Iraq .
Alors que les divisions interconfessionnelles prennent le
dessus, la nouvelle stratégie américaine laisse de
nombreuses forces politiques sceptiques.
La gangrène du sectarisme
A Bagdad,
de notre correspondant —
Explosions, tueries, cadavres inconnus découverts chaque
jour, le pays continue sa traversée quotidienne de l’horreur
avec un horizon de plus en plus bouché. C’est dans cette
atmosphère que le président américain George W. Bush a
annoncé sa nouvelle stratégie concernant l’Iraq. Mais dans
l’immédiat, un nouveau différend s’est déclenché entre les
différentes parties américaines et iraqiennes autour de
l’intérêt d’une telle stratégie, alors que les indices de la
défaite totale des Etats-Unis en Iraq sont clairs. Cette
défaite, l’Administration américaine tente de la dissimuler
en lui attribuant des appellations différentes comme chaos,
guerre contre le terrorisme et Al-Qaëda, etc.
Et le président américain George W. Bush de réaffirmer,
dimanche, qu’il appliquerait bel et bien sa décision
d’envoyer des troupes supplémentaires en Iraq, quelle que
soit l’opposition des démocrates au Congrès. « Je comprends
totalement qu’ils veuillent m’en empêcher », déclare le chef
de la Maison Blanche, lors d’un entretien enregistré dans sa
résidence de Camp David et diffusé dimanche soir dans
l’émission 60 Minutes sur CBS. « Mais j’ai pris ma décision,
et on y va ». Et de préciser : « Mais ceux qui refusent de
donner à ce plan une chance de marcher ont l’obligation
d’offrir une alternative qui a de meilleures chances de
succès. S’opposer à tout sans rien proposer est
irresponsable ». Les Etats-Unis disposent actuellement
d’environ 130 000 soldats en Iraq, et les soldats
supplémentaires iraient à Bagdad et dans la province d’Anbar,
en proie à des violences.
Opinions divergentes
Mais à l’intérieur de l’Iraq où cette déclaration de Bush a
été bien suivie, tout ceci n’a aucune importance. Le nombre
de morts n’arrête pas d’augmenter, alors que les hommes
politiques iraqiens, chacun selon son appartenance, font
état de leurs opinions concernant la nouvelle stratégie. Il
est évident que les points de vue iraqiens restent
divergents. Certains l’ont acceptée de façon absolue,
d’autres l’ont catégoriquement refusée, alors qu’un
troisième groupe l’a acceptée, mais avec réserves.
A ce propos, Sélim Abdallah, représentant du Front de
l’entente au Parlement, déclare : « Nous pensons que la
phase à venir connaîtra un essor qualificatif dans le
domaine de la sécurité en Iraq, en particulier après la
déclaration faite par le président Bush concernant la
nouvelle stratégie ». Il ajoute : « Cette stratégie semble
se concentrer sur ce qui est le plus important, c’est-à-dire
aider le gouvernement iraqien à avoir une centralisation
dans la prise de décision, sans aucune intervention de la
part des éléments armés ». Il poursuit : « Nous pensons
qu’il est très positif que les forces américaines aident les
Iraqiens dans une phase où l’incapacité de l’institution
militaire iraqienne est claire ».
Quant à Bassem Al-Hossaïni, député et représentant du parti
Al-Fadila, une des formations constituant la coalition unie,
il déclare : « Le fait d’accélérer l’action militaire afin
de réaliser la stabilité et la tentative des Américains
d’améliorer la conjoncture économique sont le résultat des
pressions de l’opinion publique américaine sur
l’Administration Bush ». Selon Al-Hossaïni, la stratégie
adoptée par les Américains en Iraq a causé un démantèlement
clair dans tous les secteurs vitaux de l’Etat, dont les
appareils sécuritaires. Al-Hossaïni accuse les Américains de
soutenir certains groupes armés qui ont pillé les richesses
de l’Iraq et attisé la tension confessionnelle. Cela dit, il
n’exclut pas un progrès. « Il semble que par la nouvelle
stratégie, les Américains ont de bonnes intentions et une
volonté réelle de sortir de la marée iraqienne. Mais je
pense aussi que si la stratégie échoue, ce sera une
catastrophe réelle pour l’Administration américaine ».
