Le
directeur du bureau régional du Comité International de la
Croix-Rouge (CICR) en Egypte,
Gérard Peytrignet,
évoque les multiples défis auxquels fait face le CICR dans
les zones de conflit au Moyen-Orient.
« La
neutralité de la Croix-Rouge lui permet de rester présente
sur tous les terrains »
Al-Ahram
Hebdo : Quelle est l’action du CICR dans la région du Moyen-Orient,
riche en conflits, et comment se déroule alors la pratique
d’assistance du CICR aux populations victimes de différents
conflits régionaux ?
Gérard
Peytrignet :
Le CICR
est actif sur l’ensemble de la région et il est présent sur
tous les théâtres de conflit. Le monde arabe représente, en
effet, l’une des zones d’engagement majeur, des actions
comme celles au Darfour, dans les territoires palestiniens
ou en Iraq, étant à ce jour parmi les plus importantes.
Nos
actions humanitaires actuelles, comme par exemple sur la
frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, en faveur des
Palestiniens régulièrement bloqués à Rafah, s’effectuent en
collaboration avec le Croissant-Rouge égyptien.
Depuis
la fin des années 1990, notre bureau du Caire est devenu un
Centre régional de soutien pour l’ensemble du monde arabe,
et c’est en Egypte que sont désormais basés nos programmes
d’action préventive et de communication pour le Moyen-Orient
et l’Afrique du Nord.
Nos
experts, tous arabes, appuient nos délégations de la région,
soit celles situées, par exemple, dans les territoires
palestiniens occupés, soit au Liban, en Iraq ou au Soudan,
pour développer des programmes visant à promouvoir les
traités de droit international humanitaire qui règlent la
conduite des combattants en cas de guerre, en particulier
les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels.
Ces
actions de promotion visent surtout les gouvernements, les
forces armées et de sécurité interne, les universités et les
écoles, les médias et la société civile, et elles cherchent,
entre autres, à faire ratifier les traités humanitaires, les
faire mettre en œuvre par le biais de lois spécifiques dans
les législations nationales, en faire enseigner les normes
aux militaires et les intégrer dans leurs manuels
d’entraînement et leurs règles d’engagement, et plus
récemment, à faire inclure ces thèmes dans les facultés et
sensibiliser les jeunes au sein des écoles.
— La
situation en Iraq a engendré des difficultés sécuritaires
insurmontables. Comment parvenez-vous à exercer votre
travail dans ce pays ?
— En
Iraq, malgré les difficultés et les périls encourus, surtout
depuis que nos bureaux ont été détruits il y a un peu plus
de trois ans et que nous avons perdu divers collaborateurs
dans l’exercice de leurs tâches, le CICR maintient une
présence importante et réussit à apporter un soutien
effectif dans de nombreux domaines aux victimes et aux
survivants de ce conflit qui a atteint des sommets inégalés
de cruauté et de violence acharnées. A travers le
Croissant-Rouge iraqien, qui a lui aussi été victime
d’enlèvements massifs, et notre équipe nationale, nous
apportons une aide d’urgence aux déplacés internes, de plus
en plus nombreux, et aux hôpitaux, chaque fois que survient
un attentat, c’est-à-dire quotidiennement, ainsi qu’aux
infrastructures sanitaires et systèmes d’approvisionnement
d’eau et électricité, et dans bien des domaines encore.
Sans
oublier notre rôle traditionnel vis-à-vis des forces
étrangères et de toutes les parties au conflit, pour tenter
de faire accepter et respecter les règles de base
concernant, par exemple, le traitement des prisonniers ou la
conduite des hostilités. Dans ce sens, nous visitons les
personnes détenues par les forces de la coalition et nous
intervenons en cas d’abus. Nos démarches sont, par contre,
de caractère réservé, c’est l’une des caractéristiques de
l’action du CICR, dont la neutralité doit lui permettre de
pouvoir continuer à dialoguer avec toutes les parties au
conflit et de rester présents sur tous les terrains
d’intervention. Nous ne recourons donc pas à la dénonciation
publique, mais privilégions les démarches directes, au plus
haut niveau.
— La
crise iraqienne est également en train de provoquer une
vague de déplacements de réfugiés vers les pays voisins.
Quel rôle joue le CICR auprès des pays d’accueil en vue de
les aider à faire face à cette situation ?
