Ouvriers .
Depuis une semaine, plusieurs protestations ouvrières se
sont succédé dans différents gouvernorats, allant du sit-in
jusqu’à la grève. Et dans la majorité des cas, le
gouvernement a cédé aux revendications.
Nouvelle vague protestataire
Depuis
la fin 2006, avec la grève de 27 000 ouvriers de
l’entreprise publique de filature Al-Mahalla, on assiste à
une succession de vagues de colère. Au cours des deux
dernières semaines, sept actes de protestation se sont fait
remarquer. « Les ouvriers d’Egypte ont finalement
réalisé que la grève pourrait devenir un moyen efficace
d’améliorer les conditions de travail », commente Kamal
Abbass, coordinateur de la Maison des services syndicaux,
une ONG qui offre des services juridiques et de soutien aux
ouvriers. Un penseur de gauche de renom, Mahmoud Amin Al-Alem,
est allé jusqu’à annoncer que ces protestations seront
désormais organisées par une organisation communiste, dont
la toile s’étend d’Assouan, au sud du pays, jusqu’à
Alexandrie, au nord. Une déclaration qui a été, cependant,
réfutée par la plupart des analystes de gauche. Kamal Khalil,
directeur du Centre des recherches socialistes, même s’il
note une résurrection d’un mouvement ouvrier dont le ton
avait baissé tout le long des années 1990, regrette
toutefois que les organisations socialistes et communistes
n’y soient pour rien. Il insiste sur la nature spontanée et
non programmée de ces mouvements qui sont en train de
prendre de l’ampleur.
Le jeudi
5 avril a connu, à lui seul, le déclenchement de 4
mouvements dans 4 différents gouvernorats. Ainsi, 100
ouvriers de l’arsenal de la marine d’Alexandrie ont-ils
organisé un sit-in devant le siège de la société Holding
pour le transport maritime, réclamant leur droit à une prime
de qualification suite à un verdict de justice, une prime
que les responsables refusent d’exécuter. Pour la même
raison, les conducteurs de train ont menacé d’entrer en
grève cette semaine, si l’Organisme des chemins de fer
n’accorde aux conducteurs et à leurs assistants une prime de
risques. A Suez, un des plus riches gouvernorats égyptiens,
500 douaniers travaillant dans des bureaux privés ont
manifesté au siège de la municipalité. Ces employés ont été
licenciés à cause de la clôture du port public d’Adabiya, au
profit d’un autre privé, à quelques kilomètres près, le port
de Sokhna. Le même jour à Guiza, les chiffonniers du
quartier de Omraniya se sont rassemblés devant le siège de
l’entreprise Sanzor, revendiquant leurs salaires qu’ils
n’ont pas touchés au début du mois. Le nouveau président de
l’entreprise avait, en fait, imposé aux chiffonniers des
amendes qui dépassent la totalité de leurs salaires au cours
du mois de mars. Alors que dans le gouvernorat de Ménoufiya,
les ouvriers de l’entreprise Aboul-Makarem pour le textile
mènent une grève depuis le 2 avril, revendiquant les primes
de novembre et décembre 2004 et celles de janvier 2005. Les
ouvriers revendiquent également l’augmentation annuelle de
10 % décidée par le gouvernement, octroyée toutes les années
au mois de mai. Ils ne l’ont pas touchée depuis 1999.
Par
ailleurs, 9 000 ouvriers des minoteries du Caire et de Guiza
avaient organisé plusieurs sit-in depuis fin mars à cause de
la réduction des quotas de farine distribuée aux minoteries
publiques au profit des minoteries privées, ce qui devrait
engendrer une diminution des primes de production de ces
ouvriers. Ces primes sont équivalentes à la totalité de
leurs salaires. Ces deux derniers mouvements de protestation
se sont calmés suite à des promesses du ministère de la
Main-d’œuvre de résoudre leurs problèmes. Par ailleurs, 6
000 ouvriers de l’entreprise Bolvar ont organisé deux sit-in
pour recevoir les 7 % de profits des actions de l’entreprise
qui leur sont consacrés, et pour augmenter les primes
mensuelles de 22 à 60 L.E.
Dans la
majorité des cas, le gouvernement a fini par céder, comme
dans le cas des ouvriers des minoteries ou ceux de Bolvar.
Dans d’autres cas, comme celui des ouvriers d’Aboul-Makarem,
le ministère de la Main-d’œuvre est intervenu et s’est
entendu avec le patron pour prendre en considération les
demandes des ouvriers.
Un
mouvement sans leader
Comment
donc expliquer cette attitude du gouvernement ? Les ouvriers
seraient-ils en train de devenir une force de pression ?
«
Lorsque les premiers mouvements se sont déclenchés au début
de l’année, certains ont prévu que ce serait un phénomène
qui s’arrêterait bientôt. Mais à mon avis, les ouvriers ont
maintenant plus confiance en leur mouvement », estime Kamal
Abbass. En fait, lors de la première vague de privatisation,
entamée au milieu des années 1990, les ouvriers n’ont pas
protesté contre la perte de plusieurs de leurs acquis. Ainsi,
la privatisation et le système de la retraite anticipée qui
l’a accompagnée, sont passés sans engendrer de fortes
réactions de la part des ouvriers. Egalement, les salaires
ont connu, au cours de cette même période, une baisse de
leur valeur réelle, voire de leur valeur nominale dans
certains cas sans que cela ne génère de mouvement ouvrier
notable. Par ailleurs, Abbass note que les faibles actes de
protestation de cette époque s’achevaient rapidement et sans
succès. les ouvriers étaient convaincus que mener une grève
pouvait leur coûter cher, puisqu’ils risquaient même la
prison. Ils avaient perdu confiance en leur pouvoir. On les
entendait souvent répéter : « Fini le temps où les ouvriers
pouvaient contraindre le gouvernement à réaliser leurs
demandes ».
Or, ce
défaitisme a pris du recul depuis quelque temps. Voire dans
la majorité des cas, les ouvriers reprennent leur mouvement
de protestation s’ils sentent que leurs demandes ne seront
pas prises en compte. Cependant, ce mouvement ouvrier
ascendant garde un caractère commun du mouvement des années
passées : c’est toujours un mouvement défensif qui réagit
aux attaques du gouvernement et à celles des hommes
d’affaires. Kamal Abbass justifie cela par l’absence de
leadership. « Il n’y a pas de syndicat général qui
organise le mouvement ou qui négocie pour améliorer les
conditions de travail des ouvriers. Et aucun parti politique
ne remplit ce rôle ».
Marwa
Hussein