Etats-Unis-Monde arabe .
L’Iran est ultra-diabolisé par l’Amérique tant et si bien
que ce pays fait figure d’épouvantail pour les pays arabes
au-delà des réalités objectives.
Au-delà
du spectre
La
caricature ci-contre est bien significative. Un monde arabe
qui se jette dans les bras d’une Amérique bien alignée sur
Israël pour échapper au péril iranien. Si la crainte de la
présence d’un Iran puissant dans son voisinage fait partie
de la politique arabe depuis bien longtemps, l’appréhension
et les doutes actuels seraient surtout nourris par les
Américains. Qu’il s’agisse du nucléaire qui accorde à
l’ancien Empire des Perses des moyens technologiques bien
avancés par rapport au reste de la région, ou de la montée
en flèche de la popularité du Hezbollah chiite sapant
parfois les assises des régimes sunnites, on montre toujours
du doigt l’Iran comme un danger. Et Washington, dans sa
volonté de créer un consensus contre Téhéran, ne fait que
renforcer cet état d’esprit chez les Arabes. En fait comme
le souligne Ahmad Ibrahim, spécialiste de l’Iran et
rédacteur en chef de Cahiers stratégiques, la position arabe
vis-à-vis du nucléaire iranien, si elle se situe à
équidistance de celles de Washington et de Téhéran, a évolué
de manière significative pour se démarquer de l’Iran. « Les
pays arabes sont pour un Moyen-Orient exempt d’armes de
destruction massive. Ils craignent que la volonté de l’Iran
de défier la communauté internationale sur ce plan ne lance
une course à l’arme nucléaire dans la région entre Téhéran
et Tel-Aviv. Ils ne se trouvent pas alors en situation
confortable, pris en tenailles en quelque sorte et obligés
de posséder eux aussi l’arme nucléaire ». Il relève à cet
égard que les Américains, au départ, n’avaient pas associé
les régimes arabes à leur campagne contre le nucléaire
iranien. Ce n’est qu’en 2005 qu’ils ont fait pression dans
ce sens. Et si certains pays estimaient les craintes
américaines un peu exagérées, la plupart se sont vite rangés
sous la bannière américaine. Le spécialiste rappelle à cet
égard que les pays arabes ont approuvé au sein de « l’Agence
Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) et du Conseil de
sécurité des mesures contre l’Iran. Les résolutions 1 737 et
1 747 ».
L’autre
dossier est celui du chiisme. Washington a bien poussé dans
cette direction, d’autant plus que le président iranien
Ahmedinejad est un ancien membre des « Gardiens de la
Révolution » et vu donc comme un « radical » par rapport au
monde sunnite, susceptible de soulever communauté et
minorités chiites dans la région. L’exemple de l’Iraq reste
aussi une preuve de cette percée chiite. Comme le rappelle
Ahmad Ibrahim, l’Iran de Khatami n’a pas manqué de soutenir
l’invasion américaine. Une lutte d’influence donc où les
pays arabes croient trouver dans un appui américain une
sorte de bouclier.
Cependant pour de nombreux analystes, il s’agirait autant de
la chose que de son contraire. Si l’Amérique montre aux
Arabes le spectre iranien comme la chose la plus à éviter,
il est aussi plausible que Washington et Téhéran ne sont pas
des ennemis naturels et qu’ils se livrent à un jeu
d’intérêts. Le politologue Antoine Sfeir, dans un livre
d’entretiens, Américains et Arabes : L’affrontement.
Entretiens d’Antoine Sfeir et Nicole Bacharan, affirme : «
L’Iran n’est pas l’ennemi naturel des Etats-Unis. C’est une
puissance régionale, qui a bâti une véritable géopolitique,
et ses intérêts ne s’opposent pas toujours à ceux des
Américains. Les ponts n’ont jamais été coupés entre
l’Administration américaine et les Iraniens. Il faut tout
simplement analyser les intérêts stratégiques des deux pays.
(...) Or, qui est le meilleur gendarme du Golfe persique ?
Ce sont les Iraniens ... ». L’autre argument de Sfeir
concerne le chiisme. Il affirme que « la situation actuelle
est dans l’intérêt des Iraniens, qui ont obtenu des acquis
dans ce pays et cherchent à stabiliser également la
situation pour renforcer le pouvoir de la majorité chiite.
La stabilisation d’un califat chiite, aujourd’hui parachevé
grâce aux Etats-Unis, à travers Téhéran, Bagdad, le régime
de Damas et le Hezbollah libanais, permet de contrebalancer
le pouvoir sunnite de la Jordanie, de l’Egypte et de
l’Arabie saoudite ».
Des
arguments à ne pas négliger. De toute façon, la libération
des marins britanniques si elle a un sens, « c’est que
l’Iran ne cherche pas la confrontation avec l’Occident »
comme le soutient le politologue iranien Mohamad Sadeq
Al-Hosseini, cité par l’AFP. « Elle constitue une étape
judicieuse vers une solution pacifique sur le plus épineux
dossier au Proche-Orient, c’est-à-dire la question nucléaire
iranienne », a-t-il précisé.
En
capturant les marins, Téhéran a montré qu’il ne craignait
pas de croiser le fer avec l’Occident, mais le dénouement de
la crise s’est finalement accompagné de sourires et de
poignées de mains. Significatif d’une certaine manière et
démontrant que les autres acteurs régionaux, les 4 pays du
Quartette arabe, devraient faire preuve de prudence et
d’attentisme en gérant leurs rapports avec l’Iran et ne pas
trop croire l’Oncle Sam.
Ahmed
Loutfi