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Port-Saïd.
Malgré la disparition de merveilleux bâtiments et la
détérioration de superbes édifices et maisons, la ville garde un
caractère très spécifique, réservant bien des surprises à ceux
qui savent la visiter.
Dans les dédales de l'Histoire
Incontestable
est le fait que Port-Saïd demeure une ville balnéaire bien
coquette où la villégiature se déroule dans un cadre attrayant
et reposant. En dépit de la construction massive d’hôtels et de
vilains immeubles tout le long de la corniche — prenant
Alexandrie en exemple. Il faudrait lire à ce sujet La Cerisaie
de Tchekhov et Les Estivants de Gorki pour saisir, d’une part le
décor désagréable que savent créer les terribles entrepreneurs
louvoyants ou l’atmosphère suscitée par l’oisiveté des
vacanciers dans une station thermale.
Avant de s’y rendre, il est souhaitable de
naviguer sur deux sites : le premier, www.egyptedantan.com,
offre une multitude de photos en noir et blanc (jaunies) et de
cartes postales anciennes qui vous mettent dans un premier bain
; une remémoration de ce que fut la ville depuis 1860 jusqu’à
l’établissement d’un urbanisme qui fera d’elle un port unique en
son genre. Le second, www.portsaïdonline.com, a été créé à
l’initiative de jeunes Port-Saïdiens ; jusqu’à présent en arabe
(avec la promesse de le consulter prochainement en français), ce
site offre des informations utiles pour la connaissance générale
(histoire et géographie, sans portée sociologique) et pratique
(comment s’y rendre, où habiter et quoi manger) ; mais surtout
son paysage culturel peint par les sommités que la ville a
engendrées, que ce soient des professeurs à l’université (tel
que l’éminent historien Raouf Abbass), des artistes (comme
Mahmoud Yassine, star de théâtre et de cinéma) et bien d’autres
personnalités publiques et populaires. D’ailleurs, une section
est réservée aux portraits de quelques résistants de 1956, parmi
eux figure Gawad Hosni qui nous a laissé, avant de mourir, un
témoignage rédigé sur un mur avec son propre sang.
Nous sommes en 1956. La guerre tripartite
éclate. Les établissements scolaires ferment leurs portes durant
deux mois. De retour à l’école, on découvre que la mission
laïque française a disparu pour faire place au lycée La Liberté.
Nos copines de classe dites « apatrides » ont laissé des bancs
vides et un choc dans le cœur, encore vivant quand je pense à
Giovanna Vita, ma meilleure amie d’enfance.
A cette époque, on était naturellement
nationaliste et patriote. Ainsi, mon père nous embarqua dans son
Opel pour aller rendre visite à cette ville qui venait
d’acquérir le nom de Port-Saïd la Vaillante, après le retrait
des troupes anglaises, françaises et israéliennes. C’était la
première fois, et la dernière, que le peuple recevait des armes
de la part de l’Etat. Une résistance foudroyante s’était formée
pour inscrire une page d’histoire glorieuse digne des habitants
de la ville. Voici comment je pénétrais Port-Saïd à l’âge de dix
ans, il y a cinquante ans ! J’en garde le souvenir d’être allée
en Louisiane comme elle fut décrite dans La Case de l’oncle
Tom.Port-Saïd 2006. Nous quittons la gare routière pour se
diriger vers l’hôtel Sonesta, situé au confluent de la
Méditerranée et du canal de Suez, emplacement « stratégique » à
tous les points de vue ! Sous la fenêtre, le socle où fut érigée
la statue de Ferdinand de Lesseps. Le trajet à l’intérieur de la
vieille ville ne nous permet pas encore de découvrir le désastre
architectural survenu durant ces dernières années, seul propos
que tiennent toutes les personnes rencontrées. Une promenade en
calèche nous donnera le temps de saisir tout le mal provoqué par
l’argent à l’insu de tout goût esthétique. Mais cette promenade,
le livre de l’IFAO en main (lire l’encadré, si vous le souhaitez
; lire le livre, encore plus profitable), va nous révéler les
quelques splendeurs architecturales encore existantes. On ne
dira pas que la rue Gomhouriya est encore intacte, mais nous
pouvons croire qu’elle rassemble des trésors, symboliques d’une
époque. Cette rue et celles qui s’en embranchent, en passant par
le marché couvert Abbass et jusqu’au quartier plus populaire
d’Al-Arab. Au marché municipal, on peut acheter de succulentes
boutargues chez Hag Réfaat Hamid, dans son laboratoire comme il
l’appelle.
Spécialité du coin
La ville a quelque chose d’intime et de
profondément personnel grâce et sûrement à son architecture qui
s’est vue inventée pour pallier les déficiences du sol : on
construit les maisons sur des colonnes et les balcons sont
surélevés par des poutres ; à ceci vient s’ajouter un travail de
ferronnerie remarquable, plus des verrières à tous les étages.
On dira que c’est la spécialité du coin. On vous dira aussi que
l’on a presque envie d’insister sur l’importance de lire le
livre, car toute présentation de notre part consacrée à la
diversité architecturale rattachée à la vie quotidienne des
différentes communautés trahira le contenu, si brillamment
agencé.
