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 Semaine du 26 Juillet au 1er août 2006, numéro 620

 

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Voyages
Port-Saïd. Malgré la disparition de merveilleux bâtiments et la détérioration de superbes édifices et maisons, la ville garde un caractère très spécifique, réservant bien des surprises à ceux qui savent la visiter.

Dans les dédales de l'Histoire

Incontestable est le fait que Port-Saïd demeure une ville balnéaire bien coquette où la villégiature se déroule dans un cadre attrayant et reposant. En dépit de la construction massive d’hôtels et de vilains immeubles tout le long de la corniche — prenant Alexandrie en exemple. Il faudrait lire à ce sujet La Cerisaie de Tchekhov et Les Estivants de Gorki pour saisir, d’une part le décor désagréable que savent créer les terribles entrepreneurs louvoyants ou l’atmosphère suscitée par l’oisiveté des vacanciers dans une station thermale.

Avant de s’y rendre, il est souhaitable de naviguer sur deux sites : le premier, www.egyptedantan.com, offre une multitude de photos en noir et blanc (jaunies) et de cartes postales anciennes qui vous mettent dans un premier bain ; une remémoration de ce que fut la ville depuis 1860 jusqu’à l’établissement d’un urbanisme qui fera d’elle un port unique en son genre. Le second, www.portsaïdonline.com, a été créé à l’initiative de jeunes Port-Saïdiens ; jusqu’à présent en arabe (avec la promesse de le consulter prochainement en français), ce site offre des informations utiles pour la connaissance générale (histoire et géographie, sans portée sociologique) et pratique (comment s’y rendre, où habiter et quoi manger) ; mais surtout son paysage culturel peint par les sommités que la ville a engendrées, que ce soient des professeurs à l’université (tel que l’éminent historien Raouf Abbass), des artistes (comme Mahmoud Yassine, star de théâtre et de cinéma) et bien d’autres personnalités publiques et populaires. D’ailleurs, une section est réservée aux portraits de quelques résistants de 1956, parmi eux figure Gawad Hosni qui nous a laissé, avant de mourir, un témoignage rédigé sur un mur avec son propre sang.

Nous sommes en 1956. La guerre tripartite éclate. Les établissements scolaires ferment leurs portes durant deux mois. De retour à l’école, on découvre que la mission laïque française a disparu pour faire place au lycée La Liberté. Nos copines de classe dites « apatrides » ont laissé des bancs vides et un choc dans le cœur, encore vivant quand je pense à Giovanna Vita, ma meilleure amie d’enfance.

A cette époque, on était naturellement nationaliste et patriote. Ainsi, mon père nous embarqua dans son Opel pour aller rendre visite à cette ville qui venait d’acquérir le nom de Port-Saïd la Vaillante, après le retrait des troupes anglaises, françaises et israéliennes. C’était la première fois, et la dernière, que le peuple recevait des armes de la part de l’Etat. Une résistance foudroyante s’était formée pour inscrire une page d’histoire glorieuse digne des habitants de la ville. Voici comment je pénétrais Port-Saïd à l’âge de dix ans, il y a cinquante ans ! J’en garde le souvenir d’être allée en Louisiane comme elle fut décrite dans La Case de l’oncle Tom.Port-Saïd 2006. Nous quittons la gare routière pour se diriger vers l’hôtel Sonesta, situé au confluent de la Méditerranée et du canal de Suez, emplacement « stratégique » à tous les points de vue ! Sous la fenêtre, le socle où fut érigée la statue de Ferdinand de Lesseps. Le trajet à l’intérieur de la vieille ville ne nous permet pas encore de découvrir le désastre architectural survenu durant ces dernières années, seul propos que tiennent toutes les personnes rencontrées. Une promenade en calèche nous donnera le temps de saisir tout le mal provoqué par l’argent à l’insu de tout goût esthétique. Mais cette promenade, le livre de l’IFAO en main (lire l’encadré, si vous le souhaitez ; lire le livre, encore plus profitable), va nous révéler les quelques splendeurs architecturales encore existantes. On ne dira pas que la rue Gomhouriya est encore intacte, mais nous pouvons croire qu’elle rassemble des trésors, symboliques d’une époque. Cette rue et celles qui s’en embranchent, en passant par le marché couvert Abbass et jusqu’au quartier plus populaire d’Al-Arab. Au marché municipal, on peut acheter de succulentes boutargues chez Hag Réfaat Hamid, dans son laboratoire comme il l’appelle.

Spécialité du coin

La ville a quelque chose d’intime et de profondément personnel grâce et sûrement à son architecture qui s’est vue inventée pour pallier les déficiences du sol : on construit les maisons sur des colonnes et les balcons sont surélevés par des poutres ; à ceci vient s’ajouter un travail de ferronnerie remarquable, plus des verrières à tous les étages. On dira que c’est la spécialité du coin. On vous dira aussi que l’on a presque envie d’insister sur l’importance de lire le livre, car toute présentation de notre part consacrée à la diversité architecturale rattachée à la vie quotidienne des différentes communautés trahira le contenu, si brillamment agencé.

