Travail.
Les Egyptiens seraient-ils récalcitrants à la tâche ?
Mauvaises conditions, bas salaires dans le public,
insécurité dans le privé. L’Hebdo fait le tour de la
question.
Esprit d’entreprise, es-tu là ?
Un
rapport publié cette année par l’Institut sud-africain pour
les investissements internationaux révèle une réalité
surprenante. Ce rapport, intitulé L’Expérience des
entreprises sud-africaines en Egypte, soutient que
l’obstacle majeur qui empêche beaucoup d’entreprises
internationales d’investir en Egypte est la culture du
travail chez les Egyptiens. Malgré la simplification des
procédures, le changement de lois et les autres réformes qui
ont eu lieu en Egypte au cours des dernières années, le
problème demeure. Toute l’histoire réside dans la
personnalité de l’Egyptien. Ce dernier, selon le rapport,
n’aime pas travailler. Un constat qui se base sur des faits
et des chiffres fournis par des entreprises opérant en
Egypte et par des institutions financières mondiales telles
que la Banque mondiale, l’aide américaine (USAID), des
multinationales présentes en Egypte et les ONG spécialisées
en économie et en compétitivité.
Ces sources ont abouti à la même conclusion : « L’Egyptien
profite de toute opportunité pour ne pas travailler. Il
donne la priorité de son temps et son effort à ses
responsabilités familiales, aux devoirs sociaux et aux rites
religieux. Il trouve mille et une astuces pour quitter son
bureau, présenter ses condoléances à un ami, aider un
collègue dans les préparatifs d’un mariage, faire la prière
... Non seulement il se consacre moins à son travail, mais
il perd également en concentration et en performance. En fin
de compte, ses compétences et ses chances de concurrence sur
le plan mondial diminuent », commente Abdel-Moneim Saïd,
directeur du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram, ayant écrit une série d’articles sur les
révélations de ce rapport.
Soad et ses compères
Mais ce manque d’enthousiasme pour le travail n’émanerait-il
pas des conditions de travail ?
Soad, la quarantaine, est fonctionnaire dans une
administration publique. Elle travaille cinq jours par
semaine, huit heures par jour. Elle compte avec impatience
les années qui lui restent pour prendre sa retraite et se
reposer. Pour elle, le travail est une corvée. Elle aurait
préféré passer ce temps à la maison auprès de sa famille.
Seulement, elle continue à travailler par nécessité : « Le
salaire de mon mari, lui aussi fonctionnaire, ne nous permet
pas d’arrondir les fins de mois. Les enfants ont grandi,
leurs demandes se font de plus en plus pressantes ».
Pourtant, dans son administration, la mission de cette femme
se limite à la signature de quelques documents. Mais rien ne
semble la motiver. Et elle a bien raison. Il suffit de voir
les conditions dans lesquelles elle travaille pour
comprendre sa déception. Dans une pièce de six mètres carrés
s’entassent une dizaine de fonctionnaires, les bureaux
collés les uns aux autres. Le manque d’espace oblige souvent
deux ou trois d’entre eux à partager le même bureau. Les
retardataires, poussés par la crainte de ne pas retrouver un
siège où s’asseoir, ont carrément inscrit leur nom dessus.
Les murs lézardés n’ont pas été peints depuis des décennies.
Pour dissimuler le piteux état de leurs bureaux, une poignée
d’employés les ont couverts de draps. Et les toilettes
dégagent une odeur pestilentielle. « Que peut-on attendre
d’un fonctionnaire qui travaille dans de telles conditions ?
», s’insurge Soad.
Au fil des ans, le personnel de cette administration a fini
par s’installer dans la routine. Pendant que les hommes
passent leur temps au café du coin, les femmes apportent
chaque matin un petit-déjeuner copieux pour l’équipe.
Et si un citoyen a besoin d’un papier ou d’une signature, le
planton se charge d’appeler la personne concernée par la
fenêtre. Les collègues masculins de Soad considèrent la
journée de travail dans le secteur public comme un moment de
repos pour prendre des forces avant le boulot de
l’après-midi. Ce qui ne les culpabilise nullement. Khaled,
20 ans d’ancienneté, touche à peine 350 L.E. Il réplique : «
En touchant un tel salaire, je ne peux pas déployer plus
d’effort ». Il a réussi à ouvrir un bureau d’import-export,
seul travail dans lequel il investit ses efforts et
compétences.
Selon le dernier rapport publié par le Programme des
Nations-Unies pour le développement, les employés au secteur
public représentent plus de 39,3 % de la population active
égyptienne.
Salaire modeste versus liberté
Pour
Abdel-Moneim Saïd, il faut bien faire la différence entre le
secteur public et le secteur privé.
Selon lui, les Egyptiens préfèrent occuper des fonctions
publiques. Car malgré leur salaire modeste, ces postes
offrent une série de privilèges : absence de sanction,
horaires flexibles, possibilité de s’absenter, d’interrompre
le travail pour faire la prière. Et ce n’est pas tout. Dans
notre héritage, le secteur public a toujours été synonyme de
sûreté, de garantie contre les mauvais jours. On le convoite
pour ses assurances sociales et médicales, ses bonus
annuels, ses primes régulières et sa retraite.
