Al-Ahram Hebdo, Egypte | Un goût d’exil 
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 17 au 23 janvier 2007, numéro 645

 

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Egypte

Gourna. L’évacuation du village décidée par le gouvernement s’accélère. Malgré l’appréhension de la nouvelle vie qui les attend, les habitants sont pour la majorité résignés. 

Un goût d’exil  

Vider le village d’Al-Gourna de ses habitants avant la fin du mois, tel est l’objectif des responsables au Haut Conseil de la ville de Louqsor. Ce village, situé à 745 km au sud du Caire, et vieux d’un peu moins de deux siècles, domine une colline de la rive-ouest de Louqsor. Il sera bientôt confié à l’Organisme des antiquités qui entend exploiter un millier de tombes pharaoniques éparpillées entre les maisons qu’il faudrait raser. Le village sera ensuite transformé en site touristique.

Le président du Haut Conseil de la ville de Louqsor, Samir Farag, avait donc donné le coup d’envoi des opérations d’évacuation des familles le 2 décembre dernier. Il s’agit du deuxième plus grand déplacement de population de l’histoire de l’Egypte moderne après celui des habitants de l’ancienne Nubie, évacués de leurs terres dans la foulée de la construction du Haut-Barrage, en 1963.

Dans le cadre de ce plan de « développement touristique », les quelque 3 500 familles de Gourna sont appelées à quitter leurs maisons centenaires pour aller s’installer dans un nouveau village baptisé « Al-Gourna Al-Gadida », 5 km plus loin. La nouvelle Gourna a été pourvue de toutes les infrastructures, 750 maisons de 180 m2 chacune ont déjà été construites par le gouvernement pour accueillir les déplacés, Premiers venus, premiers servis. Des terrains de 200 m2 seront distribués aux familles qui n’auront pas la chance d’obtenir une maison, ainsi qu’à celles dont le nombre est trop important pour loger dans un 180 m.

Ce village, qui naguère grouillait de vie avec ses milliers de maisons en torchis, où cohabitaient les habitants avec leurs volailles et bestiaux, ne compte aujourd’hui que quelques centaines d’habitations. La couleur jaune couvre la piste. Sous le regard amer des habitants, les bulldozers sont à pied d’œuvre. Les maisons en terre cuite ne tiennent pas face aux coups de l’engin et disparaissent au bout de quelques minutes dans un nuage de poussière. Aussitôt la maison détruite, le propriétaire signe un contrat sous l’œil attentif du fonctionnaire de la municipalité, pour aller loger, clé en main, dans la nouvelle maison qui l’attend à Al-Gourna Al-Gadida.

Une perspective qui incite paradoxalement les autres habitants à activer la démolition de leur maison. Le nombre limité des maisons pourvues par la municipalité par rapport aux familles déplacées pousse ces dernières, malgré leur peine de voir disparaître leurs maisons ancestrales, à vouloir impatiemment leur démolition. C’est que la démolition de son ancienne maison est une condition sine qua non pour l’obtention d’une nouvelle. Ainsi, les habitants des maisons situées dans des petits sentiers inaccessibles font venir des ouvriers pour venir détruire leurs maisons à leurs propres frais ... « Je paye 25 L.E. par personne et par jour, j’ai engagé quatre ouvriers qui travaillent depuis deux jours et il reste encore deux pièces à détruire. Ça m’a coûté très cher, sans compter les camions pour débarrasser les décombres », explique Tayea Mohamad.

 On a l’impression que tout va bien et que les citoyens d’Al-Gourna participent volontiers à la réalisation du plan touristique de la municipalité. Mais il n’en est rien. « Nous ne sommes pas heureux d’être déracinés de notre village, mais ceux qui tardent risquent de rater l’occasion d’avoir un logement dans le nouveau village et auront à construire eux-mêmes leur nouvelle maison, ce qui leur coûtera très cher », explique Ahmad Hassanne, un habitant. Le visage triste, les larmes dans les yeux, Hassanne jette un regard nostalgique sur l’endroit où se trouvait, il y a encore quelques minutes, la maison où il vivait depuis une cinquantaine d’années.