Suivant les conseils de Mercédès Volait — CNRS, chef de projet, « Patrimoines partagées » (Tours) et spécialiste de l’architecture européenne au Caire du XIXe siècle —, nous partons directement à la rencontre de Bernard Chaumont-Gaillard, directeur de l’Alliance française à Port-Saïd, qui nous fait savoir qu’un congrès sera tenu prochainement pour la sauvegarde des monuments (classés ?!) de la ville. Il nous fait rencontrer Madame Amina Eloui qui se plaint, comme tout le monde, de la maltraitance que subissent les bâtiments patrimoniaux de sa ville natale. Madame Eloui avait essayé de fonder une association pour les femmes d’affaires de Port-Saïd, mais malheureusement elles n’ont pas su apprécier l’offre « modernisante » de celle qui n’a pas perdu son élan en regardant la photo de son mari défunt. « N’est-ce pas qu’il ressemble à Clark Gabel dans Autant en emporte le vent ? », dit-elle avec un sourire attendri. Moustapha Moussa, membre du conseil d’administration de l’Alliance française, amoureux de sa ville et grand connaisseur de son histoire, se plaint lui aussi du manque d’attention de la part des autorités pour la rénovation de ce qui reste comme témoignage d’une ville portuaire, jadis renommée pour sa beauté et dont les arsenaux étaient un exemple de travail minutieux et ordonné.

Inscrits dans les balades, trois restaurants dont deux de poissons (Canestan et El Borg) et étrangement un excellent coréen, le Réana, à l’intérieur de l’hôtel Cécil. Un gastronome de la ville nous signale le King la veille de notre départ. J’accepte sur parole mais n’ai pas le temps de vérifier car il fallait se rendre en ferry à Port-Fouad où chaque mercredi soir la troupe Al-Tanboura exécute des chants populaires que le public accompagne avec générosité.

Nous quittons la ville que nous retrouverons à travers les témoignages de ses résistants que Sayed Karaouia et ses compagnons sont en train de rassembler pour un livre qui doit paraître bientôt. Nous quittons la ville le cœur serré à cause des boutiques construites tout le long du canal qui empêchent la vue et l’air, ainsi que les hôtels construits tout le long de la plage et qui ont étouffé la ville.

N’empêche que Port-Saïd reste à visiter .

Menha el Batraoui

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La saga d’une ville

Port-Saïd méritait un livre. Qui a su mêler l’histoire de l’architecture à celle de la ville. D’ailleurs, ces deux histoires sont tellement organiques que l’on ne peut raconter l’une sans l’autre. Elles vont de pair, puisque l’urbanisme suit, disons se constitue, parallèlement à l’infrastructure sociale et économique d’une ville. Le cas de Port-Saïd en est un exemple frappant. Dès le départ, c’est-à-dire avec le percement du canal de Suez, se sont trouvés côte à côte « indigènes » et « étrangers », hauts fonctionnaires, ingénieurs, architectes, employés, ouvriers et artisans. Il fallait bien installer tout ce monde, tous les corps de métiers venus chercher « fortune » dans un lieu qui semblait être légendaire. Qui allait naître entre la Méditerranée au nord et le canal à l’est. Plus tard, la rive asiatique du canal, et plus précisément Port-Fouad, se trouvera dotée des plus belles villas et résidences privées, réservées aux hauts fonctionnaires et aux pilotes de la fameuse « Compagnie » (cobbaneyya), autrement dit la « Compagnie universelle du canal maritime de Suez ».

A Port-Saïd, on y habite pour travailler mais aussi pour s’agrémenter. Immeubles, édifices de fonction, grands magasins (surtout l’incontournable Simon Artz), hôtels, casinos, cinémas et superbes villas voient le jour avec l’extension de la ville édifiée ou répartie en deux quartiers : d’un côté, les bourgeois ou embourgeoisés, occidentaux et égyptiens occidentalisés ; de l’autre, les Arabes (dont le quartier portera leur nom « al-arab ») pour qui les maisons sont pareilles mais plus petites en superficie.

Port-Saïd, architectures des XIXe-XXe siècles est le premier ouvrage édité en couleurs par l’IFAO, avec le soutien du Centre français de culture et de coopération au Caire. En trois langues (français, arabe, anglais), il s’adresse donc à un public de lecteurs triplement élargi. La recherche scientifique de Marie-Laure Crosnier-Leconte rejoint l’écriture romanesque pour « raconter » elle aussi l’histoire de la ville. On pourrait dire même qu’elle relate la biographie de Port-Saïd tellement son style est vivant, simple et gracieux, sans manquer de rigueur et de précision. Riche en documentation, cet ouvrage est sans aucun doute accessible à tous. Crosnier-Leconte, dans ses chapitres Le Vieux Port-Saïd (1860-1890), Années 20, Années 30, à travers une description alléchante de l’architecture, de la naissance à l’âge adulte, ne fait que raconter la saga de la ville. De manière presque balzacienne. Elle y décrit la floraison et l’apogée de trois générations. Tandis que Naguib Amin, pour sa part, nous offre l’image d’une ville qui vieillit mal.

M. B.

 




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