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 Semaine du 17 au 23 janvier 2007, numéro 645

 

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Société

Travail. Les Egyptiens seraient-ils récalcitrants à la tâche ? Mauvaises conditions, bas salaires dans le public, insécurité dans le privé. L’Hebdo fait le tour de la question.

Esprit d’entreprise, es-tu là ?

Un rapport publié cette année par l’Institut sud-africain pour les investissements internationaux révèle une réalité surprenante. Ce rapport, intitulé L’Expérience des entreprises sud-africaines en Egypte, soutient que l’obstacle majeur qui empêche beaucoup d’entreprises internationales d’investir en Egypte est la culture du travail chez les Egyptiens. Malgré la simplification des procédures, le changement de lois et les autres réformes qui ont eu lieu en Egypte au cours des dernières années, le problème demeure. Toute l’histoire réside dans la personnalité de l’Egyptien. Ce dernier, selon le rapport, n’aime pas travailler. Un constat qui se base sur des faits et des chiffres fournis par des entreprises opérant en Egypte et par des institutions financières mondiales telles que la Banque mondiale, l’aide américaine (USAID), des multinationales présentes en Egypte et les ONG spécialisées en économie et en compétitivité.

Ces sources ont abouti à la même conclusion : « L’Egyptien profite de toute opportunité pour ne pas travailler. Il donne la priorité de son temps et son effort à ses responsabilités familiales, aux devoirs sociaux et aux rites religieux. Il trouve mille et une astuces pour quitter son bureau, présenter ses condoléances à un ami, aider un collègue dans les préparatifs d’un mariage, faire la prière ... Non seulement il se consacre moins à son travail, mais il perd également en concentration et en performance. En fin de compte, ses compétences et ses chances de concurrence sur le plan mondial diminuent », commente Abdel-Moneim Saïd, directeur du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, ayant écrit une série d’articles sur les révélations de ce rapport.

 

Soad et ses compères

Mais ce manque d’enthousiasme pour le travail n’émanerait-il pas des conditions de travail ?

Soad, la quarantaine, est fonctionnaire dans une administration publique. Elle travaille cinq jours par semaine, huit heures par jour. Elle compte avec impatience les années qui lui restent pour prendre sa retraite et se reposer. Pour elle, le travail est une corvée. Elle aurait préféré passer ce temps à la maison auprès de sa famille. Seulement, elle continue à travailler par nécessité : « Le salaire de mon mari, lui aussi fonctionnaire, ne nous permet pas d’arrondir les fins de mois. Les enfants ont grandi, leurs demandes se font de plus en plus pressantes ». Pourtant, dans son administration, la mission de cette femme se limite à la signature de quelques documents. Mais rien ne semble la motiver. Et elle a bien raison. Il suffit de voir les conditions dans lesquelles elle travaille pour comprendre sa déception. Dans une pièce de six mètres carrés s’entassent une dizaine de fonctionnaires, les bureaux collés les uns aux autres. Le manque d’espace oblige souvent deux ou trois d’entre eux à partager le même bureau. Les retardataires, poussés par la crainte de ne pas retrouver un siège où s’asseoir, ont carrément inscrit leur nom dessus. Les murs lézardés n’ont pas été peints depuis des décennies. Pour dissimuler le piteux état de leurs bureaux, une poignée d’employés les ont couverts de draps. Et les toilettes dégagent une odeur pestilentielle. « Que peut-on attendre d’un fonctionnaire qui travaille dans de telles conditions ? », s’insurge Soad.

Au fil des ans, le personnel de cette administration a fini par s’installer dans la routine. Pendant que les hommes passent leur temps au café du coin, les femmes apportent chaque matin un petit-déjeuner copieux pour l’équipe.

Et si un citoyen a besoin d’un papier ou d’une signature, le planton se charge d’appeler la personne concernée par la fenêtre. Les collègues masculins de Soad considèrent la journée de travail dans le secteur public comme un moment de repos pour prendre des forces avant le boulot de l’après-midi. Ce qui ne les culpabilise nullement. Khaled, 20 ans d’ancienneté, touche à peine 350 L.E. Il réplique : « En touchant un tel salaire, je ne peux pas déployer plus d’effort ». Il a réussi à ouvrir un bureau d’import-export, seul travail dans lequel il investit ses efforts et compétences.

Selon le dernier rapport publié par le Programme des Nations-Unies pour le développement, les employés au secteur public représentent plus de 39,3 % de la population active égyptienne.

 

Salaire modeste versus liberté

Pour Abdel-Moneim Saïd, il faut bien faire la différence entre le secteur public et le secteur privé.

Selon lui, les Egyptiens préfèrent occuper des fonctions publiques. Car malgré leur salaire modeste, ces postes offrent une série de privilèges : absence de sanction, horaires flexibles, possibilité de s’absenter, d’interrompre le travail pour faire la prière. Et ce n’est pas tout. Dans notre héritage, le secteur public a toujours été synonyme de sûreté, de garantie contre les mauvais jours. On le convoite pour ses assurances sociales et médicales, ses bonus annuels, ses primes régulières et sa retraite.

