Cinéma .
Dans sa dernière comédie Mattab sénaï (embûches), l’acteur
Ahmad Helmi glisse un soupçon de profondeur dans son
registre burlesque en incarnant l’attachement à la terre.
Petite mue pour Helmi
Tout porte à croire qu’Ahmad Helmi vit un essor artistique
important depuis le succès fulgurant de ses deux films Zarf
Tareq (imprévu) et Gaalatni mogrémane (brigand malgré lui),
l’an dernier. Ces films sont cantonnés dans le même schéma
simple du jeune homme modeste qui se trouve empêtré dans des
problèmes que lui attire sa niaiserie et dont il se détache
à coups d’humour et d’espièglerie. Il ne cherche pourtant
jamais des projets réalistes où inscrire un contenu
politique ou social. Il n’a pas la prescience des mutations
esthétiques et politiques de son pays et n’a de concept que
celui du cinéma objet de distraction, et non témoin de son
temps. Les producteurs, eux, ont fini par croire que ce rôle
qu’il conduit de film en film est sans risque et qu’il
remporte à coup sûr adhésion du public et recettes. Même
soumis aux choix des producteurs, Ahmad Helmi pourrait
abandonner un peu ce rôle où il est enfermé et entamer une
variété, exécuter d’autres plans pour éviter d’être
précipité dans une impasse artistique qui risque de dissiper
l’empathie du public. Mais pourquoi le ferait-il ? Il cible
un public de 18 ans d’âge moyen qui s’intéresse à son style
et le plébiscite, d’où la montée de son cachet à 5,1
millions de livres, soit le quart du budget du film qu’il
tourne.
Cependant, le cinéaste Waël Ihsane semble lui avoir taillé
un rôle différent dans Mattab sénaï (embûches), qui se place
en troisième position au box-office après Mahattet Misr
(gare du Caire) d’Ahmad Galal et Khiyana machrouaa (trahison
légale) de Khaled Youssef. Le film est construit dans le
mouvement d’accompagnement du jeune Mimi (Ahmad Helmi) monté
de sa campagne à la capitale pour faire carrière. Ce qui
compte dans ce film n’est pas le trajet. C’est l’ici de
chaque moment ; l’inscription dans un lieu qui n’est pas
principalement spatial, qui est un état et une étape filmée
chaque fois pour elle-même. C’est une quête que raconte le
film non de la fortune, mais de soi. A peine débarqué en
ville, Mimi est confronté à la brutalité du monde des riches
où seul compte le fric.
Farouq (Ezzat Abou-Auf), un homme d’affaires, transforme la
force d’inertie du jeune Mimi, qui squatte dans la maison en
construction avoisinant sa villa, en une énergie productive.
Il se met alors à vivre selon d’autres principes que ceux
que l’on attend de lui. Habillé comme un ado en tee-shrit
débraillé, il traîne son vieux jean, son air buté, sa petite
silhouette dans un milieu où imposteurs et faux amis
dérèglent le jeu social. Spectateur curieux, il squatte dans
une chambre au sein du jardin de la villa, et fait de cette
interzone son domaine. Brusquement, Farouq tombe dans le
coma à la suite d’un accident organisé par Hossam (Saïd
Abdel-Ghani), son neveu qui convoite sa fortune, et Mimi se
trouve assigné au rôle de tuteur de Zeina (Menna Arafa), la
fille de Farouq, obligé de gérer ses avoirs. Ainsi, fait-il
le grand saut qui change sa vie mais il ne s’installe dans
rien. Il est invité à conclure des contrats d’importation de
produits comestibles avec des clients, mais rien ne le
détache de sa dégaine un peu clocharde qu’il soit à la
traîne de May (Nour), coordinatrice des affaires de Farouq,
ou qu’il avance à l’aveuglette. Mais il finit par toucher à
l’inconsistance de ce monde que fait trembler sous ses pieds
Hossam à force de coups vils et bas.
Cependant, il échappe sobrement au flottement généralisé,
armé de sa ruse. Il avance, mêlant mélo et bouffonnerie,
carburant de sa résolution définitive : triompher des
obstacles. S’il fait irruption dans un environnement qui lui
est familier : la famille en détresse qu’il cherche à tirer
d’embarras, il entraîne dans son sillage tout le film de
l’aberration grotesque à l’aboutissement à une solution.
Mais tout reste cependant fragile. Lorsque s’esquisse un
semblant d’entrée dans l’ordre, Mimi retourne à sa campagne.
Car dans un monde où l’on avance en passager, le retour aux
origines est garant de plénitude et d’accomplissement de
soi-même.
Ancrage dans les origines
Le choix du sujet et son traitement cinématographique
l’imposent comme une œuvre de transition, marquant le
passage de Mimi du monde où il a tenté de gravir l’échelle
sociale à un engagement clair vers l’ancrage dans les
origines. Au-delà de son aspect burlesque, le film dessine
une réalité dans laquelle la maison, la terre, lieu
protecteur de l’homme, est l’intérieur où le jeune Mimi peut
localiser son identité et la protéger du déchirement.
Marginalisé par une société rurale où il peine à trouver un
emploi, il ne peut s’y intégrer qu’en travaillant le terrain
agricole où son père (Ahmad Rateb) a investi toutes ses
économies. Cela implique aussi un déploiement esthétique. La
dernière partie du film est caractérisée notamment par les
figures du travelling latéral et du panoramique. Waël Ihsane
les emploie fréquemment pour traverser lentement l’espace de
la terre, en passant d’une parcelle à une autre, procédant à
une minutieuse exploration de l’espace rural. Cette
évolution esthétique symbolise également le passage du rêve
d’émigration, de déplacement nomade vers une réflexion plus
globale sur l’avenir des rapports des jeunes à la terre,
lieu d’appartenance et d’humanité, où « chacun a ses raisons
d’être ».
Amina
Hassan