La décision honteuse de refuser 12 partis
Mohamed Salmawy
Je
ne suis pas de ceux qui aiment s’opposer à n’importe quelle
mesure gouvernementale en direction d’une réforme juste
parce qu’elle émane du gouvernement. Ainsi, j’accueille
favorablement tout amendement à une Constitution qui n’est
pas représentative de notre état actuel. Même si cet
amendement n’a pas abordé d’importants articles relatifs au
nombre de mandats présidentiels ou au choix d’un
vice-président.
J’estime d’ailleurs que tout amendement de la Constitution
émanant des hautes instances reste lettre morte et que
l’arbitre dans ce cas serait le changement de la pratique
politique elle-même.
J’ai récemment pris part à l’émission Al-Qahira Al-Yom (Le
Caire aujourd’hui) de la chaîne Orbit sur le récent verdict
de la Haute Cour administrative refusant la création des 12
nouveaux partis politiques. A mon avis, l’exercice politique
ne changera pas tant que la liberté de création de partis,
stipulée clairement dans la Constitution, n’est pas assurée.
Il est faux de vouloir amender la Constitution tout en
s’opposant à ce que cet amendement veut apporter. L’exercice
politique est un droit élémentaire dicté par la Constitution
et ne peut voir le jour qu’à travers les institutions
politiques légitimes, à savoir les partis. Comment la
Constitution stipule-t-elle la formation de partis pour
établir ensuite des commissions les sanctionnant ? Peut-on
cantonner le droit à l’exercice politique uniquement au seul
vote aux élections ? Voilà une conception très étroite de la
pratique politique, voire passive. Ainsi, le citoyen est
appelé à ne pas participer à la vie politique en se
contentant d’attendre l’avènement des élections pour voter
et exercer pleinement de cette manière ses droits.
L’exercice politique transcende le vote aux élections, voire
il doit intervenir bien avant la période du vote. C’est une
œuvre qui s’étale sur de longues années et l’opération de
vote n’en est que le résultat naturel.
Raison pour laquelle j’ai déclaré à la chaîne Orbit que la
réforme politique que nous prônons doit commencer par
l’autorisation de la création de partis plutôt que par
amendement constitutionnel. De surcroît, il faut également
supprimer ce comité anticonstitutionnel appelé Comité des
partis désormais dépassé par rapport à l’époque que nous
vivons et à notre situation interne.
Est-il raisonnable que les demandes des 12 partis soient
toutes rejetées sans exception aucune et pour des raisons
infondées, discréditant le Comité des partis lui-même ? Le
verdict a pris pour argument le fait que ces partis n’ont
pas accommodé leur structure interne conformément au récent
amendement qui a été introduit en 2005 à la loi des partis.
De par le passé, la loi stipulait que le nombre de
fondateurs soit de 50 personnes, mais après l’amendement, la
loi 177 de l’année 2005 dicte que le nombre doit être de
mille fondateurs répartis sur tous les gouvernorats en
comptant au minimum de 50 membres fondateurs dans chaque
gouvernorat.
En réalité, ces partis ont présenté leurs requêtes à la
lumière de l’ancienne loi avant son amendement. Et leurs
demandes se frayaient une voie dans les tribunaux tout au
long de l’année avant le dernier amendement. Les étudiants
de première année de droit apprennent en premier un principe
juridique qui est une constante dans le monde entier, selon
laquelle la loi n’est pas appliquée par effet rétroactif.
C’est donc un prétexte fragile et honteux qui compromet
davantage la réputation de la loi des partis et de ses
responsables. En effet, la fragilité du prétexte montre que
derrière le verdict se cachent d’autres motifs. Lesquels ?
Ces partis représentent-ils les véritables 12 forces
politiques de la société à tel point que leur émergence va
révéler la fausseté des courants politiques actuels ? Ceci
peut-il être le cas avec tous les 12 partis ou bien à
quelques-uns d’entre eux seulement ?
Parmi ces 12 partis, il y avait le parti nassérien Al-Karama
et le parti islamique Al-Wassat. Sans doute ces deux partis
représentent-ils deux courants politiques que l’on ne peut
guère ignorer dans la société. Mais que se passerait-il si
l’on leur permettait d’exercer leur droit politique en toute
liberté et officiellement en tant que parti reconnu ? Il
existe effectivement sur la scène politique un parti
nassérien, malgré la différence qui existe entre lui et
celui d’Al-Karama. L’existence de ce dernier ne pourrait en
aucun cas causer des catastrophes qu’il faut craindre,
pourquoi donc interdire la formation d’un autre parti
nassérien ? Probablement, il n’y aurait pas de coexistence
entre les deux partis et l’un d’entre eux serait obligé
d’être liquidé au profit de l’autre. L’objectif était-il de
protéger le Parti arabe nassérien du danger de la création
d’un autre parti qui lui disputerait sa légitimité ?
Si nous passons au parti Al-Wassat, nous verrons que ce qui
est valable pour les deux partis nassériens l’est également
pour le parti Al-Wassat et la confrérie des Frères
musulmans. Le comité des partis avec son ultime sagesse
a-t-il vu la nécessité de protéger la confrérie d’une autre
force politique prenant la religion comme référence ?
Vu la faiblesse de ce raisonnement et son manque de logique,
certains autres prétextes ont été énumérés. Parmi lesquels
22 partis sont actuellement sur la scène politique et que
les 12 autres nouveaux venus entraîneraient le chaos. Cet
avis reflèterait une ignorance inouïe de la vie politique à
travers le monde. A titre d’exemple, l’Inde compte plus de
100 partis et aucun chaos n’a été détecté parce que les
foules, et non pas le Comité des partis, ont choisi de
soutenir deux partis essentiels et se sont détournés des
autres.
Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de « distinction »
? Pourquoi la loi stipule-t-elle que n’importe quel nouveau
parti doit se différencier de ceux déjà existants ?
J’appelle les membres vénérés du Comité des partis de nous
expliquer, par exemple, quelle est la différence existante
entre le parti républicain et le parti démocrate aux
Etats-Unis, loin du fait que le symbole de l’un d’eux est
l’âne et que celui de l’autre est l’éléphant !
La plus grande erreur de la décision est le fait que
l’affaire a été soumise à des tribunaux de première
instance, ce qui est anticonstitutionnel. Si nous revenons
de nouveau aux étudiants de la première année de droit, ils
vont nous confirmer que selon la règle générale, l’affaire
doit être soumise à des tribunaux de deuxième instance au
moins.
Le refus de la formation des 12 partis n’était pas une bonne
décision parce qu’elle a projeté des ombres sur la position
officielle affichée selon laquelle nous sommes sur la voie
de la réforme. Ce qui, par conséquent, a compromis l’image
de marque de la politique égyptienne aux yeux du monde.
Human Rights Watch a mis en garde contre ce honteux verdict
48 heures avant son annonce. Mais notre génie politique
habituel a refusé et est tombé dans le piège pour confirmer
au monde entier que le monde arabe ne connaissait pas les
régimes démocratiques. Et qu’Israël, qui persécute les
Palestiniens et qui différencie entre les juifs orientaux et
occidentaux, est l’unique oasis de démocratie dans le
Proche-Orient au milieu d’une mer d’arriération politique.
Une décision d’annuler le Comité des partis en tant
qu’amorce d’une nouvelle phase pour une vie politique saine
a bien tardé. Une phase qui est supposée nous mettre au
seuil de réels amendements constitutionnels souhaités,
reflétant alors mieux les aspirations des foules .