Nubie.
Posée sur le Nil au sud d’Assouan, l’île de Awwad offre un
paysage idyllique. Mais privés d’eau, ses habitants mènent
une existence des plus précaires. Reportage.
L'île au coeur de pierre
En s’approchant avec une felouque de l’île de Awwad, située
entre le Haut-Barrage et le Château d’eau d’Assouan, la
première chose qui accueille le visiteur est cette file de
femmes qui avance vers le Nil. Elles se sont habituées à
suivre un rituel sacré. Dès 7h du matin, elles sont dehors
et parcourent l’île, chargées de jerricans ou de grands
seaux qu’elles viennent de remplir à la rive.
Un travail de fourmis pour ces femmes qui doivent faire un
va-et-vient incessant afin de rassembler la quantité d’eau
nécessaire aux besoins de leur famille et qu’elles
conservent dans de grandes bassines. Ces dernières sont
posées dans un endroit qui fait office de salle de bain. En
fait, les habitants de cette île n’ont jamais eu recours aux
équipements utilisés normalement dans la cuisine ou dans la
salle de bain. Ils n’ont ni robinet, ni lavabo, ni douche,
ni toilettes. Pour se laver, ils utilisent une grande
bassine et un kouz (petit récipient servant à verser l’eau).
Quant aux toilettes, les habitants doivent quitter leurs
maisons et se contenter d’une des cabines disséminées aux
quatre coins de l’île et dont les tuyaux débouchent
directement dans le Nil. « Parfois on ne parvient pas à
sortir la nuit dans le noir pour faire nos besoins, nous
sommes donc obligés d’utiliser des seaux et de jeter le
contenu dans les terrains vides où nous élevons du bétail »,
souligne Khaïriya dont la famille est composée de 6
personnes, qui consomment quotidiennement presque 5
jerricans d’eau pour boire et deux autres pour les usages
quotidiens.
Le jour où Khaïriya doit laver le linge ou doucher ses
enfants, elle doit doubler de quantité. En été, c’est encore
pire, car elle a un climatiseur hydraulique qui a aussi
besoin d’eau pour fonctionner.
Se procurer de l’eau est donc une corvée à laquelle les
habitants se sont habitués et qui fait partie de leur
quotidien. En effet, cette île n’a jamais été approvisionnée
en eau potable. Les jeunes femmes et les petites filles se
sont toujours chargées de transporter l’eau de la rive du
Nil jusqu’aux maisons. Une tâche dont sont dispensés les
hommes et les femmes âgées. « Personne ne pense à nous. Nous
avons l’impression que notre île n’existe pas sur la carte
de l’Egypte », regrette une habitante. Et d’ajouter : «
L’eau arrive aux endroits les plus reculés, situés au fin
fond de l’Egypte, et ici, alors qu’on est entouré d’eau de
tous les côtés, on en est privé, c’est désolant », lance une
jeune femme en galabiya noire et aux traits nubiens. Un
jerrican dans chaque main, elle nous montre le trajet
quotidien qu’elle parcourt pour se rendre jusqu’au Nil et
s’approvisionner en eau. Un parcours pénible pour cette
femme, lorsque les jerricans sont pleins. « Je n’ose pas
demander l’aide d’une voisine. Chaque famille envoie
plusieurs membres afin d’avoir suffisamment d’eau pour tenir
au moins la journée », dit-elle, tout en avouant que le soir
elle ressent un mal terrible au dos et aux épaules. D’autres
encore nous racontent les tracas de femmes enceintes ayant
fait une fausse couche pour avoir porté de lourds jerricans
durant les premiers mois de leur grossesse ou l’histoire
d’un incendie qu’on n’a pas réussi à éteindre par manque
d’eau. Ce cauchemar dure depuis toujours et les habitants de
l’île de Awwad ont fini par rythmer leur quotidien en
fonction du manque d’eau.
La survie au quotidien
D’une superficie de 12 km2, cette île merveilleuse, posée
sur le Nil bleu comme un joyau, a commencé à se vider de ses
habitants. Mais, elle n’est plus le paradis terrestre pour
eux.
La seule solution qui reste pour ces Nubiens est de partir.
Les plus chanceux ont mis en vente leurs maisons et
cherchent un refuge et un travail dans un des îlots voisins.