Suivant les conseils de Mercédès Volait —
CNRS, chef de projet, « Patrimoines partagées » (Tours) et
spécialiste de l’architecture européenne au Caire du XIXe siècle
—, nous partons directement à la rencontre de Bernard Chaumont-Gaillard,
directeur de l’Alliance française à Port-Saïd, qui nous fait
savoir qu’un congrès sera tenu prochainement pour la sauvegarde
des monuments (classés ?!) de la ville. Il nous fait rencontrer
Madame Amina Eloui qui se plaint, comme tout le monde, de la
maltraitance que subissent les bâtiments patrimoniaux de sa
ville natale. Madame Eloui avait essayé de fonder une
association pour les femmes d’affaires de Port-Saïd, mais
malheureusement elles n’ont pas su apprécier l’offre «
modernisante » de celle qui n’a pas perdu son élan en regardant
la photo de son mari défunt. « N’est-ce pas qu’il ressemble à
Clark Gabel dans Autant en emporte le vent ? », dit-elle avec un
sourire attendri. Moustapha Moussa, membre du conseil
d’administration de l’Alliance française, amoureux de sa ville
et grand connaisseur de son histoire, se plaint lui aussi du
manque d’attention de la part des autorités pour la rénovation
de ce qui reste comme témoignage d’une ville portuaire, jadis
renommée pour sa beauté et dont les arsenaux étaient un exemple
de travail minutieux et ordonné.
Inscrits dans les balades, trois restaurants
dont deux de poissons (Canestan et El Borg) et étrangement un
excellent coréen, le Réana, à l’intérieur de l’hôtel Cécil. Un
gastronome de la ville nous signale le King la veille de notre
départ. J’accepte sur parole mais n’ai pas le temps de vérifier
car il fallait se rendre en ferry à Port-Fouad où chaque
mercredi soir la troupe Al-Tanboura exécute des chants
populaires que le public accompagne avec générosité.
Nous quittons la ville que nous retrouverons
à travers les témoignages de ses résistants que Sayed Karaouia
et ses compagnons sont en train de rassembler pour un livre qui
doit paraître bientôt. Nous quittons la ville le cœur serré à
cause des boutiques construites tout le long du canal qui
empêchent la vue et l’air, ainsi que les hôtels construits tout
le long de la plage et qui ont étouffé la ville.
N’empêche que Port-Saïd reste à visiter .
Menha el Batraoui |
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La saga d’une ville
Port-Saïd méritait un livre. Qui a su mêler
l’histoire de l’architecture à celle de la ville. D’ailleurs,
ces deux histoires sont tellement organiques que l’on ne peut
raconter l’une sans l’autre. Elles vont de pair, puisque
l’urbanisme suit, disons se constitue, parallèlement à
l’infrastructure sociale et économique d’une ville. Le cas de
Port-Saïd en est un exemple frappant. Dès le départ,
c’est-à-dire avec le percement du canal de Suez, se sont trouvés
côte à côte « indigènes » et « étrangers », hauts fonctionnaires,
ingénieurs, architectes, employés, ouvriers et artisans. Il
fallait bien installer tout ce monde, tous les corps de métiers
venus chercher « fortune » dans un lieu qui semblait être
légendaire. Qui allait naître entre la Méditerranée au nord et
le canal à l’est. Plus tard, la rive asiatique du canal, et plus
précisément Port-Fouad, se trouvera dotée des plus belles villas
et résidences privées, réservées aux hauts fonctionnaires et aux
pilotes de la fameuse « Compagnie » (cobbaneyya), autrement dit
la « Compagnie universelle du canal maritime de Suez ».
A Port-Saïd, on y habite pour travailler mais
aussi pour s’agrémenter. Immeubles, édifices de fonction, grands
magasins (surtout l’incontournable Simon Artz), hôtels, casinos,
cinémas et superbes villas voient le jour avec l’extension de la
ville édifiée ou répartie en deux quartiers : d’un côté, les
bourgeois ou embourgeoisés, occidentaux et égyptiens
occidentalisés ; de l’autre, les Arabes (dont le quartier
portera leur nom « al-arab ») pour qui les maisons sont
pareilles mais plus petites en superficie.
Port-Saïd, architectures des XIXe-XXe siècles
est le premier ouvrage édité en couleurs par l’IFAO, avec le
soutien du Centre français de culture et de coopération au Caire.
En trois langues (français, arabe, anglais), il s’adresse donc à
un public de lecteurs triplement élargi. La recherche
scientifique de Marie-Laure Crosnier-Leconte rejoint l’écriture
romanesque pour « raconter » elle aussi l’histoire de la ville.
On pourrait dire même qu’elle relate la biographie de Port-Saïd
tellement son style est vivant, simple et gracieux, sans manquer
de rigueur et de précision. Riche en documentation, cet ouvrage
est sans aucun doute accessible à tous. Crosnier-Leconte, dans
ses chapitres Le Vieux Port-Saïd (1860-1890), Années 20, Années
30, à travers une description alléchante de l’architecture, de
la naissance à l’âge adulte, ne fait que raconter la saga de la
ville. De manière presque balzacienne. Elle y décrit la
floraison et l’apogée de trois générations. Tandis que Naguib
Amin, pour sa part, nous offre l’image d’une ville qui vieillit
mal.
M. B. |
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