Poésie.
Naomi Shehab Nye,
poétesse et nouvelliste américaine d’origine palestinienne,
dénonce le cercle vicieux de la violence qui nuit à la
pensée. Elle était invitée ce mois-ci à l’Université
américaine du Caire (AUC) pour donner un colloque.
« Pouvoir s’exprimer contre la guerre »
Al-Ahram
Hebdo : Vous avez été primée pour 19 Varieties of Gazelles
(19 genres de gazelles), recueil de poèmes sur le
Moyen-Orient et la question palestinienne. Comment votre
origine palestinienne a-t-elle affecté votre écriture ?
Naomi Shehab Nye :
A vrai dire, c’est mon père qui est palestinien, moi je suis
née aux Etats-Unis, au Texas. Ainsi mes premières idées sur
la Palestine émanent-elles de l’expérience de mon père.
Ensuite, je me suis intéressée aux histoires individuelles
des Palestiniens et je crois sincèrement que leur intégrité
et leur humanité ont survécu à des périodes très difficiles.
J’ai toujours espéré que mes poèmes dévoileraient
quelques-unes de leurs histoires et qu’ils provoqueraient de
la sympathie pour la cause palestinienne. Comme je suis
écrivaine, je dois exploiter mes mots dans le sens de mes
opinions. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres
sujets intéressants pour moi, entre autres la guerre en
Iraq. Je suis anti-guerre et j’ai écrit quelques poèmes dans
ce sens. Je suis sûre que la violence est un cercle vicieux
et qu’elle engendre sans cesse d’autres violences.
— Comment la poésie pourra-t-elle réussir à mettre fin aux
guerres ?
— La poésie exprime les sentiments des citoyens. Si
quelqu’un est influencé par les écritures d’un ou de
plusieurs poètes, il peut à son tour s’exprimer contre la
guerre, et ainsi de suite, pour arriver à toute une
collectivité anti-guerre. Bien sûr, l’écriture ne peut pas
faire sortir les soldats américains d’Iraq, mais elle met en
relief les événements en cours, les focalise pour permettre
de faire face. C’est son rôle.
— Vous avez mentionné que les armes ont trahi les mots,
pouvez-vous élaborer cette idée ?
— Les armes ont nui aux mots, elles causent la mort des
citoyens. Si je te tue, je ne pourrai jamais t’entendre. Je
n’aurai plus la possibilité de connaître ton histoire
humaine ni de respecter ton droit d’exister. L’existence
individuelle est en elle-même un miracle. Chaque individu
est précieux dans ce sens. Je m’étonne des gens qui
prétendent être croyants alors que toutes les religions
refusent les guerres. De plus, je suis très malheureuse en
assistant à la contagion de guerres. Quand les citoyens
s’entretuent, comme c’est le cas en Iraq, en Palestine et
ailleurs, je suis pour le dialogue et non pas pour le débat
; en dialogue, les gens se respectent et chacun garde sa
position tandis qu’en débat, il y a un vainqueur et un
perdant. On ne s’entend pas. C’est comme l’état de guerre.
— Vous mentionnez une mauvaise exploitation de certains mots
et expressions imposés par les politiciens.
Quelle
solution proposez-vous à
cet égard
?
— Les mots utilisés par les politiciens sont souvent des
mots vides, comme le mot « ennemi ». Ce dernier n’est que
notre frère, notre père, notre voisin. De même pour les
expressions très fréquentes aux Etats-Unis, comme In the
Harmless Way for Freedom (la voie inoffensive vers la
liberté), Friendly Fire (tirs collatéraux), For the Good of
All (dans l’intérêt de tous) et Righteous War (la guerre
justifiée). De quelle sorte de liberté parle-t-on si parmi
les citoyens il y a des meurtres et comment la guerre
iraqienne pourra-t-elle être justifiée ? Ceci s’applique
aussi au mot « guerre ». Ce n’est pas une guerre qui se
déroule en Iraq, mais une invasion.
— Vous avez reçu divers prix pour votre poésie, The Jane
Adams Children’s Book Award (livres pour enfants), The
Patron Poetry Price et celui du National Book. Cela
signifie-t-il que vous vivez paisiblement aux Etats-Unis en
dépit du fait que vous êtes une poétesse activiste ?
— Ma poésie a été toujours bien accueillie aux Etats-Unis.
Ceci par référence aux principes selon lesquels les
Etats-Unis ont été créés, le fait que c’est une nation
d’émigrants. Pour ma part, je sens que je dois m’exprimer
ouvertement sans avoir peur de rien. Si vous êtes artiste ou
écrivain, vous n’avez pas d’autre choix. Même si, pour moi,
la politique n’est pas mon sujet favori. Mais je ne peux pas
y échapper. J’essaye de créer la paix ; je ne veux pas
attendre les gouvernements pour qu’ils la créent.
— Etes-vous classifiée par les critiques et les lecteurs
comme une poétesse d’origine arabe ?
— Ça dépend par qui. Mais pour moi, la poésie américaine est
un mélange de diverses cultures. C’est vrai, les poètes
arabes installés aux Etats-Unis ont un esprit de groupe,
mais ils font partie du courant poétique américain.
Alors,
il ne
doit pas y
avoir de classification.
— Comment trouvez-vous la poésie du poète palestinien
Mahmoud Darwich ? Y a-t-il d’autres poètes équivalents à son
statut ?
— J’aime la poésie de Mahmoud Darwich depuis l’âge de 15
ans. Ses poèmes ont une grande influence sur moi. Il fait
l’écho de la voix palestinienne. Il est une première voix.
Mais je ne peux pas parler de statut de poètes, car je suis
une parmi eux. Mais j’apprécie aussi les poètes palestiniens
Fadwa Toukan, Samia Al-Qassem, Taha Mohamad Ali et Chérif
Al-Moussa, de même que ceux qui vivent en Occident, comme
Soheir Hamad et Nathalie Handal.
— Vous vous intéressez dans votre écriture à des objets du
quotidien, aux boutons, aux gants, à l’oignon, etc. Pourquoi
?
— J’ai toujours préféré les choses simples. Souvent quelque
chose de très petit peut faire écho à quelque chose de
grand. De même, on peut exploiter les choses simples, mais à
travers un style très surréaliste, qui reflète une vraie
sensibilité poétique.
Propos recueillis par
Rania
Hassanein