Entretien .
Alain Roussillon,
directeur du CEDEJ, évoque la réception d’Edward Saïd dans
le monde arabe à l’occasion d’un prochain colloque.
«
Une œuvre profondément
marquée par l’exil »
Al-Ahram
Hebdo : Après sa publication en 1978, L’Orientalisme a
soulevé de telles polémiques qu’Edward Saïd a ressenti le
besoin de « rectifier des interprétations erronées ». Dans
le monde arabe, il regrette l’amalgame entre orientalisme et
Occident, que certains utilisent pour lui opposer un « islam
parfait ». Qu’en est-il aujourd’hui ?
Alain Roussillon :
Je ne suis pas très sûr qu’Edward Saïd
était tout à fait conscient de ce qu’il était en
train de faire. C’est lui qui a introduit le brouillage de
départ entre orientalisme, colonisation, impérialisme,
Occident. Alors que sa cible est assez claire : beaucoup
plus que l’orientalisme, il s’agit des « Area
Studies » à l’américaine.
Paradoxalement, il attaque les intellectuels américains
d’origine européenne, comme Bernard Lewis mais en même
temps, l’on pourrait lire L’Orientalisme comme une machine à
sauver trois héros : Massignon, Berque et
Rodinson. Pour
Rodinson, ce n’est pas
problématique : ses objectifs sont très clairs, son
progressisme incontestable. Mais Massignon et Berque sont
deux chercheurs qui correspondent exactement à ce que Saïd
dénonce dans L’Orientalisme : l’un et l’autre ont été
administrateurs coloniaux et interpellent des notions liées
aux saveurs, aux couleurs, aux émotions. Or, il les sauve.
Là, au départ, se trouve le malentendu. Le deuxième élément
du malentendu, c’est la réception, en particulier dans le
monde arabe. La première réaction de nombre d’intellectuels
arabes a été plutôt fraîche, pour des raisons très claires.
Si vous expliquez à ces intellectuels que Marx et Freud —
leurs références théorique et idéologique — sont à ranger
dans le camp de l’orientalisme, c’est comme si vous sciez la
branche sur laquelle ils sont assis. Deuxième point : l’une
des conséquences programmatiques de l’orientalisme est de
réserver aux gens de l’intérieur la capacité à parler
d’eux-mêmes. Si pour parler légitimement d’une civilisation,
il faut y appartenir, cela complique tout. Saïd faisait
ainsi la part tellement belle aux intellectuels les plus
identitaires de la période, c’est-à-dire aux islamistes, que
l’on comprend que les intellectuels aient trouvé qu’il avait
exagéré. Depuis, ce malentendu a été levé, surtout parce
qu’il a provoqué des réalignements, y compris grâce à la
critique produite par ceux qui se sont sentis attaqués.
— C’est en cela que ce malentendu est fécond ?
— Oui. Il y a eu des réalignements politiques et
idéologiques, pas nécessairement théoriques ou
méthodologiques. Un certain nombre de gens se sont
interrogés sur les enjeux réels de leur pratique dans un
contexte où la relation entre « Orient » et « Occident »
reste compliquée, où l’impérialisme a peut être cédé la
place à d’autres formes de domination. Aujourd’hui, plus
personne n’oserait se réclamer de l’orientalisme. Quand je
prends position par rapport à mes collègues dans un champ
académique, celui des gens qui s’intéressent au monde arabe
et musulman, ma façon de déligitimer
ceux contre qui je peux être amené à prendre des positions,
c’est de les traiter de néo-orientalistes. C’est une
catégorie qui a été clarifiée. Mais avec l’effet qu’Edward
Saïd ne récuserait pas, qui est la réévaluation du travail
de cet orientalisme. Tout n’est pas à jeter ; je regrette
que l’on ne soit plus en état de produire des intellectuels
de cette qualité. La critique du savoir colonial — entamée
de façon précoce, avant Saïd — est certainement un des axes
de la progression des sciences sociales. Des travaux
collectifs publiés dans les années 1980 et 90 ont permis une
évaluation très exacte des contributions de l’orientalisme à
la connaissance des sociétés. Un autre aspect important,
c’est qu’Edward Saïd a contribué à nous enfermer dans une
problématique nationaliste de la constitution du savoir. La
critique de l’orientalisme a laissé la place à un paradigme
d’écriture nationaliste de l’Histoire, qui rend illégitimes
un certain nombre de positions.
— Ali Akai interviendra sur la
réception de l’œuvre de Saïd en Turquie. Pensez-vous qu’il y
a une spécificité à la réception dans le monde musulman non
arabe ?
— Je fais l’hypothèse que non. Cette ambiguïté est
constitutive de l’actualité même d’Edward Saïd. En Turquie,
Edward Saïd a d’abord été approprié et traduit par les
proto-islamistes turcs, qui ont
également traduit des ouvrages de Foucault et Derrida, dont
les contributions ont une parenté avec celles de Saïd.
— Pourquoi avoir choisi la thématique de la réception ?
— Au début, nous étions directement concentrés sur la
réception. Edward Saïd est un Palestinien, mais un
Palestinien américain. L’ensemble de son œuvre est
profondément marquée par cette
délocalisation, cet exil qu’il a subi aux Etats-Unis. Mais
cela implique aussi de regarder la façon dont il « fait
retour » au monde musulman. L’on est passé de réception à
actualité. Edward Saïd est un des auteurs phares d’une
version critique des « Area studies
». Ces études Blacks, caribéennes et latino-américaines sont
aujourd’hui beaucoup moins naïves, grâce à leur lecture de
Saïd. Donc, Saïd n’a pas eu un effet seulement dans le monde
arabe, mais aussi dans des champs aussi inattendus que ce
type d’études.
Propos recueillis par
Dina Heshmat