdar cherche parfois refuge dans un silence éloquent, n’éprouvant aucune envie de prononcer un mot pour le reste de sa vie. D’autres fois, il est pris par un besoin urgent de parler à n’en plus finir.

Dalia Chams

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Faraj Bayrakdar, Khéyanat al-logha wal samt. Taghribati fi sogoun al-mokhabarat al-souriya (trahison de parole et de silence. Aliénation dans les prisons des services secrets syriens), Dar Al-Jadid, 2006. 180 p.

 

 




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