Le jeune poète Osama Danasori vient
de nous quitter, emporté par la maladie. A la fois personnelle et
accessible, son écriture va droit au cœur des choses. Nous publions
des extraits d’un texte où il raconte le rapport qu’il entretient
avec son village natal.
Le téléphone est sorti de
chez nous escorté par des pleureuses
J’ai
passé les 16 années de ma vie avant le bac dans mon village,
Mahallet Malek. Après, ma famille s’est installée en ville
; je me suis retrouvé à Dessouq, à trois kilomètres
du village, et l’on devait prendre le train pour y aller. Je me souviens
surtout des maisons du vieux-Dessouq et de ses bungalows avec leurs jolis
rideaux et de petites vérandas en bois donnant sur le Nil. De cette
longue rangée de bungalows s’élevait une rumeur festive de
chants et de danse et ils en étaient comme auréolés de
magie.
***
Dans
ma famille, quelque chose comptait beaucoup, c’est que mon
grand-père était le maire. C’était très
important, pour lui et pour nous tous, car c’était
déterminant dans nos rapports avec les gens. Avant ça, mon
grand-père était le cheikh du village ; il n’était
pas spécialement riche, il était issu de la classe moyenne. Par
contre, il y avait une autre famille dans notre village qui comptait un bey, un
vrai, la famille de Salmawy. Il possédait 200 feddans1 et une grande
ferme et c’était lui le maire. Quand il est mort, mon
grand-père s’est présenté contre son neveu, Saad
Al-Salmawy. Pendant les élections, mon grand-père avait le
palmier pour emblème, Salmawy la lune. Le village était
divisé en deux, entre le palmier et la lune. Une vraie bataille, comme
pour les élections présidentielles. On utilisait de vrais
stratagèmes guerriers et chaque camp avait ses bluffeurs, ses
bonimenteurs et ses imposteurs. Plus l’on approchait du jour
décisif, plus le village ressemblait à une ruche. Y en avait qui
faisaient du porte-à-porte pour faire jurer les gens sur le Coran de
voter pour l’un ou l’autre des candidats. Deux fois il a
gagné mon grand-père mais la troisième
c’était fini, perdu. Ça a été des
lamentations dignes d’un enterrement, la consternation totale pendant
plusieurs mois. Y en a qui ont eu un vrai problème à surmonter
psychologiquement cette naksa, cette défaite, dont mon
grand-père.
***
J’avais
une relation plus forte avec mon grand-père qu’avec mon
père. Pas parce que j’ai passé plus de temps avec lui, mais
plutôt parce que mon grand-père était plus droit de
caractère et avait une présence plus imposante.
Jusqu’à maintenant, il y a des gens dont je n’arrive pas
à parler : mon père, mon grand-père et mon frère,
Achraf. Ils sont morts tous les trois. C’est peut-être de
l’impuissance, j’en sais rien. Leur présence en moi est
encore vivante. Je n’ai jamais vraiment fait le deuil de mon père,
je l’ai toujours remis à plus tard. Je n’ai pas assez
pleuré. Parfois, ils affleurent dans mes rêves. C’est un
moment que j’ai remis à plus tard, comme si je le redoutais.
Naïf, dans l’illusion de l’éternité, je les
garde comme ça, toujours vivants. Le père, quand il est vivant,
on se rend pas compte de son importance. C’est quand il meurt que
l’on commence à comprendre, que l’on porte un regard
différent sur lui, sur sa nouvelle place dans notre vie. Moi, je retarde
encore ce sentiment. C’est mieux pour moi, plus beau.
***
Au
village, notre famille faisait partie de la classe moyenne. Y avait des gens
plus riches, mais aussi plus pauvres. Beaucoup de gens faisaient partie de
cette couche moyenne. Je ne me sentais pas différent des autres parce
que ma famille occupait la mairie. Tout le monde avait une part de pouvoir.
Dans les familles riches, l’argent donne du pouvoir et crée un
halo transparent autour de chaque personne qui avance ainsi
auréolée de la magie d’une autorité invisible.