Commencer une autre vie ailleurs n’est pas toujours facile.
Aujourd’hui, il ne reste que quinze familles qui luttent et
qui n’ont pas perdu l’espoir de voir un jour ce liquide
précieux couler des robinets.
Jadis, ces familles n’ont pas eu à souffrir de la montée des
eaux du lac lors de la construction du Haut-Barrage et n’ont
donc pas été obligées comme le reste des Nubiens de se
déplacer dans les 39 villages éparpillés entre Louqsor et
Assouan. Elles ont ainsi eu la possibilité de rester sur les
terres de leurs ancêtres. « Autrefois, l’île vivait au
rythme de la crue du Nil et la verdure couvrait tous les
lieux », dit Salli, un vieil habitant de l’île, tout en
jetant un regard autour de lui où aujourd’hui tout est de
couleur jaune.
Les habitants qui étaient autrefois agriculteurs se sont
reconvertis et sont désormais fonctionnaires de la ville
d’Assouan. Les Nubiens de Awwad sont des Kinzis, habitants
du nord de la Basse-Nubie d’autrefois. Ils envient
aujourd’hui ceux qui ont été déplacés dans de nouveaux
villages car eux, au moins, se sont modernisés. « Nos
parents avaient refusé l’offre présentée par Sadate de nous
faire déménager dans le village de Sahara City situé sur
l’autoroute de Louqsor. Il nous avait même laissé le droit
de choisir le style de maison qu’on voulait. Mais on a
refusé de quitter notre paradis », regrette Gaber, tout en
ajoutant qu’ils n’avaient jamais pensé que la modernité qui
touchait les îles voisines allait les dépasser et faire de
leur île cet endroit hors du temps. Face à cette situation
désespérante, les habitants ont entrepris de nombreuses
démarches. Ils se sont adressés aux responsables du
gouvernorat et ont reçu des promesses, rien que des
promesses, la situation n’ayant pas changé le moins du
monde.
Il y a deux ans seulement que les ouvriers ont installé des
canaux dans le sol de l’île de Awwad. Mais la tuyauterie est
restée désespérément sèche. « Au début on a cru que nos
jours de souffrance étaient terminés, mais depuis ce jour
plus rien n’a changé », dit Ragab, qui raconte que dès que
les habitants ont aperçu l’installation des canaux, des cris
d’excitation mêlée de soulagement ont fait vibrer toute
l’île.
En effet, les habitants de Awwad attendaient depuis très
longtemps la construction de canaux d’eau potable. C’est
seulement le nord d’Assouan qui en a bénéficié. « Pourquoi
sommes-nous toujours les laissés-pour-compte des grands
projets ? Cela fait 2 ans que les canaux sont installés,
mais les travaux de restauration et l’entrée d’eau potable
n’ont jamais été entamés ! ». Le plus frustrant pour ces
habitants est que les responsables n’ont rien fait pour
résoudre leur problème. Ce qui est plus curieux encore,
c’est que le gouvernorat a fait arriver l’eau potable dans
d’autres îles plus lointaines que Awwad, comme Heissa. «
C’est bizarre ! Je n’arrive pas à comprendre la raison pour
laquelle des îles jouissent de l’eau potable, alors que la
nôtre a été oubliée », se demande Khaïriya.
Cependant, afin de calmer les habitants, le gouverneur
déclare de temps en temps que le ravitaillement en eau
potable arrive en tête de ses priorités. Les députés de la
circonscription dont dépend l’île en question, craignant de
perdre des voix, envoient des ouvriers pour creuser le sol,
faire des schémas puis inexorablement, ceux-ci repartent et
disparaissent pendant des années sans que rien ne se fasse.
Et la même scène se répète inlassablement. Face à une telle
indifférence, les habitants de l’île ont dû prendre les
choses en main. Actuellement, ils tentent de faire pression.
A l’approche des élections, ils tiennent à ne pas répéter la
même erreur, celle d’avoir voté pour un candidat qui ne
tient pas ses promesses.
Et face aux promesses des responsables, les habitants sont
encore et toujours dans l’attente d’une solution concrète et
définitive.
Chahinaz Gheith
Hanaa
Al-Mékkawi