Al-Ahram Hebdo, Idées |
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 

 Semaine du 17 au 23 janvier 2007, numéro 645

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Kiosque

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Loisirs

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Idées

Entretien . Alain Roussillon, directeur du CEDEJ, évoque la réception d’Edward Saïd dans le monde arabe à l’occasion d’un prochain colloque.

« Une œuvre profondément
 marquée par l’exil »

 Al-Ahram Hebdo : Après sa publication en 1978, L’Orientalisme a soulevé de telles polémiques qu’Edward Saïd a ressenti le besoin de « rectifier des interprétations erronées ». Dans le monde arabe, il regrette l’amalgame entre orientalisme et Occident, que certains utilisent pour lui opposer un « islam parfait ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Alain Roussillon : Je ne suis pas très sûr qu’Edward Saïd était tout à fait conscient de ce qu’il était en train de faire. C’est lui qui a introduit le brouillage de départ entre orientalisme, colonisation, impérialisme, Occident. Alors que sa cible est assez claire : beaucoup plus que l’orientalisme, il s’agit des « Area Studies » à l’américaine. Paradoxalement, il attaque les intellectuels américains d’origine européenne, comme Bernard Lewis mais en même temps, l’on pourrait lire L’Orientalisme comme une machine à sauver trois héros : Massignon, Berque et Rodinson. Pour Rodinson, ce n’est pas problématique : ses objectifs sont très clairs, son progressisme incontestable. Mais Massignon et Berque sont deux chercheurs qui correspondent exactement à ce que Saïd dénonce dans L’Orientalisme : l’un et l’autre ont été administrateurs coloniaux et interpellent des notions liées aux saveurs, aux couleurs, aux émotions. Or, il les sauve. Là, au départ, se trouve le malentendu. Le deuxième élément du malentendu, c’est la réception, en particulier dans le monde arabe. La première réaction de nombre d’intellectuels arabes a été plutôt fraîche, pour des raisons très claires. Si vous expliquez à ces intellectuels que Marx et Freud — leurs références théorique et idéologique — sont à ranger dans le camp de l’orientalisme, c’est comme si vous sciez la branche sur laquelle ils sont assis. Deuxième point : l’une des conséquences programmatiques de l’orientalisme est de réserver aux gens de l’intérieur la capacité à parler d’eux-mêmes. Si pour parler légitimement d’une civilisation, il faut y appartenir, cela complique tout. Saïd faisait ainsi la part tellement belle aux intellectuels les plus identitaires de la période, c’est-à-dire aux islamistes, que l’on comprend que les intellectuels aient trouvé qu’il avait exagéré. Depuis, ce malentendu a été levé, surtout parce qu’il a provoqué des réalignements, y compris grâce à la critique produite par ceux qui se sont sentis attaqués.

— C’est en cela que ce malentendu est fécond ?

— Oui. Il y a eu des réalignements politiques et idéologiques, pas nécessairement théoriques ou méthodologiques. Un certain nombre de gens se sont interrogés sur les enjeux réels de leur pratique dans un contexte où la relation entre « Orient » et « Occident » reste compliquée, où l’impérialisme a peut être cédé la place à d’autres formes de domination. Aujourd’hui, plus personne n’oserait se réclamer de l’orientalisme. Quand je prends position par rapport à mes collègues dans un champ académique, celui des gens qui s’intéressent au monde arabe et musulman, ma façon de déligitimer ceux contre qui je peux être amené à prendre des positions, c’est de les traiter de néo-orientalistes. C’est une catégorie qui a été clarifiée. Mais avec l’effet qu’Edward Saïd ne récuserait pas, qui est la réévaluation du travail de cet orientalisme. Tout n’est pas à jeter ; je regrette que l’on ne soit plus en état de produire des intellectuels de cette qualité. La critique du savoir colonial — entamée de façon précoce, avant Saïd — est certainement un des axes de la progression des sciences sociales. Des travaux collectifs publiés dans les années 1980 et 90 ont permis une évaluation très exacte des contributions de l’orientalisme à la connaissance des sociétés. Un autre aspect important, c’est qu’Edward Saïd a contribué à nous enfermer dans une problématique nationaliste de la constitution du savoir. La critique de l’orientalisme a laissé la place à un paradigme d’écriture nationaliste de l’Histoire, qui rend illégitimes un certain nombre de positions.

— Ali Akai interviendra sur la réception de l’œuvre de Saïd en Turquie. Pensez-vous qu’il y a une spécificité à la réception dans le monde musulman non arabe ?

— Je fais l’hypothèse que non. Cette ambiguïté est constitutive de l’actualité même d’Edward Saïd. En Turquie, Edward Saïd a d’abord été approprié et traduit par les proto-islamistes turcs, qui ont également traduit des ouvrages de Foucault et Derrida, dont les contributions ont une parenté avec celles de Saïd.

— Pourquoi avoir choisi la thématique de la réception ?

— Au début, nous étions directement concentrés sur la réception. Edward Saïd est un Palestinien, mais un Palestinien américain. L’ensemble de son œuvre est profondément marquée par cette délocalisation, cet exil qu’il a subi aux Etats-Unis. Mais cela implique aussi de regarder la façon dont il « fait retour » au monde musulman. L’on est passé de réception à actualité. Edward Saïd est un des auteurs phares d’une version critique des « Area studies ». Ces études Blacks, caribéennes et latino-américaines sont aujourd’hui beaucoup moins naïves, grâce à leur lecture de Saïd. Donc, Saïd n’a pas eu un effet seulement dans le monde arabe, mais aussi dans des champs aussi inattendus que ce type d’études.

Propos recueillis par
 Dina Heshmat

Retour au sommaire

Actualité d’Edward Saïd à l’heure de la mondialisation

(Conférence organisée par Alain Roussillon et Hamit Bozarslan)

10h-11h : Présentation : Hamit Bozarslan, Edward Saïd et le monde musulman.

11h-13h30 : Session 1 : Réceptions.

Alain Roussillon (directeur du CEDEJ - Le Caire) : La réception d’Edward Saïd dans le monde arabe : un fécond malentendu ?

Sabri Hafez (professeur d’arabe moderne et de littérature comparée, Ecole des études orientales et africaines, Université de Londres) : Edward Saïd’s Appeal for Arab Intellectuals : A Socio-Cultural Investigation.

Ali Akay (professeur et chef du département de sociologie, à l’Université de Mimar Sinan Güzel Sanaltar, à Istanbul) : L’impact d’Edward Saïd en Turquie.

15h-18h : Session 2 : Sillages.

Javed Majeed (maître de conférences en études coloniales/postcoloniales, Queen Mary, Université de Londres) : The Politics of Muslim Identity in South Asia and the Question of Saïd’s Orientalism.

Samah Sélim (chercheuse associée, IREMAM, Aix-en-Provence) : Here and There : Orientalism and the Politics of Place.

Eberhard Kienle (directeur de l’IREMAM) : Diffusion et transferts des paradigmes scientifiques dans le monde musulman.

18-19h : Débats et conclusion.

 

Conférence CEDEJ-EHESS, le 20 janvier 2007 (10h à 18h), au Centre Français de Culture et de Coopération (CFCC) : 1, rue Madrassat Al-Houqouq Al-Frinsiya, Mounira.

 

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.