— La
question des déplacements de populations causés par les
conflits armés nous préoccupe au haut niveau, mais le CICR
agit dans les zones de violence seulement, et n’a pas de
mandat direct pour appuyer les réfugiés ayant traversé une
frontière vers un pays en paix. Cependant, le nombre
croissant d’Iraqiens déplacés à l’intérieur du pays nous
touche directement et nous tentons de les appuyer sur place,
dans les pays voisins, comme la Syrie et la Jordanie, et à
un moindre degré l’Egypte. Mais ce sont souvent les sociétés
nationales du Croissant-Rouge qui sont actives sur cette
question, aux côtés du Haut-Commissariat des Nations-Unies
pour les Réfugiés (HCR), dont c’est la mission.
—
Comment accordez-vous l’assistance aux populations
palestiniennes vivant sous l’occupation israélienne ?
— Dans
les territoires palestiniens, nous œuvrons auprès des civils
sous occupation mais aussi auprès des détenus palestiniens,
protégés par la 4e Convention de Genève. Nous nous efforçons
de rendre visite à plus de 8 000 détenus dans les prisons
israéliennes et les appuyons sur le plan matériel, en les
aidant à rester en contact avec leurs proches et en
organisant, par exemple, des visites de parents depuis les
Territoires aux centres de détention.
D’autre
part, la détérioration de la situation économique intervenue
ces dernières années, notamment à la suite de la
construction de la barrière de sécurité et des restrictions
financières imposées à l’Autorité palestinienne, tout comme
la dégradation des services de santé dans la bande de Gaza,
nous préoccupe au plus haut point et nous avons publié des
rapports à la fin de l’année passée sur ces deux questions
afin de mobiliser les attentions et opinions publiques et
rappeler les obligations et responsabilités de l’occupant et
de la communauté internationale.
Nous
collaborons aussi de près avec les bureaux locaux
palestinien et israélien concernés, notamment pour les
coordinations en vue des évacuations de blessés, et nous
soutenons directement les services d’ambulances et de
premiers secours en Cisjordanie et dans la bande de Gaza où
les attaques ou incursions militaires et les affrontements
internes produisent des victimes en nombre inquiétant.
— La
situation humanitaire au Darfour est gravissime. Que peut
faire le CICR pour venir en aide aux populations du Darfour
?
— Il est
vrai que la situation sur le terrain reste très préoccupante
et les organisations humanitaires peinent à effectuer leur
travail en raison de l’insécurité qui règne au Darfour. Nous
avons demandé à nouveau à toutes les parties, gouvernement
central et groupes rebelles, de tout faire pour assurer le
respect du droit humanitaire en épargnant les civils et
leurs biens, et de s’engager à restaurer l’environnement
sécuritaire aussi bien pour les populations, tant résidentes
que déplacées, et à permettre au personnel des organisations
humanitaires d’accomplir leur mission.
Cela
dit, dans ces conditions, les questions logistiques revêtent
une importance particulière, mais le travail du CICR ne se
limite pas au tonnage de secours alimentaires, de semences,
d’outils ou de médicaments et équipement médical, il repose
également sur une approche globale visant à assurer la
protection des personnes et leur dignité sur la base du
droit humanitaire qui oblige tant les gouvernements que les
groupes armés.
—
Quelles sont les sources de financement du CICR ?
— Ce
sont les Etats signataires des Conventions de Genève qui ont
assumé la responsabilité morale de donner à notre
organisation les moyens de réaliser sa mission en faveur de
toutes les victimes de toutes guerres, et de promouvoir en
même temps les droits de l’homme. Les gouvernements
effectuent ainsi des apports volontaires qui permettent de
couvrir l’essentiel du budget, (notre budget annuel actuel
est supérieur à 800 millions de dollars), le reste étant
fourni par les bureaux locaux ainsi que par des dons de
particuliers ou du secteur privé. Nous nous devons donc
d’être efficaces et performants car en tant qu’organisation
totalement indépendante, et contrairement aux organisations
intergouvernementales, nous ne pouvons pas compter sur des
contributions obligatoires et devons donc être à même de
remplir notre mandat. Ce que nous nous efforçons de faire
depuis la naissance de notre institution, en 1863, ce qui en
fait, sans doute, la plus ancienne au monde. C’est peut-être
un record, mais surtout une responsabilité.
Randa
Achmawi