Spectacle .
Tout le monde en parle, alors que peu de gens l’ont vu.
Majnoun Laïla, un show de danse et de chant, signé Marcel
Khalifé et Qassim Haddad, soulève un tollé, alors qu’il n’a
été donné que deux fois au Bahreïn.
Deux
autres fous de Laïla
Mobilisation
générale ou carrément guerre ouverte par les nouveaux
inquisiteurs de la foi ? Avec leur nouveau show Laïla wal
majnoun ou Majnoun Laïla (le fou de Laïla),
l’interprète-compositeur libanais Marcel Khalifé et le poète
bahreïni Qassim Haddad ont-ils commis l’erreur fatale chez
les bédouins comme l’a fait jadis Qaïs, le fou de Laïla ? Ce
dernier, héros de l’histoire d’amour la plus populaire au
Moyen-Orient et en Asie Centrale, a été condamné pour avoir
chanté à tous les vents son amour pour sa cousine. Il a fait
de ses poèmes une arme contre le pouvoir tribal et
l’autoritarisme des us et coutumes jusqu’à perdre la raison.
En rappelant cette idylle amoureuse, à travers un spectacle
de danse et de chant, Khalifé et Haddad n’ont pas manqué
d’exaspérer les chantres de l’orthodoxie. Leur show parle
d’amour, apparemment une raison suffisante pour s’attirer
les foudres des députés islamistes au Bahreïn, lesquels
constituent les 3/4 des 40 sièges du Parlement. En fait, le
show a inauguré, début mars dernier, le festival « Printemps
de la culture » organisé par le ministère de l’Information à
un coût de 800 000 dinars bahreïnis, et lequel est censé
s’étendre jusqu’à mi-avril. Ces parlementaires ont jugé «
lascifs » les tableaux de danse mimant les scènes d’amour de
Qaïs et Laïla, interprétés par une troupe libanaise, pendant
que Marcel Khalifé chante sur les planches. « Les danses
sont de goût dépravé et constituent une offense à la morale
publique et à la morale religieuse. De plus, les poèmes
chantés profanent les valeurs islamiques. La Constitution
reconnaît clairement l’islam comme étant la religion
officielle, du coup tout ce qui passe dans le pays doit s’y
conformer », affirme le communiqué de presse publié par le
groupe islamiste Assala, lequel est représenté par 7 membres
au Parlement. Ces derniers ont essayé de faire bloc avec
d’autres formations politiques afin d’ouvrir une enquête sur
la question et prendre des mesures adéquates contre les
organisateurs, garantissant qu’un tel événement ne se
reproduise plus. « La danseuse a déboutonné le haut du
danseur, et ce qui s’ensuivait ressemblait à un acte sexuel,
sans nudité », a déclaré, au Daily Star du 9 mars dernier,
cheikh Mohamad Khaled, député du bloc Al-Minbar, une
filiation des Frères musulmans.
Scènes
voluptueuses ? Cela donne l’amour du vice ? Le large public
n’est pas en mesure de le juger, car le show a été juste
donné en première, deux soirées d’affilée à la capitale
Manama. Cela n’empêche que la renommée de Khalifé et Haddad
est gage de respect. Le premier né en 1950, le deuxième en
1948, ils font partie d’une même génération d’intellectuels
engagés qui n’ont de cesse milité pour les justes causes
depuis les années 1970. D’ailleurs, tous les deux ne sont
pas restés inactifs. A la déclaration de guerre, ils ont
riposté par une déclaration d’amour, envoyée notamment par
courriel à pas mal de sympathisants. « On a juste voulu
inciter les gens à la joie contre l’aversion, à la vie
contre le néant. (…) Au-delà des règlements de comptes
politiques ou personnels, nous considérons la démarche du
bloc islamiste comme une tentative bien ciblée et bien
arrangée pour terroriser les créateurs de toute culture
libre, refusant de céder ». Ainsi, mettent-ils en jeu leurs
relations, leurs partisans pour essayer de contrer
l’offensive. Et l’affaire s’est vite transformée en un
affrontement plus symbolique entre les libéraux et les
conservateurs, les laïcs et les islamistes. Les uns et les
autres ne manquent pas de réagir à travers les blogs ou les
forums de discussion ; leurs mails sont en abondance faisant
preuve d’un désenchantement de part et d’autre. De quoi
faire une publicité énorme à l’œuvre, alors que le livre a
paru, il y a des années de cela. Apparemment, il ne faut pas
juste tirer sur le musicien, mais aussi sur les poètes, les
danseurs, les metteurs en scène … Les nouvelles formes
d’inquisition, il y en a de toutes les couleurs.
Dalia
Chams