D’autres gens se sont créés une autorité par leurs
actes, par leurs caractères — forts ou virils. Tout ça
créait un halo mythique autour d’une personne et lui donnait un
statut, dont sa famille héritait. Parfois, ça remplaçait la
fortune. Mais en général l’argent et la fortune ont une
autorité particulière dans la société villageoise,
surtout parce que les pauvres en constituent l’immense majorité.
***
Au
village, l’esprit de groupe jouait un rôle très important,
la religion aussi. La religion c’était un ciment,
c’était la cohésion sociale. Je n’ai jamais
été réticent à cette mentalité, ni aux
formes que prenait la pratique religieuse. J’ai toujours aimé
cette ambiance, dans laquelle j’ai été élevé.
Mais pour moi, la religion ne pouvait pas être comme ça,
carrée et rêche, je trouvais que ça allait à
l’encontre de l’esprit du village. (...)
***
Ma
famille était, d’une manière ou d’une autre,
pratiquante. Mon grand-père n’était peut-être pas un
azharite, mais il était le maire du village et très pratiquant.
Même qu’il portait le turban, la amama, comme les azharites. Le
rite de la amama pouvait durer très longtemps. D’abord, il
apportait le tarbouche et le calait sur son genou. Le châle de la amama,
très long, était fait d’un délicat tissu blanc à
franges, et pouvait se plier plusieurs fois. Quelqu’un (parfois
c’était moi) tenait un bout du châle de loin, mon
grand-père en tenait l’autre bout accolé au tarbouche et
l’autre personne se mettait à tourner autour du tarbouche
jusqu’à ce que le châle soit complètement
enroulé. Ensuite, il fallait le fixer avec des épingles à
des endroits bien précis. Mon grand-père avait le turban
très chic, avec ses franges bien alignées, on aurait dit les
dents d’un peigne. C’était un homme élégant.
***
Dans
mes anciens poèmes en arabe dialectal, il y a cette idée du
« choc face à la ville ». La ville choque celui qui arrive
de la campagne, du village et elle ne se fraie pas facilement un chemin en lui.
Il faut d’abord un vrai choc, qui fasse du bruit, produise un
écho. Le campagnard vient d’un environnement culturel bien
réglé, autoritaire, d’un tissu social homogène et
autosuffisant, surtout s’il a été élevé au
village. Par certains aspects, la ville est différente, surtout
lorsqu’il s’agit d’une ville de la taille du Caire ou
d’Alexandrie. Ce choc est nécessaire. C’est ça qui
crée ce rapport dur entre le villageois et la ville, comme s’il la
dévorait parce qu’il sent sa différence, mais aussi sa
beauté, qui peut être tellement ensorcelante. Il y a tout ça
dans mes premiers poèmes. Accuser la ville de trahison c’est faire
dans le romantique ; c’est un lapsus, qui trahit, au final,
l’ampleur de l’amour envers la ville. En général, le
romantique exprime son amour par des insultes et une certaine intransigeance.
Je
n’ai jamais autant aimé un endroit que le village — sauf
peut-être Alexandrie, qui a en moi une très belle présence.
Au village, on rêvait d’Alexandrie, pas du Caire. Je
n’oublierai pas la première fois que j’ai vu la mer.
C’était réellement magique. J’étais
installé dans le taxi collectif qui fait Dessouq-Alexandrie. Par hasard,
le chauffeur a décidé de passer par le bord de mer. Quand il
l’a annoncé, mon cœur s’est mis à battre,
violemment. J’avais peur du moment où je verrais la mer.
J’arrêtais pas d’interroger les gens à
côté de moi dans le taxi, ils me répondaient : «
Bientôt … maintenant, c’est maintenant que tu vas la voir, la
mer ». Quand j’ai vu la mer, j’ai cru que mon cœur
allait s’arrêter de battre. Je me suis dit : « C’est ça
la mer ? ». Aujourd’hui encore, elle a gardé cette magie.