En contrepartie, on accepte les bas salaires. En plus, la plupart des fonctionnaires du secteur public profitent de tous ces avantages pour exercer d’autres métiers en parallèle.

D’après Farida Al-Naqqach, militante pour les droits de l’homme, les causes de cette situation sont multiples et complexes. Il existe tout un climat social qui ne valorise pas le travail. La littérature et les médias égyptiens ont toujours présenté les fonctionnaires comme des pantouflards. Les discours politiques et religieux n’ont jamais valorisé le travail. De leur côté, les ONG n’ont pas cherché à comprendre les raisons de cette négligence, ni mené des campagnes pour sensibiliser les Egyptiens sur la valeur du travail. Résultat : tout le monde s’imagine que l’Egyptien n’est pas fait pour travailler.

 

Hauts salaires contre exploitation

En Egypte, l’histoire va beaucoup plus loin qu’un simple changement de lois. C’est tout un système d’éducation sociale et culturelle qui doit être revu.

Pourtant, il semble que tout le monde est en train de traiter la question comme un fait accompli. Abdel-Moneim Saïd ironise : « Cela fait des années que les médias égyptiens ont arrêté de diffuser la célèbre chanson Al-Masréyine ahomma hayawiya we azm we hemma (voici les Egyptiens énergiques, pleins de volonté et de détermination). Et si on l’entend par hasard une fois, j’imagine les commentaires qu’elle provoquera ».

Autre scène, autre révélation. A l’occasion d’une visite dans la ville côtière de Port-Saïd cet été, la ministre de la Main-d’œuvre a révélé que la ville compte 11 000 emplois vacants. Bizarrement, les jeunes s’en désintéressent malgré des salaires alléchants. Explication : ces emplois, tous dans le secteur privé, riment avec dur labeur. « Ils sont conscients qu’il s’agit d’un travail sérieux et donnent comme excuse leur crainte d’être licenciés à tout moment », explique Al-Naqqach.

Amani, la trentaine, travaille dans le secteur privé depuis deux ans. Sa journée commence à 8 heures du matin et se termine à 17 heures, en principe. « Je reste parfois jusqu’à 20h ou 21h, voire plus. Un rythme de vie exténuant ». Mais cette jeune femme est bien payée. « Il faut admettre que le secteur privé ne fait pas de cadeau et absorbe beaucoup d’énergie. On a le sentiment d’avoir raté sa vie en travaillant », dit Amani. Mais grâce à son travail, elle a changé de style de vie. Elle s’est payé une voiture dernier modèle, elle a meublé son appartement et mis suffisamment de côté pour s’offrir des voyages à l’étranger. Une situation qui, selon Amani, s’arrêtera quand elle aura des enfants.

Cependant, les choses sont en train de changer, mais lentement. Aujourd’hui, une catégorie de jeunes diplômés hautement qualifiés commence à développer une autre notion du travail. Elle est prête à travailler durement pour un salaire alléchant.

Tamer, diplômé de l’Université américaine, a fait des études de marketing. Il travaille actuellement dans une société internationale de publicité. Dans son bureau, tout le stimule pour s’adonner entièrement à son travail. Une musique de fond pour adoucir l’ambiance, un fauteuil à roulettes importé de l’étranger pour mieux reposer son dos pendant les longues heures de travail. Le personnel élégant vous accueille avec un beau sourire. Pour Tamer, il est là pour faire carrière, se former, acquérir de l’expérience et surtout s’épanouir. Il voit dans le travail un plaisir. « Nous sommes dans une époque où le travail détermine le regard que porte la société sur vous. Cela fait partie de votre identité », confie-t-il. Dans son entreprise, il a appris à travailler en équipe, à développer ses talents de créativité et ses capacités d’innovation. Il passe d’un challenge à l’autre et ses ambitions sont sans limites. Il se donne corps et âme à son entreprise. Epanouissant, stimulant et valorisant, c’est ainsi qu’il qualifie son travail, même s’il le trouve fatigant. Il a appris, comme font ses collègues, à bien profiter de ses week-ends pour pouvoir reprendre le même rythme.

En lui rendant visite, on ne peut pas s’empêcher de faire la comparaison avec Soad. Deux univers différents, deux destins différents mais aussi deux choix différents. Soad qui ne cesse de se plaindre de ses conditions de vie, de son revenu modeste n’a pourtant pas changé de vision. Après avoir raté 20 ans de sa vie dans le secteur public, elle fait tout pour décrocher un emploi dans une administration publique pour ses deux garçons, diplômés depuis 2001. « Cela leur permettra d’avoir du temps libre pour occuper un autre poste et en même temps bénéficier des privilèges du secteur public ».

En poussant ses garçons sur cette voie, elle les condamne à subir le même sort qu’elle. Un héritage qui risque encore de se perpétuer.

Amira Dos

 




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