D’un autre côté, l’un des dirigeants du parti de la Daawa
Islamiya (chiite), membre de la coalition, Walid Al-Halï
déclare : « Nous pensons que la sécurité en Iraq ne pourra
se réaliser que si les forces sécuritaires deviennent bien
équipées et prêtes à assurer leur tâche ». Il a exprimé son
inquiétude quant à la présence continue des forces
américaines aux côtés des appareils iraqiens de sécurité. Il
a ensuite répliqué : « Nous acceptons cette présence si elle
est uniquement momentanée ». Al-Halï a appelé le
gouvernement iraqien à limiter la présence d’armes entre les
mains du gouvernement seulement, car si la sécurité est
garantie en Iraq, tous les Iraqiens prendront l’initiative
de se débarrasser de leurs armes.
Des vœux pieux
Il est sûr que ces points de vue sont trop simplistes, si
nous prenons en considération les faits réels en Iraq. Le
premier de ces faits est la fragilité des institutions
militaires iraqiennes et l’absence de l’appartenance et de
dévouement nationaux en contrepartie des appartenances
confessionnelles. Ceci est tout à fait naturel, puisque les
principes sur lesquels se fondent les institutions
militaires iraqiennes n’ont rien à voir avec ceux permettant
de former une armée nationale efficace.
Deuxièmement, le processus politique actuel qui est supposé
être un processus de coopération national a été basé sur de
fausses données, comme il est exactement le cas pour les
institutions militaires. La preuve la plus flagrante en est
que le premier ministre iraqien, qui est supposé être le
président de tous les Iraqiens, est un membre du parti de la
Daawa qui est le plus extrémiste dans son hostilité aux
Arabes sunnites.
Ceci explique pourquoi il a gardé le silence face aux actes
atroces commis contre les sunnites qui ont été tués et ceux
obligés de quitter la région du sud ou les régions où
cohabitaient les chiites et les sunnites.
Le coup de poignard
D’ailleurs, cette question de sectarisme reste
incontournable. Le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr
Moussa, le souligne bien. Il l’a expliqué dans un
commentaire sur la nouvelle stratégie américaine : « La
stabilité ne sera pas restaurée en Iraq tant que se
poursuivront les conflits sectaires ». Il a surtout dénoncé
ceux « qui utilisent le sectarisme ou le laissent prendre
cours sans le traiter ou s’y opposer ». Il a affirmé que «
ces points devaient être tirés au clair » avant d’« appuyer
ou de rejeter » la stratégie de Bush. Et de relever qu’un
règlement du problème iraqien devait traiter la maladie
principale : le sectarisme et sa manipulation par des
parties étrangères. « La question du sectarisme est
extrêmement dangereuse (...), attiser l’esprit de
confrontation et de sédition entre chiites et sunnites a été
un grand coup de poignard qui a frappé la société iraqienne
».
Or, même lorsqu’il s’agit de l’exécution de Saddam, nous
nous trouvons dans des interprétations sectaires. La façon
et la date de l’exécution sont porteuses de plusieurs
indices, comme si c’était l’exécution du président des
Arabes sunnites en Iraq. Cependant, les sources officielles
ne cessent de répéter que Saddam Hussein constituait un
obstacle face à la réconciliation nationale. Et pourtant,
rien ne prouve que son exécution ne permettra à cette
réconciliation de se réaliser.
Donc, de façon générale, la situation est très compliquée et
le gouvernement iraqien est l’un des facteurs qui ont causé
la chute de l’Iraq vers le précipice. Et il ne semble pas
que ce gouvernement ait l’intention de comprendre que l’Iraq
est un pays aux multiples doctrines et ethnies. Un Etat
pluriel, mais où les tendances sectaires ont été attisées
par l’invasion américaine. Pour le moment, rien ne semble
préjuger d’une disparition de cet état d’esprit. Ni les
visées régionales américaines, ni les ambitions
communautaires ou ethniques internes ne peuvent favoriser un
développement positif. D’ailleurs, avec l’attitude
américaine, l’incertitude bat son plein. « Certains de mes
amis au Texas me disent : laisse-les se battre, en quoi
est-ce ton affaire ? Je sais que c’est une tentation que
beaucoup de gens ont. Mais si l’on ne réussit pas en Iraq,
on laissera derrière nous un Proche-Orient qui mettra
l’Amérique en danger », déclare Bush. Mais en pratique, que
faut-il attendre ? Le nouveau plan de sécurité de Bagdad,
qui doit être mis en œuvre dans les prochains jours, ne
présente même pas pour le chef des forces américaines en
Iraq, le général George Casey, « de garantie de succès ».
Mohamed Al-Anouar