Une magie étrange, inexplicable
***
Moi,
c’est l’ancien village que j’aime, les espaces de
l’enfance, les gens, les rapports avec eux. Des choses essentielles qui
n’existent plus du tout. C’est à l’époque de
Sadate que ça a changé, avec le début de la vague
d’émigration. Les paysans ont abandonné leurs terres et
sont partis pour l’Iraq ou l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, le
village est sans doute devenu plus civilisé, il y a des voitures, des
maisons en béton, l’électricité aussi ; il y a vingt
coiffeurs au village, alors qu’avant il n’y avait qu’un
barbier. Mais je peux difficilement nier la beauté de son ancienne
image, naïve, arriérée, misérable, difficilement nier
la laideur de son image aujourd’hui, malgré les apparences de
civilité. (...) Ça fait plus de vingt ans que je ne vais pas
à mon village, Mahallet Malek, sauf pour les grandes occasions, pour les
fêtes ou pour un enterrement. La famille a quitté elle aussi
depuis longtemps et nous avons construit une maison sur notre terre, à
environ 2 km du village. Quand je suis en visite, je me contente de passer un
ou deux jours à la maison. La famille tout entière se rassemble.
C’est mon frère Alaa qui est le pilier de la famille maintenant,
c’est autour de lui que la maison est ouverte là-bas. A propos,
c’est mon petit frère. Quand on se rassemble, on est tous
là, lui et ses enfants, la mère, la sœur, la tante,
l’oncle et le reste de la famille.
***
Quand
je descends à Mahallet Malek, ça me rend triste. C’est
devenu un autre village, que je ne reconnais pas vraiment. C’est pas
possible que ce soit le village où j’ai passé les plus
belles années de ma vie. Quand j’y vais, j’évite de
passer près de notre ancienne maison, qui a été vendue
pour une bouchée de pain. Elle était belle, avec ses trois
entrées, au nord, à l’est et au sud, et sa chakma –
quelque chose comme une véranda. Elle était assez haute, avec un
escalier de trois ou quatre marches en pierre qui y menait. La dernière
fois que je l’ai vue, tout était sombre à l’intérieur,
c’était déprimant, la rue l’avait recouverte et
l’on ne savait pas très bien si c’était le niveau de
la rue qui s’était élevé ou si c’était
la bâtisse qui s’était enfoncée dans le sol. On avait
une autre maison, juste en face, que l’on appelait « al-dawwar,
l’accueil ». C’était le quartier général
de mon grand-père le maire. Il y avait une grande entrée
où il recevait les gens, le silahlik, la pièce d’armes, et
le téléphone. C’était le seul
téléphone du village, et l’on ne pouvait appeler que le
chef-lieu à Dessouq. Il recevait le « signal » par une
manette sur le côté qui tournait comme une manivelle.
Quand
mon grand-père a perdu les élections, un détachement du
chef-lieu est venu pour emmener le téléphone de notre maison
à celle de Saad Al-Salmawy, le nouveau maire. Chez nous,
c’étaient des funérailles, des vraies. Le
téléphone est sorti en cortège, escorté par des
pleureuses, exactement comme à un enterrement. Et là-bas,
à quelques pas de là, le même téléphone
était accueilli par des youyous de joie et des coups de feu .
Traduction de Dina Heshmat
*
feddan = 0,42 hectare
Osama Danasori
La
mort vient de faucher début 2007 un jeune talent de plus ;
âgé de 46 ans, Osama Al-Danasori
était atteint d’insuffisance rénale. Né dans un
petit village du Delta (Mahallet Malek, près
de Dessouq, dans la province de Kafr
Al-Cheikh), les poésies d’Al-Danasori explorent, entre autres, le déchirement
entre la ville et la campagne, le rapport à la religion, et les
relations entre êtres humains, comme dans le très beau
poème publié dans Al-Ahram le 9/01, Ma voisine. Parmi ses
œuvres, trois recueils en arabe classique, Harachif
al-gahm (écailles moroses, 1991), Mithl ziëb aema (comme un loup aveugle, 1996), Ayn
sariha wa aïn mondahicha (un œil
rêveur, l’autre étonné, 2003). Il a également
à son actif un recueil en arabe dialectal Ala hayät wahed chabahi (l’allure de quelqu’un qui me
ressemble, 2001). Et un émouvant récit qui sortira à la
foire du livre Kalbi al-harem,
Kalbi al-habib (mon vieux
chien, mon cher chien). Ce récit contenant des textes sur
lui-même, sa famille, sa maladie est en voie de publication aux
éditions Merit.
Le
texte que nous publions est paru dans la revue Amkina,
n°4, 2002, qu’Osama participait à
animer.