Il monte ensuite dans le camion qui transporte ses meubles. « Al-Gourna Al-Gadida », demande-t-il au conducteur. Le camion part dans une ambiance morbide, salué par les voisins qui, avec ou contre leur gré, attendent leur tour.

 

Une procédure ni simple, ni garantie

Hassanne fait partie des 400 familles déjà relogées dans le nouveau village. Il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour se résigner à son sort. « Ni mon âge, ni mes moyens financiers ne me permettent de tenir tête au gouvernement », dit-il.

Mais la procédure n’est ni aussi simple ni aussi garantie. Certains habitants se trouvent bel et bien dans la rue après la démolition de leur maison. « C’est le désastre. Il y a deux semaines que je vis dans la rue avec ma fille de dix ans. J’ai tout perdu. Le gouvernement nous a menti. Sauvez-nous ! », crie Nefissa Al-Tayeb, veuve de 35 ans. « Après avoir évacué ma maison et payé les ouvriers venus la démolir, les responsables ont refusé de m’accorder un autre logement. Ils disent que nous sommes deux personnes et que les nouvelles maisons ont été conçues pour accueillir de grandes familles », raconte Néfissa, entourée de ses marmites, de ses vêtements et couvertures qu’elle a étalés sur le trottoir.

Face à ce genre de problèmes, Mohamad Sayed, chef d’Al-Gourna Al-Gadida, assure que des maisons d’une seule pièce seront construites dans les trois mois. Ces studios seront consacrés aux veuves et aux femmes divorcées. « Ceux dont les maisons ont été détruites et qui n’ont pas encore obtenu de nouveau logement n’ont qu’à loger provisoirement chez leurs proches », conseille-t-il, tout en promettant des pensions mensuelles pour ce genre de cas.

Si la municipalité n’a pas eu recours à la police pour forcer l’évacuation d’Al-Gourna, les menaces sont en revanche diffusées à grande échelle : on entend parler de peines de prison, de coupures d’électricité, d’interdiction de circulation, de destructions forcées, de privation de logement dans le nouveau village, etc. Malgré tout, quelques habitants rebelles refusent obstinément de quitter leur maison. « Les habitations proposées ne correspondent pas aux promesses qui nous ont été faites. Nous sommes 16 personnes à vivre dans cette maison qui fait plusieurs centaines de mètres, comment pourrions-nous vivre dans un trois pièces ? », s’interroge Al-Naggar Ahmad, un habitant. Celui-ci regrette également l’absence de toute transparence et honnêteté dans la distribution des nouveaux logements. « Ceux qui ont des pistons ont obtenu deux ou trois maisons ainsi que des lopins de terres », accuse Al-Naggar qui revendique une maison aussi spacieuse que celle où il vit actuellement.

Pour absorber la colère des habitants, les responsables proposent aux familles nombreuses qui comptent entre 15 et 20 personnes (chose qui n’est pas rare à Gourna) des lopins de terre afin de leur permettre de construire des maisons plus spacieuses. Une mesure qui, apparemment, ne les aide pas. « Je n’ai pas de quoi satisfaire les besoins essentiels de ma famille, d’où pourrai-je me procurer l’argent pour construire une maison vaste pour abriter ma famille ? », s’insurge Ahmad Awad, dont la famille est composée de 15 membres. « Peut-être faudrait-il défoncer ces tombes antiques dont on parle pour se procurer quelques pièces d’or », ironisent amèrement d’autres habitants.

Pour tout moyen de protestation, les habitants révoltés se sont donné rendez-vous près d’une usine d’albâtre, à l’entrée du village, afin de pouvoir communiquer leurs doléances au président du conseil municipal, Mohamad Gamil, qui vient les voir tous les jours. Tout en tirant sur sa chicha, Gamil reconnaît que tout projet a ses inconvénients. « On ne peut pas satisfaire tout le monde », dit-il simplement, tout en prévenant les habitants qu’ils ont intérêt à se plier aux ordres d’évacuation ... .

Héba Nasreddine

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