En contrepartie, on accepte les bas salaires. En plus, la
plupart des fonctionnaires du secteur public profitent de
tous ces avantages pour exercer d’autres métiers en
parallèle.
D’après Farida Al-Naqqach, militante pour les droits de
l’homme, les causes de cette situation sont multiples et
complexes. Il existe tout un climat social qui ne valorise
pas le travail. La littérature et les médias égyptiens ont
toujours présenté les fonctionnaires comme des pantouflards.
Les discours politiques et religieux n’ont jamais valorisé
le travail. De leur côté, les ONG n’ont pas cherché à
comprendre les raisons de cette négligence, ni mené des
campagnes pour sensibiliser les Egyptiens sur la valeur du
travail. Résultat : tout le monde s’imagine que l’Egyptien
n’est pas fait pour travailler.
Hauts salaires contre exploitation
En Egypte, l’histoire va beaucoup plus loin qu’un simple
changement de lois. C’est tout un système d’éducation
sociale et culturelle qui doit être revu.
Pourtant, il semble que tout le monde est en train de
traiter la question comme un fait accompli. Abdel-Moneim
Saïd ironise : « Cela fait des années que les médias
égyptiens ont arrêté de diffuser la célèbre chanson
Al-Masréyine ahomma hayawiya we azm we hemma (voici les
Egyptiens énergiques, pleins de volonté et de
détermination). Et si on l’entend par hasard une fois,
j’imagine les commentaires qu’elle provoquera ».
Autre scène, autre révélation. A l’occasion d’une visite
dans la ville côtière de Port-Saïd cet été, la ministre de
la Main-d’œuvre a révélé que la ville compte 11 000 emplois
vacants. Bizarrement, les jeunes s’en désintéressent malgré
des salaires alléchants. Explication : ces emplois, tous
dans le secteur privé, riment avec dur labeur. « Ils sont
conscients qu’il s’agit d’un travail sérieux et donnent
comme excuse leur crainte d’être licenciés à tout moment »,
explique Al-Naqqach.
Amani, la trentaine, travaille dans le secteur privé depuis
deux ans. Sa journée commence à 8 heures du matin et se
termine à 17 heures, en principe. « Je reste parfois jusqu’à
20h ou 21h, voire plus. Un rythme de vie exténuant ». Mais
cette jeune femme est bien payée. « Il faut admettre que le
secteur privé ne fait pas de cadeau et absorbe beaucoup
d’énergie. On a le sentiment d’avoir raté sa vie en
travaillant », dit Amani. Mais grâce à son travail, elle a
changé de style de vie. Elle s’est payé une voiture dernier
modèle, elle a meublé son appartement et mis suffisamment de
côté pour s’offrir des voyages à l’étranger. Une situation
qui, selon Amani, s’arrêtera quand elle aura des enfants.
Cependant, les choses sont en train de changer, mais
lentement. Aujourd’hui, une catégorie de jeunes diplômés
hautement qualifiés commence à développer une autre notion
du travail. Elle est prête à travailler durement pour un
salaire alléchant.
Tamer, diplômé de l’Université américaine, a fait des études
de marketing. Il travaille actuellement dans une société
internationale de publicité. Dans son bureau, tout le
stimule pour s’adonner entièrement à son travail. Une
musique de fond pour adoucir l’ambiance, un fauteuil à
roulettes importé de l’étranger pour mieux reposer son dos
pendant les longues heures de travail. Le personnel élégant
vous accueille avec un beau sourire. Pour Tamer, il est là
pour faire carrière, se former, acquérir de l’expérience et
surtout s’épanouir. Il voit dans le travail un plaisir. «
Nous sommes dans une époque où le travail détermine le
regard que porte la société sur vous. Cela fait partie de
votre identité », confie-t-il. Dans son entreprise, il a
appris à travailler en équipe, à développer ses talents de
créativité et ses capacités d’innovation. Il passe d’un
challenge à l’autre et ses ambitions sont sans limites. Il
se donne corps et âme à son entreprise. Epanouissant,
stimulant et valorisant, c’est ainsi qu’il qualifie son
travail, même s’il le trouve fatigant. Il a appris, comme
font ses collègues, à bien profiter de ses week-ends pour
pouvoir reprendre le même rythme.
En lui rendant visite, on ne peut pas s’empêcher de faire la
comparaison avec Soad. Deux univers différents, deux destins
différents mais aussi deux choix différents. Soad qui ne
cesse de se plaindre de ses conditions de vie, de son revenu
modeste n’a pourtant pas changé de vision. Après avoir raté
20 ans de sa vie dans le secteur public, elle fait tout pour
décrocher un emploi dans une administration publique pour
ses deux garçons, diplômés depuis 2001. « Cela leur
permettra d’avoir du temps libre pour occuper un autre poste
et en même temps bénéficier des privilèges du secteur public
».
En poussant ses garçons sur cette voie, elle les condamne à
subir le même sort qu’elle.
Un
héritage qui risque encore de se perpétuer.
Amira
Dos